NÉE N° 185
LA NOUVELLE
ARCEL CASTER . . Témoignage . > é YMOND SCHWAB . Chant de l'Arc et d’ blé
RCEL ARIAND . . Et vous, heures propices (fin) . , VALÉRY . . . L'esprit s’arrache aux corps . 3 Ë AVE COHEN : .- Essai d'explication du “Cimetière marin”
— CHRONIQUES —
Propos d’ALAIN Réflexions, par ALBERT THIBAUDET Carnet du Spectateur, par JEAN PAULHAN
— NOTES —
Léon Balzagette Littérature générale. — Francis Jammes et la Poésie. — Caliban parle, par Jean Guéhenno. Le Roman. — Le Survivant ; Uruguay, par Jules Supervielle. È — Maudez-le-Léonard, par Joseph Créach. _ Lettres étrangères. — Le Journal intime et la Correspondance de Katherine Mansfeld.
_ Les Arts. — Chefs d'orchestre allemands et français. — Le Bolero de Ravel ; Le Baiser de la Fée de Stravinsky. — Art, par À. Ozenfant.
Le Théâtre. — Victor ou les enfants au pouvoir de Roger Vitrac, au Théâtre des Champs-Elysées.
Le Cinéma. — Le Chant du prisonnier, par Joé May ; Club 73, &
par Rob. E. Lee : Chicago.
Revue des Livres. — Revue des Revues. Correspondance.
par Marcel Arland, Jean Cassou, Ramon Fernandez, Gabriel Marcel, Henri Pourrat, Jean Prévost, Boris de Schlæzer.
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Ê
TÉMOIGNAGE
Quel malaise continu m’oppresse ! Je ne suis pas clairet ferme. Je me sens tiré hors de moi-même par un nouveau moi qui n'est pas encore condensé. Son vague me déçoit toujours, et pourtant c’est en sa poursuite que se cache ma joie. Je me trouve à la fois excité et émoussé; je me ronge dans l’incertitude. Vienne la lumière, vienne l’ordre ! Mais d'où me viendront-ils ? Je vois encore plus de confusion autour de moi qu'en moi-même.
Je n’ai pas le goût vicieux de cultiver mon inquiétude, et je ne tiens pas davantage à la projeter sur ce qui m’en- toure. Maïs puis-je ne pas voir que ma ville, mon pays, les pays voisins frissonnent de fièvre ? Les revues, les journaux mêmes trahissent une grande angoisse. L'air est lourd de pensées et de mystères. Non, mon trouble ne m'est pas réservé, et j'ai le droit de le lier à celui des nations.
Un bon moyen de me connaître serait peut-être de regarder hors de moi, d’essayer tant bien que mal de com- prendre mon époque. Les idées générales sont décevantes, je le sais, mais je les aime parce qu’elles seules donnent quelque style à l'esprit. Sans compter qu'il en existé de justes et qu’on peut les rencontrer au cours de ses explora- tions. Ce que je croirai voir dans le monde me fera du moins découvrir et isoler hors de la mêlée tel sentiment qui est en moi. Même quand je me tromperai il aura mieux valu établir un ordre artificiel que de laisser durer la confusion. Le trouble m’est insupportable.
Après une guerre aussi exaspérée, je comprends qu’il 10
146 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
subsiste des remous dans les sociétés et dans les esprits. Maïs ce ne devraient être là que des contre-coups destinés,
à s'éteindre, de purs effets sans vertu créatrice. Or ils ne m'apparaissent pas du tout comme des conséquences iners, tes de la guerre. On dirait qu’ils trahissent la poussée de forces encore jeunes; qu'ils sont destinés à faire figure, dans l’histoire, de causes actives beaucoup plus que dé résultats. Ils sont gfos d'avenir. D’habitude, les grands: bouleversements sont suivis d'une sorte de détente. Au contraire, je sens partout, avec effroi, une tension encore. plus forte qu'avant la guerre. Quelles forces couvent dans lombre pour qu’un chaos de quatre ans n’ait pu leur offrir une carrière assez vaste ? Bien plus, pour qu'il sem
ble seulement avoir hAté leur croissance ? Comment n’en
pas conclure que cette guerre n’est pas le fait central de
mon époque, et que des forces plus vieilles que la catass,
trophe l’enveloppent, la dominent, l'ont provoquée, ‘et, u
mises en appétit, en provoqueront peut-être d’autres ? Elles
sont donc monstrueuses ? *# * *
Le moment semble venu d’une Révolution, c’est-à-dire d'une révélation assez brusque de la Vie dans tous les domaines de la pensée et de l'action. L'âme collective des peuples s'exprime dans chaque pays sous certaines formes sociales, morales, religieuses. Mais ces formes sont figées, — et d'ailleurs elles doivent l’être pour assurer l’ordre et le calme —— tandis que la conscience générale se modifie sans
cesse. Vient un jour où elle est tellement changée queles
anciennes formes ne répondent plus à ses nouvelles ten: dances. Les hommes le sentent et s’afolent. Ils s’ingénient à donner de la souplesse à leürs institutions, rigides paf pature : ce qui est contradictoire et d’ailleurs ne sert à tien. La vie se débarrasse de sa vieille enveloppe et s'en donne une nouvelle, qui la gênera de pe en plus jusqu'à ce qu'elle saute à son tour...
_ TÉMOIGNAGE s3 147
: Mais ne nous grisons pas trop de théorie, Les expédients * de la dernière heure, inutiles en ce qu’ils n’empêchent pas la _ révolution de se produire, sont en même temps précieux > parce qu'en lui ôtant un peu de sa soudaineté ils évitent | des combats et des souffrances. Aussi, l’homme que je vou- » drais voir pulluler dans ces conjonctures, ce ne serait pas » l'apôtre. Un apôtre est fait pour éveiller les forces, et elles | ne seraient que trop éveillées. Ce serait l'homme de transi- . tion, l’entremetteur, le génie souple, sceptique surtout : peu scrupuleux, amant du tour de force et de Fintrigue pour elle-même. Je voudrais des diplomates, des Briands, des Locarnos. Un replâtrage adroit peut faire la tranquillité d’une génération, Cette correction faite, il faut bien reconnaître que rien ne résiste à la pression interne de la vie. Est-il une nation * qui ait voulu quelque chose et qui ne l’ait pas, tôt ou tard, - obtenu ? La conscience collective se fera homme ou foule | autant de fois qu'il le faudra, mais elle ne renoncera pas à son triomphe, qui n’est autre que s2 vie même. Ainsi | l'idée démocratique a progressé chez nous au dix-neuvième . siècle avec une opiniâtreté qui révèle la volonté d’un peu- … ple. Aucune politique « conservatrice », souple ou têtue, na pu l'arrêter. La nouvelle âme de notre nation est apparue à la fin du dix-huitième siècle, et depuis elle détruit obstinément tous les masques sous lesquels on veut la défigurer. Et si j'essaie de me la représenter dans Pavenir, je suis amené à la concevoir comme un prolonge- ment audacieux de l’esprit de 89, qui n’a pas encore déve- loppé toutes ses énergies. Peut-être l'Europe entière aspire-t-elle à une nouveauté de ce genre.
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) . Sans m'attarder à des hypothèses hasardeuses, il me … suffit d'examiner la réalité prochaine pour voir qu'un : monde où tant de forces s'affrontent ne’ peut plus garder
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longtemps son équilibre. Je ne m'inquiète pas des révolu-
148 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE |
tions politiques. Si elles sont purement politiques, elles ne signifient rien. On connaît peut-être cent formes de gou- vernement traditionnelles : toutes ne font guère que tra- duire le phénomène constant par excellence : l’écrasement des faibles par les forts. Certaines constitutions l'organi- sent au grand jour, et les autres semblent'sy opposer, -mais finissent toujours, en fait, par le tolérer ou le favo- riser. C’est un mensonge dont on finit par être las. Au milieu de la Révolution générale que le monde semble pressentir, la révolution partielle la mieux dessinée déjà, celle dont personne peut-être ne doute, s'annonce dans | l'ordre social. Les transformations politiques n'auront d'intérêt que dans la mesure où elles reflèteront les chan gements sociaux. Un régime carrément oppressif est du moins agréable sans réserve à une partie de la nation. Mais, si je ne me. trompe, le régime de nos sociétés actuelles ne contente personne, car les oppresseurs mêmes sont loin de goûter un plaisir sans mélange. Ils ont peur. Aussi les ligues internationales d’oppresseurs se multiplient en hâte, bien _ que leur ancienneté (de quels temps date l’Internationale de l'argent ?) leur donne une grande avance sur les inter: nationales d’opprimés. Mais le monde évolue vite à pré- sent. Les internationales d’opprimés, encore nébuleuses, prendront bientôt corps, et seront vite irrésistibles. Hélas ! la paix armée devait produire la guerre, et elle l’a produite : rien n’a servi de fermer les yeux pour ne pas voir. Les ligues internationales de classes ne sont-elles pas une nous velle course aux armements ? J'en frémis, mais si rien ne vient modifier le développement naturel des forces en jeu, je suis forcé de concevoir cette révolution, essentiellement internationale, comme une vaste guerre civile, dans toute l’Europe. Et l’Asie, qui n’est pas loin, l'Asie qui inquiète l’Europe par ses multitudes, mais qui l’attire et la séduit par ses richesses mystiques, ne restera pas inactive dans le conflit.
TÉMOIGNAGE se 149 Peut-on croire sincèrement qu'après une révolution, si : profonde soit-elle, la justice règne un jour entre les _ hommes, ou qu’au moins l'injustice soit très diminuée ? Au fond, très peu le croient, et beaucoup considèrent comme une preuve de folie et de dépravation de le croire. Si vieille est l'habitude de l'injustice ! I} faut savoir espé- M rer. La vié perd tout son sens si nous ne persistons pas dans cette croyance, malgré toutes les désillusions que l'histoire nous prodigue. Et si la justice sociale est si . lente à s'établir, c’est sans doute à cause de ce manque de foi dans l’homme qui stérilise tant de bons esprits. Mais ce qui m'inquiète pour l'instant, ce n’est pas tant de savoir si l'avenir sera plus brillant ou plus sombre ; c’est simple- | ment, puisque je commence à distinguer entre un passé et. un avenir, de démèêler ce qui en moi se tourne vers Pavenir.
| Un changement social aussi grave que celui-là n’ira peut- être pas sans une modification de la morale collective. Puis- e déjà discerner quelques indices d’une évolution de la - morale ? Problème passionnant ! L'univers est si riche,
+ homme est si mystérieux ! Certaines déformations de la - pensée ou du cœur, qu’on serait tenté d'appeler des vices,
“sielles ne gardaient un air de noblesse, semblent éclairées d’une ‘lumière nouvelle, comme le reflet d’un astre étrange. On est tenté de s’aventurer dans les déserts extra-moraux avec Nietzsche ; de chercher, avec l'Immo- …raliste, de nouvelles ue par delà « les cultures, les D, les morales... » Perversité ou curiosité légi- time ? En tout cas, puisqu'il s’agit d’errer hors de notre : morale présente, ces explorations ne peuvent que nous » paraître immorales et scandaleuses : autrement dit, le mot de « scandale » ne signifie plus rien, et la révolte inté- * rieure qu'il désigne ne doit plus passer pour être la pro- btestation de la veitu. Or, peut-on admettre qu’une Wrecherche demeure interdite à l’homme ? Il me semble “créé pour chercher. Il doit être tourmenté, il doit explorer,
150. Je | LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE AISE |
Lo qui le fera ? L'univers nous réserve certainement d'autres beautés que celles que mous connaissons. Mais | toutes les beautés nouvelles sont apparues, au début, _ comme des scandales. Aussi faut-il ne pas nous rs: % . aisément. Essayons de tout comprendre, avant de pige Mais n'oublions pas de juger. . Jamais je ne croirai que l’homme doive renoncer à la pitié et à l'amour, ni même qu'aucune morale puisse avoir. aucun autre couronnement. Mais de nouvelles mœurs | pourraient se développer dans nossociétés. | ; Le spectacle des mœurs dites « d’ après-guerre » (4 qui _ datent d'avant la guerre) n’est peut-être pas si banal qu'on. le croit. N'y voir que de la dépravation, c’est juger d'une _ façon un peu courte. La dépravation est vieille comme . Jhomme et je doute que, même exubérante, même ostems _tatoire, elle suffise à caractériser un état profond. C'est en _ somme une modification quantitative des mœurs, un, coefficient plus ou moins fort qui s'applique à elles sans. constituer leur originalité. Maïs je soupçonne un changes ment dans la qualité même de motre morale sociale. Les _ esprits s'ouvrent à des notions vraiment nouvelles : par. . exemple l’indépendanc de la femme, ou encore une, _ conception plus libre et plus franche du mariage. Il est _ difficile de préciser. Mais ceux qui étudient avec sympathie … — et non dans un propos délibéré de critique — la marche de nos mœurs, s’attendent bien à des transfor-\ mations assez profondes. Le dernier volume de « Jean-. Christophe » est déjà instructif à cet égard. Christophe | _ vieillissant est ‘surpris et blessé par l'indifférence du fils” d'Olivier et de sa fiancée à des questions qu’en son esprit _ puritain il tenait pour essentielles. Pourtant Romain, _ Rolland ne s'indigne pas. Il fait un efort pour ne pas. perdre le contact avec da vie, pour aimer une vérité qui ui . déplaît. Il sent qu’il peut faire 1à une découverte précieuse. _ Et en effet l’histoire d'Annette Rivière montre la moblesse | de -œet « Ne de liberté» en morale. Annette Rivière |
te de Fais race. . L'exaltation de l'individu peut éveiller da 1e cœur nobles une dignité supérieure. Cependant, elle cache, € certaines occasions, une sorte de maladie de l’âme qui se raidit parce qu elle sent en elle, sans vouloir se l'avouer une misère intime. Par exemple, bien des jeunés gens ” mariés à la mairie et à l’église, ne se sentent uñhis, au fond, que par le décret de leur amour et de leur volonté. Leu union he leur en semble peut-être que plus respéctal le « sainte ; mais enfin, ni l'intervention de la cité, ni la bé on du prêtre ne les ont émus. Les grands groupemen traditionnels, l'Etat et l'Eglise, perdent leur prestige. Et pourtant, un individu ne possède toute sa force “ie sil baigne dans une conscience commune. Pour l'Etat, on s'en console. A voir un adjoint qui ex ; die è à le hâte la corvée dont le maire s’est Ro sur
si jeunes « conjoints » ne peuvent : éprouver qu'un ce _tain ahurissement et une forte envie de rire . Mais # _ creusaient leur imapression, ils découvriraient vite en eux un sentiment de regret et à Po : ils sentiraient
x.
L'Etat ne se montre plus à nous que sous la forme du ‘administrateur indifférent, et as on rend bien
_ indifférence.
… Mais l'Eglise ?
152 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
donne le spectacle grandiose de son lent écroulement. Chaque jour une pierre tombe de la cathédrale, et cette chute ne s'arrêtera que quand l'édifice sera nivelé. La vie soüterraine et changeante ne peut pas souffrir plus long- temps l’immobilité. Au fond elle ne l’a jamais supportée. On pourrait soutenir qu’au sein d’une même religion, . Dieu est apparu sous des visages un peu différents selon les époques. J’admets pourtant que l'Eglise catholique soit toujours la même depuis Saint Paul, que le temple soit le même qu'il ya deux mille ans. Rien n'échappe au temps : le temple se lézarde.
Une religion nourrit un peuple, mais il faut bien dire aussi qu'elle se nourrit du peuple. C’est la foule, après. tout, qui apporte aux grandes synthèses des pensées et des cœurs leur sève, leur robustesse, leur souplesse relative. Qu'il est triste, le spectacle d’une foule sans religion ! Je songe au peuple du Moyen Age, qui vivait dans la pensée de Dieu, de Jésus, de la Vierge et des Saints, qui se con- fessait et communiait, — et je regarde le peuple de nos villes. Il n’est peut-être pas hostile à la religion ; son anti- cléricalisme est sans doute superficiel. Mais en tout cas la . religion lui reste indifférente. Un ouvrier, un paysan, un homme du peuple dans le malheur ne pense pas une minute aux consolations divines. Quant à l’immortalité de leur âme, bien peu d’entre eux, je crois, en sont convain- cus. L'Eglise est privée de la foi chaude et riche du peu- ple, son principal aliment. Il est vrai qu'il lui reste une élite, — mais elle est restreinte —, et les classes bour- geoïises — mais elles ne sont pas de grande ressource. En tout pays, la religion sage de la bourgeoisie ne constitue, pour ainsi dire, que la ration d’entretien de l'organisme religieux. Elle répare l'usure quotidienne, lorsque le corps est en pleine santé : mais je n’y sens pas les forces néces-.
_saires pour le galvaniser, ni surtout pour remplacer la poussée vitale du peuple.
Enfin, certains esprits inquiets peuvent-ils, veulent-ils
LR ee
TÉMOIGNAGE 153
vraiment se rattacher à l'Eglise ? Je sais bien quel secours incomparable pour le progrès de l’âme et la conquêtede la joie est offert par une religion constituée. Je sais que pen- dant deux mille ans les hommes les plus intelligents, les plus fervents, les plus tendres ; les psychologues les plus avertis, les moralistes les plus expérimentés, les cœurs les plus héroïques, les âmes les plus épurées, ont versé tous leurs trésors dans le sein de l'Eglise. Depuis l’exalta-
tion mystique jusqu'aux conseils les plus minutieux pour
la vie quotidienne, tout y est prodigué. J'y trouverais sûre- ment le moyen de vivre, selon mon caractère, en compa- gnie d’un Dieu.
Mais bien souvent les dogmes sont ce qu’on apprécie le. moins dans ce trésor. Je pourrais utiliser à ma façon les préceptes de vie spirituelle exposés par les Saints et les livres d’édification…, je laisserais volontiers dans l’ombre les dogmes. Ou, si je me convainquais qu'ils sont logique- ment liés à ces méthodes de vie intérieure, je n’hésiterais guère à leur donner quelque sens de plus en plus abstrait, ou de plus en plus symbolique, qui finirait par me les rendre acceptables. Or, en fait, un dogme doit être cru à la lettre, et je ne me trouverai pas en réelle communauté : avec ceux qui croient sans réserve et sans transposition. Je n’ai pas le droit de me réclamer d’une religion dont je ne . sais pas apprécier les dogmes, sous prétexte que je la crois dépositaire d’une vérité utilisable. La vérité est un corps invisible, qui ne devient visible que s’il est habillé, actif que sil est cuirassé. Si je fais tomber la cuirasse et Phabit, je ne verrai plus rien. Il est donc vain de distinguer, dans une religion, un dogme et une vérité que l’on pour- rait à la rigueur débarrasser de sa forme dogmatique. Car c’est le dogme seul qui m’apprend l’existence d’une vérité. Ou je la verrai habillée et déformée, ou je ne la verrai re du tout.
Alors pourquoi poursuivre ma recherche en dehors de toute religion, si ce n’est pas la vérité pure que je risque
? =
154 LA NOUVELLE REVUZ FRANÇAISE
d’entrevoir ? Je n’ai même pas, pour me consoler de mon isolement et de ma faiblesse, la joie de me dire que cette vision furtive ne sera pas déformée. Je déforme le wraià ma manière, voilà tout. Et jy perds l'avantage de partict- per à une grande communauté. Là, au moins, je retrouve- rais dans l'intensité d’un sentiment partagé une force qui compenserait un peu l’épaississement — relatif — de mon idéal.
Pourtant je me demande si un scepticisme fervent n’est pas susceptible d'approcher un peu plus la vérité, et de donner à l’âme une nourriture particulière. S'il pouvait amincir, jusqu’à le rendre presque transparent, le voile qui recouvre la vérité incorporelle, je ne verrais guère que du vide et je serais plein de misère. Mais, placé en face de l’insaisissable, ma pensée ne sera-t-elle pas amenée à aigui- ser sa vue, à se subtiliser ? L’extrême solitude où se trou- vent les âmes dont la religion se retire est peut-être capable d'exalter certaines forces cachées ? Il est plus noble, il est plus agréable de frissonner seul, plein d’effroi dans l’incer- titude et le désir infini, que de végéter béat dans la limi- tation et confiant au milieu du troupeau. L'Eglise elle- même, qui a peur du mysticisme, est bien aise que de temps en temps, en son sein même, certains héros spiri- tuels cultivent ce goût dangereux. Elle n’ignore point que là est la source de sa vie, et que seul le mysticisme, même en dose infinitésimale, distingue une religion d’une admi- nistration. Se fait-elle illusion sur la valeur religieuse de ceux qui, depuis quelques années, ne viennent chercher.en elle qu'une « discipline » ?
Le protestantisme laisserait sans doute plus de liberté à ma pensée. Mais je ne le distingue guère du catholicisme, parce que je le considère comme/un symptôme de la déca- » dence du christianisme. Je m'explique ainsi son appari- tion : la Renaissance nous a apporté la science positive, et au fond le sens de la relativité : à ce moment sonna l'heure dernière des dogmes. Alors certains hommes ont
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pressenti. le danger qui menaçait l'œuvre dé l'Autorité et.
_prétends pas qu'ils aient formulé clairement ces idées
hommes ne font pas toujours ce qu'ils croient faire, et.
Tout rentrera dans la poussière, parce que l'influence du
- un Dieu), descende des hautes régions et redonne à
do.
de Immutabilité. L'immense cathédrale pourrait-elle se soutenir longtemps dans son entier ? Et une fois les pre- miers blocs éboulés, la brèche ne devait-elle pas, en vertu. de la logique même de l’édifice, amener son effondrement total ? Un instinct secret semble avoir murmuré en eux : « L’autel risque d’être enseveli sous les ruines, Renonce donc au temple pompeux. C’est sur l’autel.que Dieu. des-. cend : sauve cette pierre une et nue, etlareligion du vrai Dieu sera sauvée. » Et ils ont réduit (phare logique et dogmatique de leur religion, dans l'espoir qu’en la A fiant ils éviteraient sa nt bon: Bien entendu, | je ne
mais j'ose interpréter à ma façon ce qu'ils ont pensé. Les
même ne pensent pas toujours ce qu'ils croient penser. Le protestantisme me semble né d’un pressaptiment | sombre. a
Du reste, le mal était encore plus profond qu ls n'ont pu le croire. La cathédrale, certes, s’écroulera, mais l'autel soustrait au désastre, l'autel seul, cette simple pierre, va s'effriter et pourrir de vieillesse. Les temps sont venus.
Christ s'épuise. Je ne pare pas de sou enseignement lui même. Je ne crois pas qu’on puisse dépasser ce qu'il a révélé. Mais son influence personnelle prend fin. Il fau qu'une nouvelle créature (tellement supérieure aux autres hommes qu’auprès d'eux on pourra la considérer comme
PAmour et à la Pitié cette charge de magnétisme spécial, ce fluide moderne sans lequel, sans doute, ils ne feraient pas vibrer les sociétés d'aujourd'hui. Où encore que la conscience humaine s'incarne une nouvelle fois dans ce qu’elle a de sublime. Car, en somme, le « réveil de l'âme » peut être envisagé sous l’un ou l’autrede ces deux mode: par l'intervention d’une créature extérieure à l'humanité
156 } LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
ou par l’expansion d’un principe intérieur. Mais l'un et l'autre ne sont guère autre chose que la maturation de la Vie. *k * *
Quelle joie ce serait de vivre dans cette humanité qui aura retrouvé son âme, de pouvoir adhérer à une grande religion ! Sans compter les magnifiques éclosions qui s’an- noncent dans la philosophie et dans la science. Dès main- ténant, en décadence, nous entrevoyons dans le monde des richesses inespérées depuis que l’âme s’est manifestée avec Bergson. Quels pouvoirs dorment en nous, que les métapsychistes étudient, classent, cultivent déjà ! Que sera cette connaissance de la vie par l’intérieur ? Cette psycho- logie, cette biologie, non plus pratiquées en surface, mais renouvelées par la connaissance qualitative ? Souvent les. énergies profondes de l'esprit se sont montrées, mais jamais elles n’avaient trouvé les hommes prêts à enregistrer avec méthode leurs miracles. Elles ne s'étaient pas encore rencontrées avec l'esprit scientifique. Or l’essentiel de la méthode scientifique semble acquis pour toujours. Pour la première fois les énergies spirituelles ne s’égareront pas dans l’émpirisme et la fantaisie. Leurs conquêtes seront désormais affermies, liées, conservées par la science. Mon imagination s’épuise à concevoir les merveilles qui peuvent sortir de cette union, absolument nouvelle dans l’histoire de l'humanité. Jamais l’esprit des hommes n'aura été aussi riche. L'humanité va vivre des siècles inouïs. Je suffoque de joie à l’idée des jaillissements de vie qui s’annoncent. Mes espoirs sont infinis.
Ce réveil sera payé cher. Que l’homme va souffrir encore ! De plus en plus je me vois forcé de croire que la guerre d’hier n’est qu'un premier frisson. L’humanité va renaître, mais l’homme de chair, que deviendra-t-il au.
‘TÉMOIGNAGE Pau 157
milieu de tant de désordres ? Une vie humaine, ou sim- plement le bien-être des hommes, est-ce si peu de chose que je puisse oublier les souffrances obscures et ne donner mon attention qu'aux perspectives lumineuses ? Je ne veux plus penser qu’à l'individu, à l’homme qui vit dans un appartement, qui mange, s'habille, se distrait ou s'élève comme il peut, qui entretient sa famille. Je ne veux pas oublier l'horreur de la faim, quand la bête s'affole, les blessures de guerre, la torture pour le chef de famille de ne pas pouvoir nourrir les siens, les milliers de soucis petits ou grands qui feront la misère de tant de vies.
Pourtant il ne peut pas s'agir de renier mon espoir. Mais que la peur et la pitié le rendent moins inhumain, sans le diminuer. On ne peut améliorer une pensée qu’en Tenrichissant, non en retrénant son essor. Pensons tout ce que nous pourrons, jamais nous ne reflèterons trop de réalité. N’ôtons rien, ajoutons toujours. La réalité est si pleine ! Si mon élan est mal dirigé, je ne dois pas le rete- nir pour le guider. Au contraire, je dois exalter à côté de lui une autre force, qui le redressera par son appoint, et non par sa contrainte.
L’individu ! Puis-je me représenter froidement sa vie heurtée, gâtée, dégradée ? Et quand il sera mort, faut-il se consoler de sa misère en pensant que d’autres en profite- ront ? D'autres, mais non pas lui. Puissé-je me garder tou- jours, comme d’un vrai crime, d'accepter la douleur des individus, sous prétexte qu'elle fera naître un bien général. J'ai assez vu pendant la guerre combien cette idéologie favorisait l’égoïsme et l’indifférence au mal des autres. Je me souviens de la noblesse cornélienne avec laquelle cer- tains de nos grands — et petits — écrivains acceptaient le sacrifice de leurs concitoyens. Ceux-là jugeaient de haut. Ils auraient pu se rappeler la parole de Tolstoï : « Celui | qui ne supporte aucune épreuve ne peut rien apprendre à celui qui en supporte une. » Mais on se croit désigné pour conduire, pour faire exécuter sans exécuter soi-même. On
158 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
nourrit son omgueil au moment où l’on ne devrait vivre
que de pitié. On s’estime obligé, par une très opportune division du travail, de prêcher aux autres le renoncement, et lon assume soi-même les devoirs confortables et presti- gieux de porte-flambeau.
Je veux rêver à ces choses amères. Mon devoir est de porter au loin mes regards, il est aussi de contempler les misères prochaines. J'ai parlé sans contrainte. J'avais le droit de pousser mon exploration aussi loin que je le sen- tais mécessaire, Mais je ne dois pas me résigner à ces mal- heurs. Pourquoi les vues générales, même si elles veulent être généreuses, sont-elles toujours cruelles ? Même s'il m'était prouvé de façon certaine que la dernière guerrea sauvé l'humanité, — et la preuve n’est pas faite — me sentirais-je autorisé à me réjouir du massacre ? Et même à l'admettre ? Et même à en supporter la pensée ?
O morts de la guerre, rien n’est plus horrible que les sacrilèges que l’on commet tous les joursenvers vous. On se réclame de vous pour extorquer des bulletins de vote, où pour soutirer de l'argent. Vous servez à corser les réjouis- sances publiques. Ce serait déjà une audace inouïe que doser seulement vous nommer, et je ne ‘sais pourquoi jose le faire. Vous ne nous conseillez rien. Vous ne pré- tendez pas nous régenter. Peut-on admettre que vous nous commandez de voter pour Machin ou pour Chose? D'ali- menter telle ou telle caisse ? Vous êtes bien muets, hélas ! et après la catastrophe, notre dignité seule doit nous dic- ter nos devoirs. Vous ne nous demandez rien, vous qui êtes tombés à notre côté. Et justement pour cela, nous serions infâmes si nous n'exigions pas de nous-mêmes toute la vertu dont nos pauvres cœurs sont capables, pour vous em
offrir le misérable hommage. Si nous avons une leçon à.
tirer de votre affreux destin, qu'est-ce autre chose que de
vouer notre vie à la paix et à la justice ? | Mais cet ordre, toutes les âmes un peu nobles Pauraient
aussi bien entendu sans la catastrophe. Le devoir particulier
qu’elle nous impose, ce ne peut être que la méditation constante, amère et. virile de votre malheur. Vous avez peut-être contribué au maintien d’un certain trésor spiri- tuel, mais nous serions vils si cette idée nous consolait de votre sacrifice, Je veux penser à votre chair meurtrie, aux. hideux écrasements sous les obus, à l’éblouissement de. Ja. balle en plein front, qui couronnèrent tant de longs mois de souffrances de toutés sortes. L'action morale nous à | toujours été commandée, mais ce que nous vous devons spécialement, à vous, c’est une longue et obstinée. limen- tation. | D Pas d’hymne de lot ! Pas d’apothéose ! Fai peur que. _ces festins d’héroïsme, auxquels les hommes sont conviés | périodiquement par les Pouvoirs aux époques troublées, |: me soient pas de très bonne cuisine. Les beaux sentiments. peuvent à peine s'exprimer dans l'intimité et le secret, tant les mots risquent de les ternir. Aussi doit-on se méfier quand ils sont beuglés dans les porte-voix de la publicité. Car enfin personne ne nous invite à l’héroïsme dans les | épaques florissantes : et pourtant le devoir est toujours aussi impérieux. Je crois que cette passion subite pour la valeur morale des foules, qui s’empare des Pouvoirs aux jour d’épreuve, cache la terreur de voir la Bête blessée et fu. | rieuse tourner sa rage contre ceux qui lui avaient promis de bien la garder et qui n’ont pas su le faire. D Sous pren que l'étincelle de pensée est moins captive en nous qu’en d’autres créatures, faut-il oublier la chair molle et fragile, qu’un rien blesse, et sur qui cette pensée se fonde ? Je m'épouvante devant tous ces changements, et pour ce qu’ils sont en eux-mêmes, et parce que j'ai eu Paudace d’en parler. Si je suis misérablement impuissant à ressentir la pitié de la guerre, si mon cœur ne. peut se nourrir que de regrets médiocres, si je suis indigne de la _ grandeur du fléau que j'ai connu, comment ie e: parler plus ne des fléaux à venir ? ê ;
160 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
nai ni le désir, ni les raisons de jouer au prophète. Est-ce ma faute si je vois partout les signes qui marquent la fin des cycles historiques ? La chute d’une religion est l’événe- ment le plus formidable qui puisse secouer les sociétés : et puis-je n’en pas voir les prodromes, ou plutôt les premières étapes ? Du moins, après cet examen, je me rends un peu mieux compte de ce qui me troublait. Je souffre de la vieillesse du monde où je vis, et je suis agité par l'espoir des déploiements futurs..…., mais, en même temps, je sens le devoir de réprimer cette joie, car je ne veux pas être entrainé à souhaiter de nouvelles ruines.
Etrange situation ! Ma dignité m’ordonne de voir loin et d’aimer l’idée vaste. La même dignité m’ordonne aussi de me méfier de J'idée pour respecter, protéger et aimer l’indi- vidu. :
Il faut méditer le mystère de l’homme. C’est la seule attitude qui convienne. Les grands malheurs ont un carac-
_ tère inévitable. L’humanité est seule en présence de la né- cessité. Qu'elle puise dans le tragique de son destin la force de le supporter. Pour moi, j'aurai présente à l'esprit la parole des sages, qui m’apprennent que je peux trans- former la destinéeen beauté héroïque. J’alimenterai la lampe sacrée de la vie intérieure avec toute la confiance, toute la ferveur que l’on apporte au culte des dieux quand la cité est en péril. Replions-nous, retrempons nos énergies, et prions. ce que nous pourrons : la vie qui est en nous. La vie est cruelle, et son expansion puissante s’accompagne de déchirements : mais pour traverser ces épreuves, les hommes ne trouvent de force, au fond, que dans le culte de cette | puissance même. | MARCEL CASTER
CHANT DE L’ARC ET D'ISHTAR
SCÈNE DU ROSSIGNOL
Printemps. — Orée sur le littoral.
NEMROD
Monde, cœur éclaté du monde, ce minuit, Ton massacre d’odeurs, et cette beauté brute ! La lune est sur la terre un long trille de flûte Sur un accord de cuivre et le silence un fruit
Dont la clarté se vassasie. Manèges du climat, militante saison ! Suborneuse fratrie, osée exhalaison
De la forét d'Asie !
La mort gouverne aux pics glacés du pur Esprit ;
Mañinte magie avorte, à formuler sa gnose :
De pâleurs de planète et de senteurs de rose
La chair, du moins la chair ! et mon cœur soient épris Aux bords suspects du sortilège.
À l'occident s’élève la voix du Roi des Rossignols,
Commentateur obscur du souffle du couchant, Rossignol ! en ta voix me devance mon chant Et ta charge m'allège.
LE ROI DES ROSSIGNOLS
Comme est le ciel futur dans les yeux des soûfis Toute musique est dans toute oreille d'avance,
11
162 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
Chaque chant dort déjà dans une âme, il suffit Qu'en le fasse tomber des branches du silence.
O nuit qui rends les cœurs l'un à l’autre indulgent, Amicale, animale, aérienne et tiède,
Sous ta paix qui me berce une ivresse m'excède, Brâleuse d'ambre en des brûle-barfums d'argent : O versée, o réseau, bleus d’astres qui poudroient ! Le fil de ma douleur trame un tissu de joies.
Que je méle aux clartés où le mal se résout
De sereines chansons sur un rythme de larmes !
La nuit urne après urne écarle à souffles doux Les calices qu'un jour de jeux gorgea de charmes. Une errante tendresse adhère comme un miel
A l’espace épanché de la lèvre du ciel. Chaque être exhale un peu l'essence de soi-même. Voyant la terre, tous, déridée à leurs mains
Sur son visage ombreux jeindre un aiour humain, Révent, par elle aimés, que ce sont eux qui l'aiment.
NEMROD
O terre en des blancheurs stellaires sommeillant, Qui tends à la lumière égale et délicate Tes pointes et tes creux et charges d'aromates L'air qui monte du monde au retour du vieil an, De si lente indolence Dans la diffusion du jour habituel, Nocturne et plus sournoise annonçant l'annuel Sacre des jouissances, Terre, : comme ton corps du soir est faux et frais ! L'ample étendue en onde unanime haleite, Un entrelacs d'encens, jasmins, lys, violettes, Se traîne au vent qui chanie en courbant les cyprès.
} CHANT DE L’ARC ET D'ISHTAR 143
O Toujours-Désirée,
_ Dont tout le repos semble un danger fastueux,
Quéeis baumes épandus, quels venins onciueux Me verse ta soirée !
LE ROI DES ROSSIGNOLS
Vers la joie envoyer des chants ambassadeurs ! Pareil au fiancé qui choisit des splendeurs, Gonflant d'une beauté future un creux d'étoffes, Calculer le silence hospitalier des strophes !
Vers le bercail douteux du poème béant Poussant, comme un berger sur la montagne nue, Le fol iroupeau des mois qui se méle en bélant, Meitre de loin la main sur les mâles qui ruent !
NEMROD
À ce psaume odorant qui vers vous affluait Je vous condamne 6 mon âme qui fûles sourde : La chair des nuits charrie une éloquence lourde, Quel dithyrambe informe arrache à ses muets La grandeur verte ét grise ! O Gardienne de fleurs, Compteuse de bétail, Me voici bénissant l’ensemble et le détail | Comme un enfant qui bat des mains dans sa surprise. 1 + LE ROI DES ROSSIGNOLS Musique, vaste chance entre des parentés, Choix fugace où les sons retentissent de Causes, Par la cadence ponis lancés entre les choses » Dans un souple univers pour l'oreille inventé !
NEMROD
En ce bain de lueur, d’effluve et de murmure, Ah crier, d'un plein corps à qui pèsent ses bras, … Quelle défaite ou quel exaucement S'endure Sous la voûte qu'un pur déclin enténébra !
164 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS
LE ROI DES ROSSIGNOLS
O volupté du soir commune et solitaire !
O lune intarissable à longs flocons neigeant, Averse qui remplis de médailles d'argent Qu'on n'entend pas tomber la coupe de la terre !
Par ton pinceau de soie 6 lune ayant repeint
Le ciel, de quoi fais-tu pâmer la terre exsangue,
O lune, lune, 6 lait des nuits gonflant le sein
Du monde ? et moi, j'ai trop de lune sur la langue, Un tourment trop béni me brise le gosier !
Mais des maux ambigus où, nuits, vous m'épuisiez, La douleur ne dura qu'en notes de louange.
Si ma tristesse arrive à ma lèvre elle y change Assagie en un chant du courage animal
Pour tirer vos plaisirs des restes de mon mal.
NEMROD
Membres à plat sous des arbres fleuris d'étoiles, Le doux suc de la nuit découle dans mes moëlles, Les astres tremblent à la pointe des rameaux, Terre et ciel ont en moi leurs baisers de jumeaux.
LE ROI DES ROSSIGNOLS
Des frissons de feuillage au fil du vent déferlent Où s'accorde en ma gorge une houle de perles. ‘4 Quand l'infaillible soir plein d'âmes dédurcit Le contour féminin d'un impalpable monde
Où l'air finit en ombre, où l'ombre fond en onde, Ma voix sans frein ni chute éclate de merci.
Je m'exalte et lui mens, je m'écrie et l’enivre D'un sanglot de beauté sur le bonheur de vivre, Je module au-devant du marcheur fatigué
Un air de fête avec la résonnance triste.
Des aveux que le jour en mourant m'a légués.
CHANT DE L’ARC ET D'ISHTAR 165
NEMROD
D'azur à voûte ouverte un maître-chant l'assiste.
LE ROI DES ROSSIGNOLS
Je suis le simple instant qu'un dieu rêve de soi. Des choses d'en avant du monde se révèlent
À qui l'aime d'une âme incessamment nouvelle. Aucun mot n'est un nom mais un acle de foi.
NEMROD
L’obscurité suave, onguent de l'étendue,
Sous chaque branche étouffe un choc d'arme pendue. Qu'à ma propre ténèbre un bonheur nonveau-né Avrache un hosanna moins savant qu'étonné !
Ce désir m'envahit, d’un cantique si tendre
Qu'il soulage lui seul tous les cœurs oppressés.
Ma vie où monte un cri qu'on n'a jamais poussé Cherche le bruit nouveau qu’elle a besoin d'entendre, Un chant choral qui soit un rendez-vous d'amis, Une gerbe élevant chaque voix qui gémit,
Pur rite musical, qui, peuplant cet air vide
Des nombres en suspens au vague de la nuit,
Tienne fréle et multiple à mon entour l'appui
D'une présence d'ombre à la fois serve et guide.
LE ROI DES ROSSIGNOLS Tout ce qui vit attend d’être perpétué.
NEMROD
Une légende en l'être à peine remué Concerte son côté nocturne avec le monde.
LE ROI DES ROSSIGNOLS
Manne d'intelligence une rosée inonde La plaine en son luisant lisse et pâle d'étang. Je vois crever le ciel sous des ailes d'augure.
*
NEMROD
de : _ Bien des vois tracent plus d'ombre que d'envergure. re D LE ROI DES ROSSIGNOLS # Re: | Ce qu'on obtient ressemble à ce que l’on attend. R se qe J'aime une Rose au cœur de flamme et d'améthyste ES Que je fais exister en croyant qu'elle existe. RE: " NEMROD Ë #4 : Mais un bonheur uni qui soit comme un sommeil ! “8 Si fidèle ton hymne en son détour jubile 7% Qu'aux lointains d'un instant à tout l'âge pareil : SR Se dessine le seuil d'une joie immobile. 1
LE ROI DES ROSSIGNOLS
Dans ces nappes où trempe à trait dormant et mol | Le projus horizon, peut-être avance un vol, To Er Que fauve une séquelle escorte au son des harpes, —._E De déesse bouclant d'étoiles ses écharpes. Vie Passage de deux énormes ailes, les griffes qui les terminent traînent les coins d’un nuage.
Siflement de
LA CHAUVE-SOURIS Ta joie est moins à toi qu'à l'air n'est sa chaleur ! Ton corps avec le soir ruse comme un voleur. NEMROD De quel spectre au lait noir de la nuit qu'il baratte L'anathème éclatant vient jausser la cantate ? LA CHAUVE-SOURIS
Labs de chant par la bouche à beine répété ! ja . Réversible prison où le flot monte ei baisse! 2
…
_ CHANT DE L’ARC ET D'ISHTAR 167
Des honteux souterrains de l’animalité. . La chair émit la joie et la suit de tristesse. _ Humeur, roue endentée aux contrastes des jours !
D
Rien d'autre, des retours, des cycles de retours !
NEMROD La Visqueuse revient, la terre est désemplie !
LA CHAUVE-SOURIS
Chasse, crie et maudis : « Va’en, mélancolie ! »
Me domptant, sauve-moi ! la droite ligne ! hors,
Hors du cercle qu'à mon destin trace mon corps ! Monotonie ! ornière où sa lourdeur condamne L'espérance qui tourne autour des soleils morts.
Le poids des maux du monde infléchit ma membrane, Je ne reprends que bar des chuies mon essor.
O joi périodique, implacable alternance,
Désastre continu d’un étre en imminence
Qu'efface en le sacrant sa vérité d'écart !
Mon vol douteux inscrit aux nuits, pleines d’Ishiar, Les néfastes élans finis en représailles.
NEMROD
Croisant et décroisant ces orbes pourchassés, Tu traînes l'âme en leurs sillages menacés.
LA CHAUVE-SOURIS
O fêtes pour l'esprit qui naissent aux entrailles, Calmes d'organes, seuils d’un choix contemplatif, Angoisses, le brandon caché du sexe à vif, Sérénités, manteaux sur un envers de rages
— Pensée, éclair trahi, hasard de fins d'orages.
Hurlements
Acclame, cri du soir, le tourment qui te veut, Grande plainte du sang, universel aveu !
168 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS]
Celle à qui sacrifice et révolte aboutissent, Æ Car nul être ne tient son pari jusqu'au bout, | La déesse nocturne attend l'homme au dégoût.
Glhissant en chaque espoir son espoir subreptice, ; È Entremettant pour les songes qu'on croit songer Le spasme de son ventre à vos fronts propage, Justifiant l'orgueil par des chutes, complice Du corps inoubliable et du penser fortuit,
Au bord du crépuscule où les dogmes mollissent Elle arme, et dans les reins, le piège de la nuit.
à x 1
NEMROD
Un appel désolé de bétes vers la béte Convoque à fleur de soir de monstrueuses diètes.
Irruption des #5 FAUVES
Jette le Sceptre-d'Or et la Crosse-d'Argent, L'Arc seul est vrai, l'Arc est le juge intelligent !
Tire entre le prestige ei le venin sa corde
Et que la corde ronfle et que la flèche morde !
Frappe, les dieux viendront ! les dieux aiment les coup Lève en chaque animal le dieu de son courroux !
Frappe aux sources de sa divinité la terre !
NEMROD
Dans tout écho, pareil, hélas, à mon Yemords, J'entends ma joie avoir pour terme un vœu de mort.
Par cette aigre ténèbre où le chant S’adultère, Douce aux yeux, Dure aux bras, Mère au visage noir Qui iires des marais la fièvre chaque soir,
CHANT DE L'ARC ET D'ISHTAR 169
Terre, Terre, réponds ! Avec la convoitise
Seule et le seul abus ion cœur jourbe pactise :
Je te battrai de l'Arc, je te frappe du pied,
Réponds, Mère aux cent noms, Terre au souffie émeutier !
Le sol se fend : accrochée des ongles au bord, la
TERRE Ne lève plus ton pied ni ton Arc sacrilèges ! NEMROD Un dieu m'a répondu ! TERRE Cesse de me charger ! NEMROD
Tu me réponds ! lordant comme une louve au piège Ce demi-corps de dieu dans la boue engagé.
TERRE Cesse de me blesser, . . . . TN RC
RAYMOND SCHWAB
4 î 1 {
ET VOUS, HEURES PROPICES... :
IV
Gilbert s’étonnait et se reprochait parfois de prendre d plus en plus d'intérêt à la vie intérieure de son école. 1 ne repoussait plus les avances des élèves ; il accueillait leur confidences ; il lui arrivait même de jouer avec eux, lui qui enfant, dédaignait les jeux. Souvent, rentré auprès d Renée, c'était encore à eux qu'il songeait. Leurs rivalités leurs enthousiasmes, leurs petits désespoirs, rien de tou cela ne lui paraissait vulgaire. Les heures qu’il vivait ave eux étaient les plus calmes qu’il passât.
La plupart tiraient une sorte d’orgueil de leur réclusio et du peu de soins que prenaient d’eux leurs parents ; seuls quelques jeunes élèves en paraissaient souffrir. Gilbe: s'attacha particulièrement à l’un de ceux-ci. C'était u enfant de quatorze ans, maigre, frêle, toujours en lutt avec ses camarades, qui le détestaient et le tournaient €
ridicule. Il travaillait si mal, que d’abord Gilbert lui ava
prêté peu d'attention. Un jour qu'interrogé sur une leçor il ne répondait pas :
— Naturellement! fit Gilbert.
L'enfant serra les poings, regarda longuement Gilber et dit : | — Pourquoi : « naturellement » ? Toute la classe partit à rire. Mais, le cours achevé, Gi
1. Voir la Nouvelle Revue Française du 1er janvier 1929.
lé pour ei En pas malade, Si à n'avait pas ses parents depuis longtemps. L'enfant ne nr pa oo — 15 ne veux rien me PME Marcel ? ?
4 teur d'automobiles, qui le faisait sortir une bois | par tri- _mestre. Un jour que Gilbert avait nr l'enfant
bla à à Marcel. Celui-ci lé guettait ds coin de l'œil. — C’est ta mère? — — Oui, c’est... oui.
de vie, auxquelles lui-même avait Lhobte de nue tant : se voyait loin de les suivre.
: à Such seulement. SR s | — Pourquoi ne travailles-ta pas avec les autres | seurs?. ; LES
pas comme les oi ê LA à à | Cette nn excita fs jalousie de autres enfants.
4 7
172 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
eux se lièrent même avec lui, afin de faire leur cour à Gilbert.
. Parfois Gilbert parlait de l'enfant à Renée; la jeune femme, elle aussi, ne tarda pas à concevoir à l'égard de Marcel une sorte de jalousie. « Il a de l'estime pour cet enfant, songeait-elle, tandis que pour moi... »
Un dimanche (le dimanche était devenu le jour que Gilbert aimait le moins), le jeune homme se rendit au pensionnat, et obtint de M. Lauquine la permission de faire sortir Marcel. Les deux amis avaient longuement
‘combiné cette sortie. Ils marchèrent le long de la Seine, se
forcèrent à parler, feignirent de s'intéresser au spectacle de la rue ou du fleuve. Agacé, Gilbert songeait déjà à recon- duire Marcel au pensionnat, quand ils furent arrêtés par un rassemblement. Un homme d’une quarantaine d’années, mal vêtu, se tenait adossé au parapet; il avait des yeux hagards; une grimace douloureuse tordait sa bouche; un filet de salive coulait dans sa barbe rousse. Il bégayait des phrases incompréhensibles ; parfois il essayait de se baisser pour ramasser son chapeau ; mais perdait l’équilibre, agrip- pait le parapet. Parmi les spectateurs, les uns riaient, les autres le regardaient avec mépris, presque avec dégoût. Bousculant ses voisins, Gilbert a]la ramasser le chapeau ét le tendit à son propriétaire, qui en parut hébété. Quelques- uns des spectateurs détournèrent la tête. Une grosse femme, en corsage bleu clair, un sautoir d’or autour du cou, mur- mura :
— Ce n’était pas la peine de le lui ramasser. Il va sûre- ment le laisser encore tomber.
Gilbert s’éloigna rapidement, bientôt rejoint par Marcel. Ils furent soudain contents d’être ensemble, et conversèrent librement. Ce ne fut qu’à la nuit tombante, que Gilbert reconduisit Marcel au pensionnat.
Quand il se retrouva seul, sa gaieté tomba. Renée n'avait pas protesté, en apprenant qu'il passerait l'après-midi loin d'elle. Mais sa résignation, son silence même avaient paru
1
l
ET VOUS, HEURES PROPICES... 173
à Gilbert le pire des reproches. Ce sc&r-là, Yvonne dinait avec eux ; elle avait apporté son chat, qui trônait sur le pouf.
— Tu t'es bien amusé ? demanda Renée.
— Moi? Oui, j'ai passé une belle après-midi.
— Heureusement que tu trouves encore des gens intéres- sants ! s’écria la jeune femme malgré elle.
— Que veux-tu dire ?
— Oh ! rien que ce que j'ai dit. Mais done il est huit heures ; Yvonne doit mourir de faim.
Agenouillée devant le chat, Yvonne paraissait ne pas entendre la conversation. Mais ses épaules se serraient comme si elle se fût sentie menacée. Gilbert haussa l'épaule et garda le silence. Depuis quelque temps, les deux jeunes gens comprenaient qu'une lutte s'était ouverte entre eux. Si elle s’apaisait en certaines heures de détente, de fatigue, ou de plaisir sensuel, c'était pour reprendre aussitôt, plus violente. Ni l’un ni l’autre n'avaient le courage de prévoir Fa elle les mènerait.
— Sais-tu, dit Renée, qui dressait le couvert, que le mariage d'Yvonne aura lieu dans un mois.
— Je lui souhaite bien du plaisir.
Puis, un peu honteux, il demanda :
— Votre fiancé est démobilisé, Yvonne ?
Yvonne fit effort pour répondre :
— Ille sera dans quinze jours.
— Un mois d'attente, dit Renée en enlaçant la jeune fille, cela doit vous sembler long.
Yvonne eut un geste évasif.
+ Bah! dit Gilbert. Vous n’en serez que plus heureuse
après.
— Vous croyez? demanda Yvonne, d’un ton si bizarre, que les deux amants se regardèrent.
Renée l’embrassa. |
— Voilà la petite Yvonne quia des idées noires ! Vou-
174 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
lez-vous bien chassèr cela. Et puis, mangez, et quittez-moi cet air triste.
La jeune fille se contraïgnit à sourire. Soudain, se levant :
— Excusez-moi, dit-elle. Je. j’ai très mal à la tête.
Ils insistèrent en vain pour qu’elle restât. Les yeux bais- sés, les mains tremblantes, elle s’éloigna, suivie par le chat, qui bâillait et s'étirait.
Restés seuls, les deux amants dinèrent silencieusement. Puis, par une des sautes d'humeur dont Gilbert était cou- tumier :
— Veux-tu que nous nous promenions ensemble demain ? demanda-t:il.
Le lendemain était jour férié.
Le jeune homme vit la joie de Renée et se détendit. I s’apitoya sur son amie, se dit qu'il était aisé, qu’il était doux de la rendre heureuse. Il la prit sur ses genoux.
— Renée, je te rends malheureuse ; j'ai honte de moi. Pourtant, si je t'expliquais…
* Elle l'embrassa doucement et murmura :
— Peut-être, après tout, que je comprendrais.
— Oui, bien sûr. Tu comprends, Renée : je ne vou- drais pas que tu croies que j'agis toujours de gaieté de cœur. Je ne sais comment dire. Non, ne disons rien. Il fait bon, ce soir. Quand je te tiens comme cela, c’est comme si je t'avais perdue, et que je te retrouve.
La tête blottie contre son épaule, Renée se refusait à son- ger à l'avenir. L’instant était doux ; elle y sentait Gilbert bien à elle. « Pour de tels instants, songeait- elle, j j'engage- rais une nouvelle fois ma vie. »
Les fenêtres étaient ouvertes sur une des dernières nuits de l'été. Autour d'eux, Paris $’endormait. Ils entendirent Ja concierge fermer la porte de la maison, puis un locataire sonner, et monter l'escalier en chantonnant. Renée fut prise d’un fou rire.
— Tu sais, Gilbert, la vieille bonne femme d’en face,
É
* ET vous, HEURES PROPICES. . st
Yvonne l'a surprise tantôt l'ereillé sole à notre porte. J'espère que cela lui servira de leçon. Je ne te Fe Len pas ? Il Jui caressa les cheveux. Tendre furdeeus tiède prison. I] était lié à elle et faible. Ce soir encore, il accepterait cette ï faiblesse. RAA _ Le lendemain, après le repas de midi, ils gagnèrent Ru ci jardin des Tuileries, et s’assirent près du Jeu de Paume, Ils percevaient les cris des enfants qui lançaient leurs bateaux. Devant eux passaient des familles endimanchées, des * jeunes gens à la mine arrogante, des vieillards frileux, inquiets, aux pas menus. Renée, très gaie, soulignait d'un mot ou d’un regard le côté plaisant des promeneurs. Gil- | bert dissimulait mal un certain énervement. « Reste à * savoir, se disait-il, si nous sommes moins ridicules queces | gens-là, et surtout si nous sommes bien loin d'eux, » . Il remarqua une jeune femme, grande, vêtue de rouge clair, qui marchait, buste dressé, yeux nonchalants, avec. Rat une aisance hautaine. Elle s’assit non loin d'eux, puis ouvrit un livre, qu’elle regarda distraitement. Gilbert songea au plaisir qu'il aurait pris à l’aborder, à se prome ner avec elle, à tenir entre ses bras ce grand corps Los ie dant. à — Elle est assez belle, cette femme, dit Renée. — Peuh ! tu trouves? Je m’étonne qu’elle soit seule. ILest vrai qu'elle n’a pas l'air d’une grue. ae — Oh! tu sais : « l'air » |... \\ … ls s'aperçurent alors qu’un passant s'était arrêté pour | examiner leur voisine. Il se vit observé, s’éloigna ; mais bientôt il revint sur ses pas, et s’adossa à un arbre, à » quelques mètres de la jeune femme. ; __ — Il n'ose pas l’aborder, murmura Gilbert. Reparde comme il est amusant. Regarde-le donc ! 1 Brusquement le promeneur se décida, s’approcha de si 1 jeune femme et, soulevant son chapeau, lui adressa la % parole. « Elle va joliment le rabrouer, se dit Gilbert e en
À à 1 À 3 4
Pod
176 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
souriant, à moins qu’elle ne garde tout simplement le silence. » Elle eut l’air étonnée, mais répondit avec poli- tesse. Gilbert rendit vainement l’oreille. Il se sentait morti- fié. Le plus fort était que ce « conquérant » n’avait aucune élégance, avec son gros visage moustachu et ses vêtements . bleus, trop larges.
— Tu vois, plaisanta Renée : ce fameux « air » !
Un quart d'heure se passa ; le promeneur s'était assis près de la jeune femme. Puis ils se levèrent, et s'éloi- gnèrent sans hâte, comme de bons amis.
— Tu avais raison, dit Gilbert, c'était une grue. Évi-" demment, une simple grue. ,
Il entraîna Renée dans une direction opposée à celle qu'avait prise leurs voisins. Il comptait que ceux-ci feraient une promenade circulaire et qu’il les rencontrerait ; ce qui arriva. L'homme avait pris le bras de sa compagne. Gilbert constata qu’elle n’était même pas fardée. « Après tout, c’est peut-être une « honnête femme ». Grand Dieu, quoi d'étonnant ! J'ai encore des idées de collégien. »
Cetincident l’emplit d’'amertume pour toute la soirée. Il emmena dîner Renée dans un bouillon près du Palais- Royal. Puis, comme il avait touché récemment ses appointements, ils allèrent à la Comédie-Française. Renée manifestait une joie d'enfant, regardait en souriant leurs voisins, se penchait sur la balustrade, tirait de tout, même de leurs places, qui étaient mauvaises, un plaisir nouveau. Il n’était rien de tout cela, au contraire, qui ne déplût à Gilbert. Seul, ilse fût moqué d’être perché au quatrième étage ; mais la présence de Renée lui rendait pénible sa pauvreté. Autour d'eux, des familles souriantes, engourdies encore par leur dîner ettout heureuses de cette fête, discu- taient du mérite des artistes, où racontaient à l’avance la pièce. La mauvaise humeur de Gilbert devint si apparente, _ que Renée s’inquiéta.
— Tu n'es pas malade ? — Mais non.
ET VOUS, HEURES PROPICES....
— Tu es bien ?
— Mais oui. Ne t’occupe donc pas de moi.
— Tu ne t'ennuies pas?
— Non, non. Oh !.….
Quand le rideau se leva, Gilbert, les nerfs crispés, souhaitait d’être à vingt lieues de là. On célébrait un anni- versaire patriotique ; ; et le spectacle débuta par un long poème de circonstance. Ce fut atroce pour le jeune homme ; la platitude du poème ne le disputait qu’à sa grandilo- quence ; un acteur, vêtu en Romain, le psalmodiait niaise- ment. La ferveur et la piété des auditeurs étaient extraor- dinaires. On. n’entendait pas un bruit dans la salle, sinon le chantonnement majestueux du récitant. Tous les regards s’attachaient à Jui, suivaient ses gestes, les pressentaient même, dans une sorte d’extase. Des mots sonnaient avec un accent de clairon : « patrie, devoir, honneur ». « Le beau langage ! songeait Gilbert. Comme il trouve aisément le chemin des cœurs! Ces ignobles visages, ces visages plissés par l’égoïsme et le sommeil : comme ils palpitent
. d’une noble émotion ! Ab ! nous sommes tous des héros. » . Ce qui mettait le comble à sa rage, c’est qu’il se sentait ému par certains de ces mots. Il se leva brusquement, prit Renée par la main et l’entraîna, malgré les récriminations des spectateurs qu'il dérangeait. \ Dehors : — Mais qu'est-ce que tu as ? demanda anxieusement Renée. Je voyais bien que tu étais malade. Tu aurais dû me le dire plus tôt. Qu'est-ce que tu as, Gilbert ? Dis? Il se taisait obstinément, pressant le pas, les mains ÉnIOn cées dans les poches. Il jeta enfin : — Tu pouvais te plaire dans cette saleté ? — Évidemment, dit-elle, c'était ridicule. Mais. | | Ah! non, non. Jeten prie : ne discutons pas. Elle se tutà son tour, le cœur gros de déception. Ils . marchèrent longtemps. Les grands boulevards regorgeaient - encore d’une foule bruyante. Ils atteignirent la gare de
FE
12.
a RE pu pour leur ect tantôt populier, antôt désert. De ce côté, les rues étaient sombres ; ils n’y rencontrèrent que de jeunes voyous ou des es à: attardées. . — Gilbert, si nous rentrions ? _— Mais oui ; tout à l’heure. _ Ce fucà ce moment qu'ils aperçurent, de chaque côté de. la rue qu ’ils suivaient, des groupes compacts, à demi-silen- cieux, qui semblaient en attente. | _æ— Gilbert, reprit Renée, rentrons. Je ne suis pas tran- quille dans ce quartier. £ IL haussa les épaules. À quelques mètres de là, bille lé lumières d’un établissement public, une salle de cinéma, sans doute. _ — Ce sont des gens, dit-il, qui He de l'entr acte pour prendre l'air. Mais arrivés devant l'établissement, ils ne remarquèrent aucune affiche, aucun programme. Devant la porte d’en- trée, un agent de police bäillait ; Gilbert l'interrogea. _ .— Là-dedans ? fit l'agent. C'est une conférence, oui, une conférence de la Ligue des Patriotes, vous savez ? _ Il bäilla encore et ajouta : _ — Ils feraient bien d'aller se coucher. Bon ! les voilà qui sortent. Il n’est pas trop tôt. En eflet, une dizaine de jeunes gens apparurent, bien mis et discutant avec aisance. Ils prirent la direction d’où venaient Gilbert et Renée. Leurs voix sonnaient claire ent dans le silence de la rue. Gilbert allait s'éloigner. Soudain, d'un des groupes qu’il avait remarqués, net, un commandement retentit : — En tirailleurs.. Feu. & if U ne vingtaine de coups de revolver crépitèrent. — Sacré !.. fit l’agent, d’une voix étranglée. — us de cria Res pen partons, partons, Ge
ET VOUS, HEURES PROPICES... 179
Des cris s'élevaient. Nouvelles détonations. Revolver au poing, l'agent courut vers les combattants, en lançant des coups de sifflet.
— Gilbert, implorait Renée, partons, mais partons donc.
Elle se cramponnait à son bras, le tirait de toute} sa force. Gilbert se dégagea ; une étrange émotion l'avait pris; le sang coulait en lui avec une fraîcheur délicieuse. À pré- sent, le combat se livrait à coups de canne, à coups de poing ; des insultes, des appels, des cris de douleur se faisaient entendre. Gilbert, inconsciemment, s’avança vers la bagarre.
— Gilbert ! cria la jeune femme, afolée.
Il se retourna, la regarda et lui prit les mains. Elle l’en- laça et bégaya :
— N'y va pas. Reste. Reste, je t'en supplie.
Dés rues voisines, de la salle même de conférences, on accourait. Brusquement, tout bruit de bataille cessa. On w’entendit plus que des fuites éperdues, des questions, des exclamations, des coups de sifflet.
Gilbert se décida à partir. Il lui fallait soutenir à demi Renée, qui is Ils arrivèrent à une station de métro.
Quand enfin ils se retrouvèrent dans leur logis, Renée, | appuyée au mur, demanda d’une voix plaintive :
— Nous allons nous coucher, n'est-ce pas ?
— Oui, oui, fit-il d'un ton brusque ; bien entendu.
Il marchait dans la pièce, se penchait à la. fenêtre, puis reprenait sa marche.
— Gilbert, pourquoi ne voulais-tu pas venir ?
— Tu avais peur, n'est-ce pas ?
— Mais oui, j'avais peur. Mon Dieu ! l’affreuse soirée ! Tu ne voyais donc pas que tu aurais pu être blessé, être tué !
— C'est le moment de songer à la Comédie-Française.
180 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
Elle chancelait ; elle s’assit sur le lit, la tête entre les mains.
— Gilbert, dit-elle doucement, on dirait que tu prends plaisir à nous faire souffrir. |
Ii se retourna brusquement :
— Souffrir !
Il se mit à rire.
— Souffrir ! vraiment ! tu parles de souffrance!
Il vint s’adosser à la cheminée et reprit, d’une voix un peu étranglée :
— Moi aussi, je parle de souffrance. Tu ne vois donc pas que c’est de ne pas souffrir qui nous. qui nous rend bas... Les blessés de ce soir soufiraient, eux. Je souffrais quand je me t'avais pas. Mais aujourd’hui! At iourd’hui, j'ai des ennuis, je ne souffre pas. Je gâche ma vie, comprends-tu ? et la tienne. Je passe mes journées à mâcher je ne sais quelles rancunes. Quelle saleté !
Il s’approcha d'elle.
— Toi, tu m'as connu quand j'étais enfant. Tu sais que je n'avais qu’un désir, celui d'atteindre à la grandeur. (Je me demande comment je peux parler de grandeur sans éclater de rire !) Enfin, tu avais foi en moi, autrefois, n’est-æ pas? Et aujourd’hui, réponds, as-tu encore c<on- fiance en moi ? Réponds sincèrement.
— Gilbert, tu sais bien que je t'aime.
— Mais il ne s’agit pas d'amour. Pourquoi ne veux-tu pas me comprendre ? Mais tu me comprends, tu me com- prends trop bien. Tu as peur de me répondre. C'est cela ; ah! c’est cela! Tu as tout à fait raison. Au fond, situes restée la même, tu dois avoir honte de moi. N'est-ce pas ? Réponds donc.
Il criait presque ; ses yeux. étaient fixes ; ses mains s'ouvraient et se refermaient nerveusement. Renée s'effraya :
— Gilbert, calme-toi, mon chéri.
— « Calme-toi »! C'est tout ce que tu trouves à me
; a vous, HEURES s PROPICES... ;
dire. Bien sûr : Qu'est-ce qu’une femme pourrait dire d'autre? « Calme-toi ; endors-toi. » Ah ! tu es là pour le faire. Tu y Mae n’aie crainte.
Elle voulut l’entourer du bras ; il la Fe pOEe et aa pencher son visage dans l'air de L rue. Renée n'osa plus : s parler, ni bouger, de crainte d’aviver sa colère. nl \ Soudain, il revint près d'elle, s’assit à ses pieds, sur le tapis et posant les mains sur les genoux, de la jeune femme :
— Crois-tu que ce soit trop tard ? demanda-t-il. Crois- A tu que je sois entièrement... disons le mot... tombé?
| — hs hs me demandes-tu cela, Gilbert ? Tu sais. bien que je n’ai jamais mis personne au-dessus de toi.
Il secoua la tête : ce n’étaient plus ces paroles qu’il récla- mait. Qu'elle admît donc sa déchéance ; peut-être aussi > admettrait-elle la possibilité d’un relèvement.
— Ecoute, Renée, reprit-il, sois comme autrefois j Je souhaitais de te voir. Aide-moi. Si tu m’aides, je sens que | je transformerai notre vie. Il faut m'aider, n'est-ce pas ?
— Mais je ne demande pas mieux, Gilbert. ne
— Notre amour n’est pas assez beau, vois-tu. Evidem-. ment, nous avons de belles heures. Mais nous nous laissons , engourdir, tu comprends ? La joie ou la souffrance, Renée ; mais pas cet engourdissement. ie Elle voulut lui dire qu'avec lui, tout serait joie pour ù elle ; mais les mots dansaient dans sa tête ; elle ne put que À : le aude avec des yeux pleins de us Il s’assit sur le “ … lit, près d’elle. nt — Oh ! continua-t-il. Notre vie va changer. Voilà a temps que je pense à tout cela. Je n’osais pas te le dire. na
— Pourquoi ? ) — Je craignais d’être mal compris, de te faire de la peine.
SA nr LÉ
ES —
— Tu crois que tu ne m’en faisais pas en te taisant : 2 èJ sentais bien, va, que tu étais mal à l'aise auprès de moi.
182 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
Moi non plus, je n'osais rien te dire. Mais cela me rendait
triste. ù Il l’enlaça et conclut :
: —— Nous avons eu tort de nous taire. Mais cela va chan- _ger, tu vas voir. Il faut que notre amour soit beau, soit noble. Songe donc, Renée : si un amour comme le nôtre n'avait pas de noblesse, ce serait la pire des hontes.
_ Elle avait à peine la force de le comprendre. Il était là ;
- il l’aimait encore : c'était suffisant.
. — Ecoute, Renée. Je vais commencer un livre, pas un travail d’éditeur, ah | non, un vrai livre. Je le porte en moi. Tu verras, mon chéri ; j'ai confiance. Je n’aime pas les plumitifs, tu le sais ; mais mon livre sera autre chose qu’un jeu de littérature. Tu ne m'approuves pas ?
— Mais oui, Gilbert.
Il rêva un peu.
— Vois-tu, Renée, les examens de conscience que je faisais au collège avaient du bon, ainsi que les petites règles que je m'imposais. Soyons ridicules jusqu'au bout : pour- quoi ne nous en fixerions-nous pâs ? Qu'en dis-tu ?
— Mais oui.
— Oui, des règles : que sais-je ? dominer ses désirs, ou encore... Oui... Oui.
Il devint silencieux, semblant poursuivre à part soi ses projets. Renée resta quelque temps encore près de lui; puis elle se leva, l’embrassa doucement et murmura :
_— Je vais me déshabiller, n'est-ce pas?
HA C'est cla:
Elle passa dans la pièce voisine. Peu après, il lentendit demander : à
_— Tu vas te coucher aussi, Gilbert ?
— Tout à l'heure. /
La voix du jeune homme était changée. Renée revint, vêtue pour la nuit. Il était accoudé à la balustrade de la fenêtre et fumait. De nouveau, René s’assit sur le lit et l'at-
_ tendit.
ET VOUS, HEURES PROPIGES... M8
Elle crut qu’il pensait encore à ses projéts.
— Tu as déjà fait le plan de ton livre ?
Il la regarda longuement :
— Mon livre...
Puis, détournant la tête :
— Couche-toi, dit-il. Je n’ai pas sommeil. Mais dors, toi.
Les yeux de Renée se fermaient ; une violente migraine serrait ses tempes. Elle fit un dernier effort et s’'approcha de Gilbert. 12
— Gilbert, appela-t-elle. _:
Il tressaillit et la regarda. Eile ramenait les bras sur sa gorge nue, attendant qu'il parlât.
— Couvre-toi donc, fit-il sèchement, tu as Paix.
— ‘Tu vas prendre froid. Veux-tu de la tisane ?
— Il ne manquait plus que cela !
— Mais qu'est-ce que tu as, Gilbert ? | — Ce que j'ai ? Jai que je commence à comprendre combien je suis ridicule.
Il parlait d’une voix brève, sans la regarder.
— Ridicule, avec mes discours idiots, mes projets d’en- fant. Changer, mener une vie nouvelle... jocrisse }
— Gilbert.
— Ah! non, couche-toi. Je te oies n’aie crainte,
Elle obéit, elle avait peine à se tenir debout et gardaie à. peine conscience d'elle-même.
Gilbert resta longtemps appuyé à la balustrade. Il es que s’éblouir avec des paroles et des projets, c'était La ressource des impuissants. « Un raté, voilà tout ce queje suis devenu. Je parade devant une femme, je m’en tiens à une femme, une femme qui n’est plus que femme, AUS supposer qu'elle ait jamais été autre. » He
Un cri retentit. Renée, tout de suite assoupie, ‘sortait de d’un cauchemar. Gilbert s'était retourné, pâle, le cœur dr
serré d'angoisse. Renée appela d’une voix plaintive : — Gilbert. — Oui.
Gilbert ne rentrait plus déjeuner à la maison. Ils se con- ; éntait ordinairement de quelques croissants et d'un verre de café, bu au comptoir d’un bar. Parfois il se rendait ensuite 2 à la Bibliothèque Nationale, bien qu'il n'y pour- 1 suivit aucun travail. Mais le plus souvent, que le temps fût
beau ou maussade, il se promenait, au hasard, soit à Paris : même, soit plutôt en banlieue. Il montait dans le premier
ramway venu, qu’il quittait sans plus de délibération. H _recherchait les lieux déserts, les longues routes droites de
la ‘banlieue industrielle. Quand il avait longtemps marché,
{ s’asseyait sur un banc public ou à la terrasse d’un esta- minet. Il passa là les heures de sa vie les plus nues et les . lus désolées. | ‘4 Malgré les efforts du gouvernement et de présque toute | presse pour maintenir le calme, malgré les jeux et les modes qui io Bee les esprits, on sentait que l'inquiétude … née de la guerre n’avait pas cessé, et qu’un bouleversement … social pouvait ‘éclater. « Qu'elle arrive, cette révolution, songeait Gilbert. Ce qu’elle établira ne vaudra sans doute pas mieux que ce qui existe. D'ailleurs le bonheur des … hommes. ! Du moins, ce ne sera pas une époque de Iâcheté comme celle-ci. Sentir qu’un acte entraïînerait des répercussions parmi des milliers d'hommes, sentir surtout qu'un faux geste, une parole mal interprétée vous jette ient sur l’échafaud : voilà qui rs à la vie du prix . et de la nouveauté. » D* autres fois, il projerie de fai re de grands bel Les à
. attendent dun événement Le de se eve à
Se
.cela signifiait. Que Gibère la gardât longtemps, c'était fout k
ET VOUS, HEURES PROPICES... D RAR A RES
x Le soir, quand il rentrait, brisé de fatigue, écœuré, c'était avec un contentement dont il avait honte, qu’il retrouvait le logis habituel, la tendresse de Renée, les plaisirs du corps, et ce sommeil même qu’il haïssait. « Une bête domestique qui rentre à l’étable. Je suis né pour vivre marié, père de ua et tranquille employé dans un bureau de l'Etat. » ui
Si site l’interrogeait sur l’ emploi de son Semi 0
— Comme d’habitude, répondait-il : à la Nationale.
Il lui en voulait de ce mensonge.
Un soir, sans qu’elle lui eût rien demandé, il dit, du air insouciant :
— Je suis allé me promener aujourd’hui.
Elle resta silencieuse. Il la crut indifférente, et, pigne, continua :
— Oui ; d’ailleurs voilà quelques ARR que je à passe en don Ra
— Tu as raison. Cela te repose. d
— Cela me repose ! J'en ai besoin, n'est-ce pas ?. Je fournis tant d’eftorts ! Lt AIO
Elle se tut, voulant éviter une querelle, Elle ne cherchait plus à être heureuse ; elle ne voulait plus savoir ce que
ce qu'elle demandait. — Tu ne réponds pas, poursuivit Gilbert. Je tennuie avec mes jérémiades, n’est-ce pas ? RE, C'était encore une scène. Elle ne les comptait plus. Elle ‘ s’assit. près du bureau et se mit à coudre. sn — C'est cela ! Je ne suis même plus digne d'une HA réponse. Avoue que tu me méprises. Le mutisme de Renée acheva de l’exaspérer. — Tu n'as même pas le courage de dire ce que tu. penses. Veux-tu que je te le dise, moi, ce que tu penses ? Crois-tu que je ne m'en sois pas aperçu, et depuis longtemps ?.. Tu penses que tu ne pouvais pas commettre pire sottise,
ta & ‘venir vivre avec moi. Est-ce vrai ? Te ne ‘ds ren: à u as peur des mots ? Ah ! tu me croyais aveugle ! Ne non, tu sais, pas à ce point-là. Tu ne te pardonnes pas : d’avoir quitté ton mari. Ce n’est pas lui qui l'aurait fait une | | scène comme celle-là, n'est-ce pas ? Il était bien élevé, lui. Mais tu sais, tu n’es pas prisonnière. Libre à toi de retour- ner vers lui ; je ne te contraindrai pas à rester. Là nEe he si profondément atteinte, qu'elle resta de longs instants sans pouvoir parler. Son visage paraissait calme ; elle regardait fixement Gilbert ; ses mains pen- _ daient. Enfin, d’une voix étranglée, elle murmuta: à æ Tu devrais.., ne serait-ce qu'à cause de notre beau ve - — Notre beau passé ! Cela manquait. La romance, à présent. Notre beau passé. Quel passé ? Quand avons-nous mené une vie qui fût belle ! Laisse donc aux midinettes le soin d’habiller leurs souvenirs. C'est curieux, ce besoin, d’avoir été heureux, d’avoir eu un paradis. Les heures les plus maussades, pour peu qu’elles soient loin, voilà qu’elles deviennent : un beau passe Une belle duperie, oui ! . Renée ne semblait pas l’entendre. Quand il se tut, elle garda encore le silence, Puis, soudain, elle se mit à rire, d’un rire grave, qui se “n puis reprenait. | Qu'est-ce que tu as ?.. Qu'est-ce que tu as Renée ? réponds donc. Lerire cessa brusquement ; il n’en resta plus qu’ une Se grimace douloureuse, de chaque côté de la bouche. Renée : se tint encore quelque temps adossée au bureau ; eue avait saisi une feuille de papier, sur laquelle elle prome- nait les doigts. Puis elle s’assit, et reprit son ouvrage de couture. Gilbert s’approcha d’elle, gauche, inquiet. Elle | travaillait ; ses mains tremblaient légèrement. Ce ne fut que quelques minutes 1 tard, ir il vit des larmes st D. sur ses joues. | % $ De telles scènes étaient ” autant plus donloureuses OR
ÆT VOUS, HEURES PROPICES... 187
Gilbert. Les visites d’'Yvonne devenaient rares ; :elle sem- blait mal à l'aise dans la chambre des deux amants ; elle
… partait bien avant l’arrivée de Gilbert ; oneût dit qu’elle en avait peur. Parfois, dans le regard qu’Yvonne attachait sur elle, Renée croyait lire de la pitié, en même temps qu'une
interrogation.
Renée s'était d’abord réjouie que leur maison fût si
calme et leur quartier si éloigné des grands centres. Peu à peu, cette perpétuelle tranquillité l’oppressa. À part Yvonne et Mr Wachfield, elle ne s'était hée avec per- sonne dans la maison. En face de leur appartement, sur le même palier, habitaitune vieille femme, toujours vêtue de noir, au visage maigre et jaunâtre, aux yeux sans cesse
_ baissés. Renée ne l'avait jamais entendu dire mot ; plu- sieurs fois, elle l'avait saluée ; ‘et chaque jour elle la ren-
’ contrait sur le palier : maïs la vieille ne paraissait pas da voir. Au dire d'Yvonne, cette femme épiait ce qui se pas- sait dans la maison ; elle ne faisait aucun bruit ; ‘elle était | chaussée de savates ; on n’entendait pas sa porte s’ouvrir. Renée parlait d’elle en riant ; mais.elle en avait une crainte secrète. Fac À l’étage inférieur, vivaient un cordonnier et sa femme. * Le cordonnier'était un homme malingre et bancal, quand il rencontrait Renée, ses yeux brillaient d’une lueur éoril- larde, derrière des lunettes à branches de fer. Sa femme, | hardie, débordante de santé, avait l'allure d’une vendeuse des Halles. Au début, elle répondait avec abondance, au salut de Renée, entamait la conversation, conseïllait Renée sur le choix des fournisseurs et n’avait de cesse qu’elle lui eût confié les potins de la rue. Brusquement son amabilité tarit ; elle bornasses saluts à un signe de tête. « Elle a dû apprendre que nous ne sommes pas mariés, se dit Renée, lelle me méprise. » Peut-être aussi cette femme lui repro-. chait-elle de donner trop peu d'ouvrage à son mari ; mais Renée était forcée d’hésiter même devant les frais d’un essemelage. Le cordonnier et sa femme semblaient très
>
188 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
bien s'entendre. Le soir, des éclats de rire, des airs de phonographe montaient de leur appartement. Du samedi au lundi, ils allaient vivre dans une maisonnette qu'ils pos- sédaient en banlieue.
Renée faisait son ménage, préparait les repas, cousait, lisait un peu ; mais il lui restait de longues heures inoccu- pées. Elle avait peur de ces heures, des pensées qui allaient la prendre, peur de se trouver en face d’elle-même. Elle commença à sortir, l'après-midi, d’abord au Jardin des Plantes, puis elle poussa plus loin ses promenades.
Quand Gilbert lapprit, il l'en félicita, mais en fut blessé. Renée pouvait donc se passer de lui ! Il n’était plus tout pour elle. Au cours de ces promenades, elle devait être suivie, abordée par des hommes entreprenants. Que leur répondait-elle ? Après tout, elle avait quitté son mari pour suivre un autre homme : belle preuve de candeur et de constance! « C’est grotesque: voilà que je deviens jaloux. » Autrefois cette jalousie eût avivé son amour ; elle irritait Gilbert contre Renée et contre lui-même, qui se mau- dissait d’un tel sentiment.
: S'il avait demandé à Renée de ne plus sortir seule, elle y eût consentiavec joie. Mais il l’y encourageait au con- traire. Navrée par cette indifférence, elle pensa qu'il la lais- sait libre pour qu’elle fit de même envers lui et ne l’impor- tunât pas de son amour.
Ainsi leur désaccord s’agoravait. Presque chaque jour un froissement, une querelle leur faisaient sentir, qu'ils étaient adversaires.
Renée en vint à se demander si son amour pour Gilbert ne diminuait pas. Cet amour était sa noblesse. Ne plus aimer Gilbert, ce serait la plus honteuse détresse. Elle aurait encore admis que Gilbeft ne l’aimât plus ; mais elle, ne plus l’aimer : où trouver une raison de vivre ?
De brusques réconciliations la jetaient en larmes dans les bras de Gilbert. Ils goûtaient alors une joie aiguë, qu’en- fièvrait le sentiment que cette trêve durerait peu. Gilbert
ainsi qu'il proposa à Rénée ce se ms ou un ADI . de toute union charnelle. Elle s’efforçait de répondre à ces ccès d'enthousiasme ; mais cet effort lui montrait claire- ment combien elle était loin du jeune homme. Il lui avait révélé sa nature de femme ; plus rien ne comptait vrai ment pour elle, de ce qui n’était pas son amour. Du reste à peine tormés, Gilbert abandonnait ses PROIAQUS et a batouait. | Pourtant, de cette période de sa vie, il garda une hi _ tude. Il avait toujours méprisé les discours et les traits d’es prit préparés, l'effort pour briller. Souvent quand il s'étai promis de dire tels mots, d'exprimer telle idée, à Renée ou à un ami, au moment de le faire, honteux de l’avoir prémé- " dité, il se taisait. Il érigea en règle cette répulsion ; ce fut une des seules. règles qu’il observa: A Vendeuvre, il avait noté sur son carnet intime « J'ai, au plus haut degré, le sens du bien et du mal ». Quand il songeait à cette phrase, la forme absolue qu’ he revétait, autant que les mots de bien et de mal, le faisaient sourire: mais il l’eût volontiers rectifiée ainsi : « J'ai, à un
re
pr 1
. haut degré, le sens de la noblesse et de l’abaissement. »
Malgré lui, il méprisait Renée des plaisirs qu’elle ui offrait. Il se disait parfois : « C'était quand elle était pure | \ que je l'aimais vraiment. » Il ajoutait : « Mais si je l aimais je Hors, n'était-ce pas que j avais le désir de la souiller ? » a
VI
ie étalages de jouets, qu’on avait disposés DURE Noël. n sentit j} une main sur son oies c'était Petitbeaudau, le chapea Lu 4 enfoncé jusqu'aux yeux, et le bas du visage enve
190 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE.
— Apéritif? ? proposa le journaliste, sans dessérrer les. dents, mais un coin de sa longue bouche tordu.
_ Un mois auparavant, Gilbert et Renée, qui avaient passé
leur dimanche en banlieue et prenaient le train de retour, s'étaient trouvés dans le même compartiment que Petit- beaudau. Renée fit un effort d’amabilité, parla de leur promenade, l’interrogea sur la sienne. Ramassé dans un. coin, un peu voûté, une cigarette éteinte aux lèvres, il ne répondit que par des grognements ou des signes de tête. La jeune femme se tut et ouvrit un journal, sans voir qu’il était aussi embarrassé qu’elle. Parfois il la regardait furti- vement ; il éprouvait pour elle de la pitié, et même de lestime : sentiments qu’il n’avait pas l’habitude de mani- fester, surtout à une femme, et dont il se trouvait mécon- tent.
Quand il eut quitté les deux amants :
— Oh! il est. il est. répugnant ! s’écria Renée.
— Mais non, mais non, protesta mollement Gilbert.
Ce soir-là, le journaliste emmena Gilbert dans un café à la mode, près de la Madeleine. Ses vêtements et son attitude détonnaient dans ce milieu. Il s’en rendait compte, et redoublait de vulgarité ; les coudes sur la table, le cha- peau sur la tête, la voix crapuleuse, il semblait prendre plaisir à choquer ses voisins. Villars haussa l'épaule.
— Est-ce que par hasard ce joli monde vous plairait ? ft Petitbeaudau.
Giibert ne répondit pas. Regardant les jeunes gens qui lentouraient, il avait beau se répéter qu'il ies méprisait, il craignait de sentir, au fond de ce mépris, une nuance d'envie.
— Il ne manque plus ici que notre ami Prince, con- tinua Petitbeaudau. Prince, oui dites donc, Villars, est-ce que vous lisez les feuilles de choux hebdomadaires ? Non ?. Pas assez sérieux pour vous ? Dommage, mon vieux. Vous y auriez lu que notre cher Prince, attendez que je me rap- _ pelle... oui, « M. Prince, le jeune écrivain connu pour son:
ET VOUS, HEURES PROPICES... 191
acuité introspective », prépare « le roman de la société parisienne ». Vous vous en fichez ? Attendez. Prince était . dans je ne sais quelle ville d’eaux, écrivant son roman. * La princesse D. apprend les intentions du « jeune écrivain connu. » etc. Elle se dit : la société parisienne de Prince, ce ne peut être que moi. Elle n’avait d’ailleurs pas » extrêmement toit. Elle saute dans le train, tombe sur Prince et réclame le droit de lire le fameux roman avant qu’il paraisse, Il refuse. Elle menace de se tuer. Il sourit.
Elle menace de le tuer. Alors il déclare: « Madame, je
? place la vérité au-dessus même de ma vie. » Textuel. Le petit Prince ! Hein, ça,vous en bouche un coin, Villars?
4
— Il croit peut-être à sa comédie. C’est déjà cela de gagné. — Quoi ? Qu'est-ce qui est gagné ? — De croire à quelque chose. De prendre quelque chose au sérieux. Petitbeaudau ferma à demi les yeux. — Bigre! on ne vous la fait pas, à vous! Ce n'est pas , vous qui prendriez quelque chose au sérieux ! Gilbert le regarda sans colère. — Ce n’est pas faute de chercher. — O tourment!
! — Cessez donc de poser, s'écria Gilbert. Qu'est-ce que
vous trouvez de sérieux ? dites-le. Vous ? Vos idées ? Vos.
‘sentiments? Cest du propre. Question d’estomac. La plus belle doctrine est à la merci d’un mal de dents. D’ail- leurs qu'est-ce que c’est: « vous» ? Qu'est-ce que c'est que ce fameux personnage ? Qu'est-ce que c’est que cet être libre, divin ? Est-ce que tous vos gestes ne vous sont pas
1 imposés ? Est-ce que votre vie n’est pas réglée mathémati-
quement ? Vous pouvez vous regarder sans rire ? À quoi. voulez-vous vous rattacher ?.. Quandie dis: « vous », je:
me trompe. Excusez-moi. Tout le monde sait que, pour. _ vous, l'humanité, la liberté, le grand soir. — Taisez-vous donc, mon petit, coupa Petitbeaudau.
192 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
Vous parlez de ce que vous ne connaissez pas. Gilbert endossa son manteau et se disposa à sortir, Petit- beaudau restait immobile, les mains croisées, les yeux baissés, le menton enfoncé sous le cache-nez. |
— Vous sortez ? demanda Gilbert.
Quelques instants encore, le journaliste garda le silence ; puis, d’une voix changée, basse, traînante, il dit, sans regar- der Gilbert :
— Quand je suis revenu chez moi, après la guerre, et que j'ai trouvé ma femme acoquinée avec son marlou, j'ai peut- -être pensé comme vous. Seulement je sors du peuple, moi...
— Moi aussi.
— Non. Ce n’est pas la peine que je vous raconte mon enfance : ça ferait un roman de Zola, humour en plus. Je n’ai jamais quitté le peuple. Si bien que je me suis dit que, des hommes dans ma situation, il y en avait par milliers, et davantage encore de plus malheureux, de vraiment mal- heureux. Alors, ma foi, mieux valait que je m'occupe d'eux, que de jouer les cocus sentimentaux... Vous me comprenez, aimable jeune homme ?
— Mais, dit Gilbert, qui de nouveau s'était assis, vous n’allez pas me dire que vous croyez les rendre plus heu- reux un jour ? Vous n'aliez pas me dire que la liberté, que sais-je ? la délivrance de l'humanité, vous y croyez ?
— Je ne dis rien du tout.
— Alors vous soutenez une cause à laquelle vous ne croyez pas ?
— Et quand ce serait ! Est-ce que ça ne vaut pas mieux que. Et puis, zut! Toutes ces parlottes sont stupides. Garçon! Regardez ce larbin; sa mère était au moins duchesse. Et ces poules donc, à côté de vous! Non, mais regardez-les. Oh ! Mesdames ! Quelle dignité ! Vous trou- . vez, Villars, que la vie n’est pas gaie !
| ET VOUS, HEURES PROPICES... | 193.
Il était près de neuf heures, quand Gilbert atteignit sa maison. La loge de la concierge était pleine de monde ; il crut même entendre des plaintes. Il détestait trop faire le badaud pour s’enquérir des causes de ce rassemblement, Mais, inquiet, il monta en hâte l'escalier.
Arrivé chez lui, nouvelle surprise : pas de lumière. Il appela : 1
— Renée.
Près de la cheminée, une voix faible répondit :
— Oui.
Il s'avança à tâtons vers son amie.
— Qu'est-ce que tu as ? Pourquoi n'astu pas allumé.
Sa main rencontra celles de la jeune femme : elles étaient brûlantes. Elle remonta vers le visage, frôla les paupières, qu'il sentit humides, et se posa sur le front, aussi chaud que les mains.
— Renée, réponds. Renée, qu'est-ce qui est arrivé ?
Il entendit un sanglot.
— Renée, je t'en prie. Qu'est-ce que tu as ? Qu'est-ce | qui t'est arrivé? Ce n’est pas parce que je rentre en.
retard ?
Il voulut la prendre entre ses bras ; elle se dégagea.
— Non. Oh! laisse-moi.
— On n’y voit goutte. Je vais allumer.
: — Non, non, je t'en prie. Non, n’allume pas.
— Mais enfin qu'est-ce qu’il y a ?
Il s’assit près d’elle, dans l'ombre. Elle murmura :
— Yvonne est morte, Gilbert.
— Quoi ?
— Yvonne s'est tuée.
— Yvonne... Yvonne s’est. ? CARTES
Il l’entendit qui pleurait plus fort.
— Maïs réponds donc. Yvonne s’est tuée, c’est ce que tu dis? Elle s’est volontairement tuée ?... Mais cest
13
-.
194 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
absurde ! Quand ? Pourquoi? Réponds donc, Renée. Yvonne... ?
— Ce matin. Tu n'as donc pas vu les journaux de l'après-midi ? Ce matin, en sortant de chez son fiancé. On la ramenée vers trois heures. Tu n’as donc pas vu, en bas !
— Mais pourquoi ?
— Mais je ne sais pas. Mais pour rien. Pour rien, com- prends-tu, Gilbert? Son fiancé était démobilisé depuis
huit jours ; ils devaient se marier le mois prochain. Ce.
matin, elle est allée chez lui. Les parents de Georges n'étaient pas là ; quand ils sont rentrés, elle venait de partir. Yvonne avait prévenu sa mère, tu le penses bien. Mais à midi, en ne la voyant pas revenir, M Wachfeld est allée chez Georges. Ils ont d’abord cru à un accident, mais pas à cela, tu comprends, pas à cela. Et puis, deux heures après, on est venu prévenir la pauvre femme: Yvonne
s'était jetée dans la Seine, près du pont de Bercy.
— Mais on a dû chercher une cause : la police, les jour-
naux, les parents.
— Les journaux disent qu'ils s'étaient... aimés, et qu'Yvonne 2 été affolée par sa faute.
— Et toi, qu'est-ce que tu en penses ?
— Mais je ne sais pas. Et toi ?
Il ne répondit pas. Il revoyait la pâleur de la jeune fille, ses yeux fixes, l’effroi douloureux qui la prenait devant leur désaccord.
Renée se leva.
— Je vais mettre la table.
— Non, attends encore.
Il lui prit la main.
— Tes mains sont brûülantes. Tu devrais te coucher.
Elle secoua la tête. Ils restèrent longtemps silencieux. Puis, brusquement :
— À quoi penses-tu ? demanda Renée.
— Moi ? mais à rien.
ET VOUS, HEURES PROPICES... 195
Elle reprit, d’une voix obstinée :
— À quoi penses-tu ?.… Tu ne veux pas me répondre ?
— Allume donc la lampe, et mangeons.
— Gilbert, bégaya-t-elle, tu penses qu’elle a eu du cou- rage.
Il la reçut entre ses bras, tremblante et brisée.
Quelques jours plus tard, ils quittèrent deur apparte- ment.
MARCEL ARLAND
L'ESPRIT S'ARRACHE AUX CORPS...
%
L' «esprit » s’arrache aux corps qui touchent le corps et sont sous les yeux. Il y retourne. Il donne à ces choses des fonctions diverses. Ainsi le même arbre est un but de inouvement ; il est un signe de souvenirs ; il est un repére de pensées qui ne s’y rapportent en rien, un fixateur où un distracteur, un révélateur, un interrupteur, un réflec- teur ?.
Voici un philosophe qui spécule sur le monde, sur la connaissance ; il dispose de l’espace et du temps ; pense dans la plus grande généralité ; se distingue de son mieux de l'instant. mais sa pensée est au milieu d’objets et de petits incidents — de bruits, et des brusques reflets d’une fenêtre crevant de soleil qu’on ouvre en face de la sienne. Il a un goût dans la bouche et une jambe nerveuse. Il se perd et se retrouve, et se retrouve un peu différent, tantôt ne se comprenant plus, tantôt plus éveillé.
C3 La mort est l’union de l’âme et du corps 'dont la con- science, l'éveil et la souffrance sont désunion. x L'homme s’imagine « exister ». Il pense, donc il est, — 1. Copyright by Paul Valéry. Cf. Dificulté de définir la simulation
(N. R.F. 1er mai 1927), Alexandre Stols, édit. 2. Il ést en somme un objet privilégié.
L'ESPRIT S'ARRACHE AUX CORPS 197
et cette naïve idée de se prendre pour un monde séparé, étant par soi-même, n’est possible que par négligence.
Je néglige mes sommeils, mes absences, mes profondes, longues, insensibles variations.
Joublie que je possède, dans ma propre vie, mille modèles de mort, de néants quotidiens, une quantité étonnante de lacunes, de suspens, d’intervalles i inconnais- sants, inconnus.
Je ne puis me concevoir absent, supprimé, ne me
réveillant plus un certain jour ; je ne sais comment m'inter-
rompre, et je ne fais qué m'interrompre !
Si tu penses devoir toujours te réveiller, pense devoir toujours te rendormir.
Si tu seras éternel, tu seras donc mortel. Il faut
commencer par là.
*
À l'homme monté, tendu, clair, en pleine vigueur, il semble impossible que le même puisse cesser d’être tel.
Il croit. — Et voici la foi du type le plus simple. — Il croit que pour pouvoir perdre connaissance, pour « mourir », il lui faudrait d’abord devenir un autres.
Sa vitalité lui est si présente et si nette — qu'il ne peut pressentir d’autre variation réelle de son état que dans le même fon. É Faiblir, périr, lui semblent extérieurs, — comme théo- riques. /
L'homme à tiré tout ce qui le fait homme, des défectuo- sités de son système.
L’insuflisance d'adaptation, les troubles de son accommo- dation, l'obligation de subir ce qu'il a appelé irrationnel.
Il les a sacrés, il y a vu la « mélancolie », l'indice d’un. âge d’or disparu ou le pressentiment de la divinité et la promesse.
3. Il lui est impossible d’être celui qui peut ne plus être.
198 LA NOUVELLE REVUE FRANCAISE
Toute émotion, tout sentiment est une marque de défaut de construction où d'adaptation. Choc non com- pensé. Manque de ressorts ou leur altération.
Ajouter à cela l'adaptation artificielle — développement de la conscience et de l'intelligence.
Quelle étrange conséquence. La recherche de l'émotion, Ha fabrication de Fémotion ; chercher à faire perdre la tête, à troubler; à renverser...
Et encore : pourquoi y a-t-il des émotions physiolo- giques (sans quoi la nature se perdrait)? Nécessité de perdre l'esprit, ou de voir partialement, ou de former un monde fantastique, — sans quoi le monde finirait ! — Amour.
Les fonctions finies conscientes contre la vie.
La non-adaptation finale.
SPÉCIALITÉ DU MOI
Ce que je me dis, — ce que je me crie — je ne veux point qu’un autre me le dise. — Je souffre, je m'évanouis sil me dit cette même pensée.
Pourquoi, comment cette asymétrie, et cette différence de traitement ? Pourquoi souffrir de moi ce qui passe mes forces s’il vient de tes lèvres ?
Et pourquoi je supporte le cri de la craie contre la vitre, si c’est #02 qui la presse contre le verre, — (et même je ris de ta grimace), — et pourquoi le même grincement m'est odieux s’il vient deton acte? /
Pourquoi lon ne peut se chatouiller soi-même et se rendre fou de ses chatouilles ?
On pourrait donner à ceci une réponse facile en disant :
que l'effet est dans la surprise et que lon ne peut se sur-
CR
7 est le zéro AU de la FA nu : tai ” _ La pathologie de esprit et celle du système : nerv À:
détruit. hi que di ! Un problème n'est réellement résolu que si |
_ si on pouvait donne à Dieu d’autres Di fantres aspects que ceux attenant à R Créatic
200 . LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
ne sait pas ce qu'il fait en dehors de nous, et c’est ce en quoi il ne nous touche en rien, qui établirait son exis- tence.
Mais que peut faire un dieu d’autre chose qu'un « monde » ?
*k
Sans les religions, les sciences n’eussent pas existé, car la tête humaine n'aurait pas été habituée à s’écarter de l'apparence immédiate et constante qui lui définit la réalité.
*#
Que la « vie intérieure » n’est pas ce que l’on croit.
Ineffables.
Les mystiques, ces profonds égoïstes. Ils en perdent la pepe — ineffabilité — il ne leur sort que les soupirs et ‘es exclamations de leur jouissance. Les mots puérils d'amoureux.
Peut-être cette « vie intérieure » devrait-elle s’inter- préter de plusieurs façons également légitimes et profon- dément différentes les unes des autres.
C'est en quoi elle serait véritablement digne d'intérêt, — profonde —-et un peu plus ile intérieure — disons : supe- rieure ‘.
“
C2
La théologie joue avec la « vérité » comme un chat avec
uRe souris. 22
Ce n’est pas réfuter loyalement un système que de ne pas réfuter en même temps ous les systèmes infiniment | vaisins. | S'il s'en faut d'infiniment/ peu qu'une doctrine soit
1. La vie intérieure ne vaut que par l’inconstance, la multiformité, le degré de liberté et le nombre d’interprétations, le nombre d’aspects de chacun de:ses états.
L'ESPRIT S'ARRACHE AUX:.CORPS 201
solide, si une modification très petite suffisait à la rendre incontestable, la critique qu’on en ferait, en exploitant cette. petite imperfection, serait abusive, personnelle, mesquine ; mais le beau jeu serait d'attribuer à une pure
inadvertance de l’auteur, ce rien qui peut servir à un petit esprit, de prétexte pour abimer un ouvrage.
PAUL VALÉRY de l’Académie Françuise.
ESSAI D'EXPLICATION DU CIMETIÈRE MARIN DE PAUL VALÉRY.
Ni lu ni compris ? Aux meilleurs esprits Que d'erreurs promises.
(Le Sylphe).
Puisqu’on a soulevé récemment encore : le problème du Cimetière marin, je voudrais proposer ici un essai d’expli- cation systématique ?, qui ne paraîtra peut-être pas inutile, car, fidèle à la tradition de l’hermétisme mallarméen, Paul Valéry préfère, à la vision et à l'expression directe, l’image, et, plus encore, une série d'images successives et suggestives, fournie par association d’idées et dont il ne nous indique souvent que l’aboutissement. Effet de rac- courcissement, son obscurité est encore un phénomène de condensation. « Il me semble, disait-il un jour, lorsque
1. Je fais allusion à l'enquête d’André-Mycho dans l'Œuvre, résumée dans les Nouvelles Littéraires du 20 octobre 1928.
2. Elle a été parlée d’abord, en Sorbonne, démonstration d’un cours de Méthodologie de l’Explication française, le 24 février 1928. Le Cimetière marin a paru d’original dans la Nouvelle Revue française, rer juin 1920, puis séparément, chez Émile Paul, 1920, enfin dans Charmes, Gallimard, 1922. Il en existe une édition rare ornée d’eaux- fortes de l'auteur (Ronald Davis, 1926) qui sont très curieuses de facture. Hugo aussi était dessinateur et graveur. Je tiens à remercier ici le Dr Gorodiche et M. Julien Monod de m’avoir fait profiter de leu riche bibliothèque et de leur expérience des choses valériennes.
SSAI D'EXPLICATION DU ( CIMETIÈRE MARIN » 203
e considère mes poèmes, qu'il s’agit d’un poids qu’un nfant aurait, chaque jour, par parcelles, hissé au sommet lun toit, et qui au bout de plusieurs années, retomberait rusquement sur le passant de toute sa masse ».
Chacun des poèmes de la seconde période de création oétique de sa vie (La Jeune Parque, 1917, Charmes, 1922) pparait chargé, — comme on dirait d’un accumulateur — onflé — comme on dirait de bourgeons — de vingt nnées de méditation solitaire, sur des problèmes philo- ophiques, ceux des transformations de l’âme ét des modes le son activité créatrice à l’état de veille ou de rêve, roblèmes étrangement éloignés en apparence de la éflexion habituelle aux poètes et dont cependant celui-ci oulut un jour inscrire, sinon les résultats, du moins Île risson, dans les rythmes de ses poëmes.
Entre 1892 en effet et 1913, par un phénomène à peu rès unique dans Phistoire littéraire, Paul Valéry se tut, auf pour exprimer une partie de ses angoisses intérieures, lans les confessions en prose de M. Teste (1896). C'est lonc surtout à ces vingt ans d’introspection, traduits dans les pièces relativement courtes, qu'est due la densité de La Jeune Parque, commencée en 1913, achevée et publiée n 1917 et qui est le drame de la naissance et des nétamorphoses de la conscience humaine, ainsi que le raleur d’une pièce plus brève, Le Cimetière marin, jommencée à la même époque, sous la même poussée l'inspiration, mais où l’auteur avoue avoir mis le plus de confidence personnelle sur sa vie.
Le poème est né d’un rythme qui d’abord chanta dans a mémoire’, un rythme devenu bien rare depuis les “hansons de geste du moyen âge, depuis Marot et depuis
1. Ceci résulte de ses déclarations à Fréd. Lefèvre, Entretiens avec Paul Valéry, +926, in-12, pp. 62-63, où l’on trouvera in fine une
“plication du Cimetière marin. Avant nous tous l’a tentée A. Tht-
jaudet, dans son Paul Valéry, Paris, Grasset, 1923, pp. 149-156. Voir aussi P. Souday : Paul Valéry, S. Kra, 1927, pp. 27-29 et René Fer-
Re —
£
204 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
Ronsard, qui l’employa dans les sonnets des Amours et dans sa Franciade, le décasyilabe, avec temps fort à la quatrième syllabe, et tout entier il fut conçu, d’après ce qu'il nous a lui-même appris, comme une sorte de symphonie dont les phrases mélodiques résonnaient en lui, sans encore recouvrir de mots, pareilles à un cadre sonore entourant des images flottantes. La plus précise de celles-ci était une vision lointaine de sa jeunesse, une colline allongée dominant sa ville natale de Cette et la maison paterneile du quai, et aboutissant à ce lieu, où désormais le voyageur ira rêver, que là-bas déjà on appelle maintenant le Cimetière marin, le lieu de ses tombes familiales, blanches sous les colonnes sombres des cyprès entre lesquelles s'aperçoit la mer éclatante et bleue, « la mer toujours recommencée ». Peut-être la vision se précisait-elle de la prévision d’une démarche funèbre, qu’il sentait trop proche. Ne devait-il point conduire là, le 19 mai 1927, sa mère, alors déjà si vieille et qui s’inclinait vers la tombe? Ceci explique l'émotion contenue des strophes consacrées aux disparus et qui ont une étrange saveur de larmes, mais de larmes refoulées, car ce poète lucrécien n’est pas de ceux que la mort fait pleurer ni qui s'arrêtent à l’accidentel pour en écouter le gémissement. S'il prête l'oreille, c’est aux voix les plus profondes de la conscience et, s’il regarde, ce sont des drames d’éternité.
Il faut donc accorder une place à cet élément personnel, qui fait du Cimetière marin une pièce lyrique, au sens ordinaire du mot, impliquant une sorte de confession sentimentale, mais extrêmement voilée, et se justifiant surtout en ceci que la conclusion en sera la détermination d’une attitude, le passage de) la contemplation pure à l'action créatrice. Ce mouvément du poème, qu’une
nandat, Paul Valéry, Paris, 1927, mais je ne partage pas les sentiments |
de ce dernier sur Ze Cimetière marin, pp. 81-94. Cf. encore P. Gué- guen, Paul Valéry, Paris, 1928 in-12, et la Bibliographie de P. Valéry de Ronald Davis et R. Simonson, Paris, 1926.
ESSAI D'EXPLICATION DU « CIMETIÈRE MARIN » 205
. lecture, même sommaire, permet d’apercevoir, fait penser à la composition d’une tragédie classique, qui serait, non
pas en cinq, mais en quatre actes, pourvue d’une expo-
sition, d’un nœud, d’un dénouement, l’action étant saisie
RE
au moment de la crise, au point précis où elle va se résoudre, révélant brusquement en traits de feu, à la lueur des événements qui se précipitent, les caractères essentiels du héros.
Mais on peut songer aussi au dialogue à la fois lyrique et dramatique de la tragédie grecque, dont ce Méditerra- néen apparaît étrangement pénétré, avec ses trois acteurs, le protagoniste, le deutéragoniste et le tritagoniste.
Le protagoniste serait ici le Non-Ëtre ou le Néant, dont limmobilité est si admirablement symbolisée par Midi, Midi le juste, aux flèches verticales, Midi de feu, sous lequel le jeune étudiant de Montpellier prolongeait sa torpeur méditative et dans lequel un Leconte de Lisle déjà avait senti l'invitation au Nirväna hindou :
Le cœur trempé sepl fois dans le néant divin *.
Le deutéragoniste, c’est la conscience, celle du poète sans doute, celle de l’homme aussi, tenté de s’abandonner à l’extase immobile qui lidentifierait au néant éternel, maïs
capable de passer, comme la Mer, symbole de cette
conscience, d’une immobilité frissonnante à la mobilité tumultueuse et créatrice.
; Et le tritagoniste, c’est l’auteur, acteur à la fois et specta-
teur de ce drame qu'il contemple avec passion et selon le dénouement duquel il se résoudra.
Ainsi l'aspect des choses revêtira une double signif-
cation, le phénomène n'étant que le signe du noumène, le soleil de Midi étant l’Éternité inexorable, qui tente l’homme à se soumettre à elle par la fusion mystique, la Mer repré-
sentant la conscience aux sourdes profondeurs et aux.
1. Midi dans Les Poèmes antiques (p. 292 de l’éd. Lemerre), qui se trouve être une des sources, sans doute inconscientes, de notre poème.
ESA
Que
de |
SARA 07 do
1. idée est déjà en elle-même belle et féconde, elle le | deviendra davantage par le retentissement qu’elle provo- | ql . quera dans l’âme du poète, par l'émotion que sa contem- | is plation lui inspirera,. par la splendeur des images et des à M rythmes dont il la couvrira. : 4
Acceptons donc provisoirement cette hypothèse, qui n’a | | été évidemment conçue que par induction, après ume Q “
. première lecture du poème, et vérifions-la dans les diffé rentes phases de celui-ci, où il est facile de distinguer les À ki quatre actes ou moments que nous avons mentionnés: eus
1° Immobilité du Non-Ëtre ou Néant éternel et incons- À di
… cient (strophes I-IV). . 2° Mobilité de l’Être éphémère et conscient (strophes ?"
_ V-VIHD). COS rom
3° Mort ou Immortalité ? (strophes IX-XVIII). 1
4° Triomphe du momentané et du successif, du chan- 4 IQ
“ gement et de la création poétique (strophes XIX-XXIV). 4 : 1
Lo
I. IMMOBILITÉ Du NON-ÊTRE ÉTERNEL ET INCONSCIENT. 4} 0
0 L
EL. Ce toit tranquille où marchent des colombes, * Enire les pins palpite, entre les tombes ; Midi le juste y compose de feux
La mer, la mer, toujours recommencée ! 0 récompense après une pensée
or un long regard sur le calme des dieux !
Sie) Lu bte extrêmement Synthétique, où les traits 4 LE essentiels du paysage sont seuls marqués. Le toit tran- quille, c’est la mer, à ce moment immobile, leit-motiv qui reviendra, une fois encore, à la fin de la troisième strophe, . maïs alors pour désigner l’âme, dont il abrite les profon-
d'observation, est de aussi par . vob Mais le vers essentiel est celui qui concerne Midi, Midi le juste, parce qu’il laisse tomber d'aplomb ses rayons et qui rappelle à Re fois « le juste Éther » de Ju Jeune Parque et la Aixn, la justice, gardienne de lÉternité dans la FRA SE pre Il semble qu'il y ait accord parfait dans l'immobilité ntre le soleil de Midi, la chaleur accablante et pleine, la I mer qu'il « compose » (apaise) de ses feux, et la conscience … de l’homme qui laisse errer ses regards « sur le calme des dieux », dieux d’Épicure, indifférents en leur afaraxie aux affaires humaines. Pourtant, si l’on y regarde de plus près, quelques éléments possibles d’instabilité et de mobilité apparaissent, ce toit palpite, la mer inquiète est toujours ecommencée ou renouvelée.
0
TX. Quel pur travail de fins éclairs consume Maint diamant d'imperceptible écume, Et quelle paix semble se concevoir ! Quand sur l'abime un soleil se repose, Ouvrages purs d'une éternelle cause,
Le lemps scintille et le songe est savoir.
cs
=
La deuxième strophe accentue l’impression d’ ébiouls Isement, de paix, de tranquillité, d’éternité, d'absolu, cette dernière notion s'exprimant dans la langue valérienne pa: \ le mot pur, qui figure ici au premier vers et au pénultième & et qui reviendra souvent. Dans cette éternité, la conscience pce de torpide, semble vouloir s'abimer tout a
208 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
introduit un doute. Cette paix ne serait-elle que provisoire ? la scintillation avec ses apparitions et ses éclipses de Jumière, ses milliers de diamants écumeux créés et aussitôt consumés, suggérant la notion d’intermittence et de discontinu familière à la psychologie de Paul Valéry, n'implique-t-elle pas l’instabilité du successif ? Mais ce n’est encore qu'une possibilité, qu’une hypothèse. Pour l'instant, le songe de l’homme et l'éternité du temps s’identifient, comme émanés tous deux de l'absolu, « ouvrages purs d’une éternelle cause ».
1, Ter
L
À! Ta E H lat Sur
Nous provisol | EC { l'ancien UT. Sable trésor, temple simple à Minerve,
Masse de calme et visible réserve,
Eau sourcilleuse, Œïl qui gardes en toi Tant de sommeil sous un voile de flamme, © mon silence !.….. Édifice dans l'âme, Mais comble d'or aux mille tuiles, toit !
ie {lion ( A tte (om
La scène se transpose dans l’âme où, en ce moment, comme sur la mer, qui, dans l’ordre naturel, la symbolise, le calme et le silence règnent. Plusieurs images qui eussent pu s’appliquer à celle-ci, vont spontanément se porter sur celle-là, parachevant le système de leurs «correspondances» :: eau sourcilleuse, masse de calme, visible réserve. Ce que la brillante écume était à l’abîme sans fond de la mer, l’œil et son voile de flamme le sont à l’âme. Mais les images architecturales, chères à l’auteur d’Eupalinos, dont la technique hésite toujours entre celles de l’architecture, de la peinture et de la musique, dominent : temple simple à Minerve? et complexe pour nous, édifice dans l’âme, mais dont nous ne voyons que le comble d’or, l’ondulation du toit qui jalousement nous dérobe les trésors de conscience qu’il abrite. Le silence du poète/se rompra-t-il un jour ?
j\ , : (eux inf #4 h (elles des
V Ce
f ie !
1. Le mot est baudelairien. Voir plus Join. 2. On songe à l’invocation de Renan à Athèna dans la Prière sur l Acropole. Rapprochement sans doute fortuit. -3. M. Porché, Paul Valéry et la Poésie pure, Paris, Lesage, [1926], À _ in-12, p. 70, a tort de traduire : « au milieu de l’été ».
et, st, seit (sf 7 pe i Vel pags it de la pl À qi {yon cence
rl
jte sut
y
RE A LE rar ë è SSAI D'EXPLICATION DU « CIMETIÈRE MARIN » 269,
V. Temple du Temps, qu'un seul soupir résume, . À ce point pur je monte et n’accoutume,
ir Tout entouré de mon regard marin ; + El comme aux dieux mon offrande suprême, LL La scinfllation sereine sème
Sur l'altitude un dédain souverain.
Nous arrivons au point culminant, au dénouement.
. provisoire, de cette première partie ; en face du décor de | aus temple au comble d’or, s’érige, ainsi que dans l’ancienne mise en scène simultanée, le décor de l’Éternité,
le Temple du Temps, ce temps dont un soupir il affirme la vie pourrait libérer l’homme. ‘
En cette minute d’extase, il accède sans peine à ce point
pur de Pabsolu. Il regarde la mer, dont l'altitude (au sens * de profondeur qu'a souvent le latin altitudo, profondeur des flots correspondant à la profondeur de l'âme) est écrasée sous la lumière éblouissante de midi. Or l'identi- . fication de l’âme et de l’absolu est telle qu’elle croit que
- cette lumière réfléchie par l'onde est sa propre offrande aux ) dieux immobiles et indifférents de Lucrèce, qui dédaignent
et les agitations possibles des hauts fonds de la mer et celles des « gouffres » de l’âme. N'était la succession que \ représente toujours la scintillation, on croirait à la fusion Ù + absolue de l’Ëtre dans le Non- Être, dont il n’arrive pas àse
| dégager.
II. MOBILITÉ DE L’ÊTRE ÉPHÉMÈRE ET CONSCIENT.
V. Comme le fruit se fond en jouissance, Comme en délice il change son absence Dans une bouche où sa ere se meurt, Je hume ici ma future fumée,
Et le ciel chante à l'âme consumée Le changement des rives en rumeur.
Ces trois premiers vers, qui sont parmi les plus parfaits
jgue le poète ait écrits, et dont il est justement fer,
J4
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAI
: ES x eicnr avec un rafe bonheur et une prudente délicatesse ultérieu lidée encore presque inédite en poésie, de la mortalitéde | dent lPâme, devant laquelle l'esprit apaisé du poëte n’éprouve | _nulle angoisse, mais plutôt une sereine jouissance comme 0} Vlih ee Une fois le corps dissous ainsi que le fruit, . 11 _ l'âme qui est sa forme, à son tour, s’envoler: en fumée. n. Dh Le ciel le lui dit et elle ne s’en émeut point, car déjà elle” ot perçoit sa grandeur dans le changement, ainsi que sasœur M “er la mer, dont les rives, si calmes au début, s’agitent, M Su . maintenant en rumeur. Par une savante progression, la } lin notion du changeant et de léphémère s’introduit donc À (p.17): nettement cette fois dans cette strophe, au dernier vers qui est le Jeit-motiu de la deuxième partie. Tel Pascal, Valéry opposera la dignité de la pensée éphémère qui se M Lis _ connait, à l'éternité immobile qui s'ignore *. A ae (e l'ieror VI. Beœrr ciel, vrai ciel, regarde-moi qui change ! rélir Après lant d'orgueil, après tant d'élrange Page tou
Ofsivelé, mais fine de pouvoir, PARLE m'abandonne à ce brillant espace, 1 HN Sur les maisons des morts mon ombre passe Qui n''apprivoise à son fréle mouvoir .
Dans cette strophe et les deux suivantes, qui, sé une
confidence de l’auteur, n’appartiennent point au des LL: ‘
… primitif et qu'il a songé — bien à tort, je crois — à! supprimer, l’idée du changement se précise. L'homme est » fa _ mobilité et doit l'être. Il a eu un instant l’orgueil de Arès . l'éternel, dont son oisiveté le faisait complice. Il s’estcomplu dus dans cette paresse qu'il sentait cependant pleine de} , |
… possibilités indéfinies, maïs il a ré son ombre, dont ke nu nu
| dernier vers exprime si bien l’immatérialité. 5 sx
à On notera aussi ici un rappel, l «oisiveté » répondant | Re au silence de la troisième strophe ét un avertissement, M ” ph la « maison des morts », annonce du développement | | “où Fe « Notre nature est dans le mouvement; le repos entier est la à D Poème
ort ». Pascal, Pensées, n° 129 dans l'éd. Brunschvicg, i in-16. ï ik Pay :
da ESSAI D'EXPLICATIO LE g c CIMETIÈRE aux A
ut en octo en même temps du bo point &. te départ de cette méditation philosophique. ù out ouime M : VIL L'âme exposée aux torches du solstice
fui, E Je te soutiens, admirable justice
mn De la lumière aux armes sans pitié !
ee À Je te rends pure à ta place première,
me | … Regarde-toi l... Mais rendre la lumière
1sœut À: \
Supbpose d'ombre une morne moitié.
get ts AT son, M) L'homme fait de l'ombre. On songe à Ja Jeune Parque tint CP. 17) : | : | ji denier Æ Mon ombre ! la mobile et la vi momie
Pascal,
pee 1 Il n’est pas tout ciarté, il est dualité, il a un ie qu
|| arrête (cest le sens latin qu'a ici le mot « soutiens ») | | linexorable glaive de la lumière. I la repousse, car la | réfléchir suppose la matière, qui fait que nous accom- h pagne toujours une morne moitié d'ombre. L'homme à n’est pas esprit pur, il est chargé d’une iorme mortelle, | .) en dehors de laquelle il n'existe point et ne. peut pas. | penser. Mais l'esprit même qui « » a ses parties opaques et ie
é VIN. O pour moi seul, à moi seul, en moi- même, Auprès d'un cœur, aux sources du poème, Entre le vide et l'événement pur,
Fattends l'écho de ma grandeur interne, Asnère, sombre et sonore citerne, À Sonnant dons Pâme un creux ce Le !
D vers te dedans, à son Rat se ae Hi ‘ contemplation de ce moment essentiel « entre Le vide
ï D bésie ou plutôt de l'idée-mère ou du Lou initi vu non encore ne Le moment 2, an D
213 sa LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE …
XF
point : linconscient va devenir conscient, la pensée se Fay _ faire acte et il se passionne d’autant plus qu’il voit, dans ah _ ce phénomène individuel, une reproduction de la nais- On sance de la conscience humaine dans lunivers, décrite mi par La Jeune Parque. . I! écoute la source aui va jaillir, il se penche sur le ni
. puits sans fond, sombre et sonore, d’où montera le chant de Yo futur. Le tritagoniste — le poète — ne parle point mis él encore ; il écoute. me d Lf
III. Mort OU IMMORTALITÉ ? ca
| Sombre IX. Sais-tu, fausse captive des feuillages, den Golfe mangeur de ces maigres grillages, | hé Sur mes yeux clos, secrels éblouissants,
Quel corps me traîne à sa fin paresseuse, tLœ
Quel front l'attire à cette terre osseuse ? Dre
Une étincelle y pense à mes absents. Qu
Jp
Il va parler, non pas à l'éternel muet, mais à sa confi-. . dente, le propre double de la conscience, la mer, qui : semble prisonnière des mailles des feuillages entre les- | quelles elle apparaît rongeant les grilles du cimetière, et "A ls: pénétrant de sa clarté les yeux clos qu'elle éblouit. Et de Liquen
. quoi l’entretient-il ? d’un problème qui le préoccupe après tlombe | trois mille poètes et trois mille ans de production poé- Potécte tique, la mort, mais sur laquelle ses réflexions et ses sen- POstern timents seront bien différents des leurs, plus sereins parce M] ‘ni que acceptants. Il revient à l’idée du corps faiseur d'ombre " ls
_ qu’attirent les ombres, la terre pétrie d’ossements, tel corps | Le _ qui fut celui d’un ancêtre obscur et tel front par qui passa | Ci 7 Pétincelle que la vie lui transmit :. Ve : 1. Cf. dans les Extraits du Log-book de M. Teste (M. Teste, Société M, ll 1 des Médecins bibliophiles, 1926, in-12, pp. 90-91) : « Méditations sur M L
son ascendance, sa descendance. »
ESSAI D'EXPLICATION DU « CIMETIÈRE MARIN® 213
X. Fermé, sacré, plein d'un feu sans matière,
Fragment terrestre offert à la lumière,
Ce lieu me plait, dominé de flambeaux,
Composé d or, de pierre el d'arbres sombres
Où tant de marbre est tremblant sur tant d'ombres ; La mer fidèle y dort sur mes tombeaux !
La méditation du cimetière se poursuit selon la tradition des Young, des Chateaubriand, des Lamartineet des Hugo, mais élaborée en un sens bien différent, en tant qu ’impré- | gnée de la métaphysique familière au poète.
Le feu sans matière est le rappel du flamboiement de midi et de l'immobilité éternelle du Non-Être. Serait-ce par ce lieu enflammé de lumière, dominé par les lambeaux sombres des cyprès et auquel tant de souvenirs le ratta- chent, que l'éternel voudrait ressaisir le poète qui tente œ lui échapper ?
XI. Chienne splendide, écarte Pidolätre ! Quand solitaire au sourire de pâtre, Je pais longtemps, moutons mystérieux, Le blanc troupeau de mes tranquilles tombes, | Éloignes-en les prudentes colombes, Late Les songes vains, les anges curieux !
Les séductions du lieu sont multiples et elles ne sont pas
uniquement d'ordre sensoriel. Il agit par ses croix, par ses
colombes du Saint Esprit, ses génies penchés et ses anges protecteurs, consolations que la foi offre aux croyants prosternés devant leurs images. Que la mer, « chienne splendide », gardienne de ce sanctuaire, écarte la séduction.
de celles-ci ; elles troublent la méditation du poète et sont:
la tentation de son indifférence religieuse. Cette strophe, d'inspiration lucrécienne, a été ajoutée après coup, cer n’en est pas moins essentielle. ‘u
XI. ci venu, l'avenir est paresse. L'insecte net gratte la sécheresse ;
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIES
Tout est + brie, défait, reçu dans l'air A je ne sais quelle sévère essence.
… La vie est vaste, étant ivre d'absence, Et l'amertume est douce, el l'esprit clair.
Plus puissante est l'attraction de la paresse totale qui est celle des morts, du nirvéna qui absorbe l’âme dans le Non-tre, « dans je ne sais quelle sévère essence », dans … . un silence, «gratté » seulement par la stridulation des cigales. Vaste est encore un latinisme qui marque le vide. d’une solitude désolée, enivrée de l'absence de la cons- «| cience (ce mathématicien traite labsence, cette négation, comme une quantité positive pour la faire entrer dans ses _ spéculations), mais que cependant l'esprit contemple avec ‘une amertume douce, avant de s’y fondre.
c XL. fe morts cachés sont ben dans celle terre Qui les réchauffe et sèche leur mystère. Midi là-haut, Midi sans mouvement
En soi se pense el convient à soi-même... Tête complète et parfait diadème,
Je suis en toi le secret changement.
à Midi, Midi l'absolu, l'éternel, immobile qui se suffit à lui-même, ayant la perfection du cercle (car, en dépit de la ponctuation, « tête complète et parfait diadème », s’ap- _ plique non au poète mais au Non-Ëtre ; on songe à l’Uni- vers fini d’un Einstein), une fois de plus, semble avoir triomphé, mais, par le même mouvement qui a ouvert la deuxième partie, et avec une remarquable continuité dansle M dessein, le poète revient à l'idée de la conscience indivi- uelle, de l’homme principe de changement, intégration et individualisation du Tout. )
XIV. Tu n'as que moi pour contenir tes craintes ! Mes repentirs, mes doutes, mes contraintes
Sont le défaut de ion grand diamant !.…
Mais dans leur nuil toute lourde de marbres,
_ celle de cet que petit par le corps, de cet infit grand par la pensée, lequel se pose en s’opposant à | nel et qui, par sa fermeté d'âme, arrête [contenir a le sens latin que plus haut : soutenir]les craïntes que c tente de lui inspirer. L'homme avec ses repentir
| doutes, ses volontés, C'est le défaut dans le grand d mant ÿ #
un défaut Dans la pureté du Non-Être
son Re
x. ls ont fondu dans une absence épaisse, L'argile rouge a bu la blanche espèce, Le don de vivre a passé dans Les fleurs ! Où sont des morts les phrases Jamilières, Dr art personnel, les âmes singulières ? La larve où se formaient Je pleurs.
à saveur cree
. 1. Valéry est antipascalien (cf. Variété, PP. 1374 53) et d son attitude rappelle parfois celle du solitaire de Port Royal. à; Charmes éd. 1976, P- de it
26 AT LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
< AVI. Les cris aigus des filles chatouillées,
Les Jeux, les dents, les paupières mouillées, Le sein charmant qui joue avec le feu,
Le sang qui brille aux lèvres qui se rendent, Les derniers dons, les doigts qui les défendent, Toui va sous terre et rentre dans le jeu !
Le plus poignant et le plus précis des regrets est celui qui s'applique à la beauté des femmes et aux gestes de l’amour. Je connais peu de strophes plus voluptueuses, et en même temps plus délicates que celle-ci, d’une sensualité qui sur- prendrait chez cet esprit pur, si lon ne savait les tenta- tions et les rêves brülants de l’intellectuel qui a trop donné à l’'abstraction etsur qui la chair prendsa revanche '. Depuis Villon on n’avait plus rien écrit là-dessus d’aussi prenant et d'aussi direct : étonnant renouvellement du génie qui peut … encore parler avec originalité de la mort.
XVII. Ef vous, grande âme, espérex-vous un songe Qui n'aura plus ces couleurs de mensonge Qu’'aux yeux de chair l'onde et l'or font ici? Chanterex-vous quand serex vaboreuse ? Allez ! Tout fuit ! Ma présence est poreuse, La sainte impatience meurt aussi !
Par une fiction poétique, il semble que l’on entende ici » le Chœur élyséen des morts interpellant l’âme qui aspire en vain à l’immortalité. Rien, rien à espérer, pas même la réalité d’un songe, ou une vapeur, chantant dans le vent. L'âme est poreuse à l'éternel, qui la boira elle aussi.
Poreuse à l'Éternel qui me semblail m'enclore Je m'offrais dans mon Jruil de velours qu’il dévore, /
1. La chienne sensualité quand on lui refuse la chair ronge l'esprit, a écrit quelque part Nietzsche. « Tout rentre dans le jeu », on sait la jantise du jeu dans l’école mallarméenne (qu’on pense à Un coup de w … dé jamais n’abolira le hasard) et à la conception du hasard et Le la . chance chez Valéry lui-même.
| Essar. D'EXPLICATION DU «CIMETIÈRE MARIN » 217.
dit Za Jeune Parque (p. 75). Et périra encore l'impatience d’être, qui dresse l’âme révoltée et consciente contre cela qui labsotbera.
XVII. Maigre immortalité notre et dorée, Consolatrice affreusement laurée, Qui de la mort fais un sein maternel, Le beau mensonge et la pieuse ruse ! Qui ne connait, et qui ne les refuse, Ce crâne vide et ce rire éternel !
Cette| ln ottalitée que la philosophie et la religion | complices offrent à l’homme, le poète, en une âcre strophe,
la raille cruellement dans les aspects médiocrement sym- boliques sous lesquels on la présente sur les draps mort-
aires : crâne vide de squelette, ou sourires figés de campo
tanto, ou bustes laurés de cette gloire dont un Ronsard se atisfaisait.
IV. TRIOMPHE DU MOMENTANÉ ET DU SUCCESSIF, DU CHANGEMENT ET DE LA CRÉATION POÉTIQUE.
XIX. Pères profonds, têtes inhabitées, Qui sous le poids de tant de pelletées, Êtes la terre et confondez nos pas, Le vrai rongeur, le ver irréfutable, N'est point pour vous qui dormex sous la table, Il vit de vie, il ne me quitte pas !
Le tritagoniste assiste attentif à cette lutte dont il est
l'enjeu. Comment se résoudra t-il, lui léphémère, entre le néant éternel et le vivant changement. Devancera-t-il la
mort par son immobilité, son silence ou son extase mys- .
tique, optera-t-il pour les vivants ou pour les morts, quine peuvent même plus distinguer son pas? Cette strophe qui
les invoque, fait pressentir peut-être le dénouement. Le ver rongeur n’est pas celui qui travaille les cadavres sous la table de marbre ou le granit du tombeau, c’est celui qui
218 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
patiemment, irréfutablement, vrille le cerveau du poète, c'est la conscience inexorable et agissante.
XX. Amour, peut-être, ou de moi-même haine ? Sa dent secrète est de moi si prochaine, Que tous les noms lui peuvent convewir ! Qu importe ! Il voit, il veut, il songe, 1l touche ! Ma chair lui plaît et jusque sur ma couche, A ce vivant je vis d'appartenir !
Apit-il par amour ou par haine, ce ver rongeur de la conscience ? À une certaine température morale, celle« de l'intérêt passionné », c’est tout un’. Mais il ne le quitte point, jusque sur sa couche où le songe prolonge la réflexion de la veille. Il se nourrit de la substance du poète et celui-ci ne vit que de cette perpétuelle morsure, qui est renouvellement, vie et mouvement.
XXI. Zénon ! Cruel Zénon ! Zénon d'Elée ! M'as-tu percé de cette flèche ailée, Qui vibre, vole et qui ne vole pas ! Le son m'enfanie et la flèche me tue! Ab le Soleil. Quelle ombre de tortue Pour l'âme, Achille immobile à orands pas !
Mais si ceci n’était qu'une illusion? Si, comme le veut l'antique philosophe grec Zénon d'Élée, le mouvement n'existait point ? S’il avait raison en ses paradoxes, celui de la flèche et celui de la tortue d’Achille:. La flèche qui vibre et paraît voler, ne bouge pas selon cet Éléate, car, pour se mouvoir réellement, elle devrait parcourir
1. Cf. Variété, p. 98.
2. Le point de départ de cette strophe ét peut-être de tout Le Cime- tière marin est dans la lecture de Varticié de V. Brochard, Prétendus sophismes de Zénon d'Élée, dans la Revue de Métaphysique et de Morale, 1893, pp. 209-215.
Voir aussi Fouillée, Histoire de la Philosophie, p. 55-56 ou Robin, La Pensée grecque, Paris, Renaissance du Livre, 1923, pp. 113-114. Il est À noter que le même tome, 1893, de la Revue de Métaphysique
ESSAI D'EXPLICATION DU « CIMETIÈRE MARIN » 219
Pinfinité des points qui séparent l corde de Parc du but visé, dans un espace indéfiniment divisible. Quant à Achille, il n'atteindra point la tortue qui l’a devancé de si peu que ce soit, car pour cela, ïl doit parcourir tous les points qu’elle a foulés, et aussi 1 moitié de leur distance et éncore la moitié de cette moitié et ainsi à l'infini. À ce double paradoxe, le poète fait la réplique. de Diogène qui y répondait en marchant : le son de la flèche qui vibre me fait frissonner et change mon être, la flèche me tue. Le soleil serait-il la tortue de lâme-Achille ? le mouvement, le changement de celle- ci ne serait-il qu'une illusion ? © cruauté! Zénon, cruel Zénon!
PR Non, non !... Debout ! Dans l’ère successive ! Brisez, mon PONS cette forme pensive ! Buvez, mon sein, la naissance du vent | Une fraîcheur, de la mer exhalée,
Me rend mon âme... © puissance salée! Courons à l'onde en rejaïllir vivant !
Mais non, le poète se ressaisit, et cette fois ce n’est plus la conscience abstraite de l’homme, c’est lui, lui, chair,
| | sang et pensée, corps et âme, exaltation et mouvement,
“qui s’élance dans l’ère successive où tout est mobilité. Il faut
\briser « la forme pensive », la méditation extatique, l’ex-
tase mystique qui a failli, trop tôt, avant l'heure finale, l’absorber, l’écraser dans l’immobilité éternelle du Non-Être lou néant. Voici que le vent se lève, que la mer lance ses fraîcheurs salées, que l’onde s’agite et que le poète, ce
| , SE À nageur ‘, veut s y tremper pour en softir vivant.
contient deux autres articles sur ice sujet : G. Noël, Le Mouvement et ‘04 arguments de Zénon d’rlée, pp. 107-125 ; Lechalas (Georges), Note
\sur les arguments de Zénon d'Élee, pp. 396-400. 1. Il faillit un jour périr dans les flots qu'il aimait étreindre de ses
bras.
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4 "220 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE |
XXIIL. Oui ! Grande mer de délires douée, Peau de panthère et chlamyde trouée De mille et mille idoles du soleil, Hydre absolue, ivre de ta chair bleue, | Qui te remords l'étincelante queue | Dans un tumwulte au silence pareil.
Ce n’est plus la mer du début du poème, eau brillante, … à peine sourcilleuse, c’est la grande mer « de délires douée », à la peau tachetée de panthère, à la chlamyde ou pèlerine antique « trouée » des mille images (idoles a le : sens d’etôwloy) du soleil, l’hydre déliée, ivre, se mordant la queue pour indiquer le fini, dans un tumulte que la con- tinuité et la monotonie du bruissement rendent pareil à un silence prolongé.
. XXIV. Le vent se lève !.. Il faut tenter de vivre ! | ve | L'air immense ouvre et referme mon livre, a | La vague en poudre ose jaillir des rocs ! Envolex-vous, pages tout ébloues! ? Rompez, vagues ! Rompex d'eaux réjouies Ce toit tranquille où picoraient des focs !
Il faut vivre ; sous le vent palpite le livre, où les vers s'inscrivent ; la vague se brise en poussière blanche sur les rocs, les pages et les strophes jaillissent comme elle du cer- veau en rumeur. Les lames rompent le toit tranquille où marchaient les colombes, la surface unie que picotaient les M voiles des beauprés.
Le drame se termine donc sur la voix du tritagoniste chantant un hymne bergsonien : à la vie, à l'énergie créa trice, au triomphe du momentané et du successif sur
]
x. Je ne veux pas dire par là que le poète se soit inspiré du philosophe, j puisque souvent il l’a précédé et que l’Introduction à Léonard de Vinci M ést antérieure de trois ans à Matièreet Mémoire (A. Thibaudet, op. cit. p. 153). Ainsi Corneille a précèdé Descartes. Il y a entre les uns etu
les autres des coïncidences qui sont celles d’un temps, ou des harmonies M ‘préétablies.
{\
SSAI D'EXPLICATION DU « CIMETIÈRE MARIN » 2
l'éternel et limmobile”. Il paraît difficile d'atteindre à plus de grandeur que dans ce dénouement, qui dresse l’homme | en face de l’Éternité, l'être en face du Non-Ëtre, la vie en or 4 ice du néant. Y at-il dans ce poème, un système philosophique original ?, une découverte métaphysique ? Ce n’est pas sûr, mais ce n’est pas non plus nécessaire. Le rôle du vrai poète … philosophe n'est pas de créer des systèmes (Lucrèce se. borne à interpréter Épicure et Hugo à combiner Mani- | chéisme et Christianisme), mais d’éprouver et de nous faire éprouver, à propos des notions métaphysiques les … plus abstraites, des sensations profondes et vivantes, tra duites en images neuves et fortes. Si Hugo, qui toujours reste le Père, sait susciter à nos
yeux par l’image la vision des mondes dans la Bouche | d'Ombre :
L'Hydre Univers lordant-son corps écaillé d'astres,
Valéry n’excelle pas moins à nous plonger dans l’immen- :
à sité de l’Éther, l’espace de ces physiciens qu'il aime plus . encore que les métaphysiciens, où le soleil paraît suspendu sur l’abime et où la lumière dardée sur « la surface libre ». ) de la mer, et pesant sur l’homme comme une chape de
plomb, lui donne la sensation du Non-Être et latentation (3 de s’y fondre par l’extase. Les morts, les morts chéris du cimetière familial, sont complices du néant et répètent : ! avec plus de tendresse son invitation. Mais heureusement . que l'ombre, l’ombre du corps vivant sur la blancheur des | iombeaux, est l'indice d’une différence, d’une résistance, la
ÿ
d re poëte a adopté «le parii du chargement, le pari pour le : à ) changement », écrit ingénieusement A. Thibaudet (op. cit., p. 156). Je : me trouve donc d’accord avec lui sur l'essentiel, mais cet accord, j'ai
| tenu à ne le constater que mon explication achevée et je le tiens Fa Ne } la meilleure garantie de la validité de celle-ci.
2. Sur la philosophie de Paul Valéry, on consultera avec profit Partie “CM
de L. Estève, Autour de Valéry dans la Revue de Métaphysique et de » Morale j janvier-mars, 1928, pp. 54-105.
222 LA NOUVELLE REVUR FRANÇAIS résistance de ce corps sans lequel lime individuelle ne
| pense et n'existe point. Elle aussi a un complice : la mer, P >
son double, toujours renouvelée et qui, comme elle, abrite sous une brillante enveloppe, sous un toit doré, ses richesses insoupçonnées et ses tumultes, mais les siens sont silencieux, ceux de l'énergie créatrice au contraire ne resteront pas «un creux toujours futur », ils prendront forme, ils seront harmonie, et harmonie communicable; révélatrice du mystère des mondes.
Or cette solution ou cette résolution est celle même du poète qui, après s'être vingt ans absorbé dans la réflexion, tel un Descartes entre la rencontre avec Beekman à Bréda (1618) et la publication du Discours de la Méthode (1637), se décidera enfin, en 1913, à « exercer », À & essayer » ses pensées en des rythmes, à créer, à annoncer sa révélation : 917, la Jeune Parque, 1920, le Cimetiére marin.
Et voilà en quoi ce drame métaphysique, dont le pathé» tique est celui de l'intellect ‘, est en même temps un drame lyrique, car, sous une forme à peine voilée, il trahit les émotions et les décisions du poète.
À vrai dire il n’attirerait comme spectateurs et comme auditeurs que des philosophes et des penseurs, si toutes les idées, même les plus abstraites, n'étaient revêtues d'une résille d'images et d'harmonies selon la formule que, déjà au milieu du xvi siècle, Dorat au Collège de Coqueret prêchait à son élève Pierre de Ronsard :
Disciple de Dorat qui long lemps ful mon maistre, M'appris! la Poësie et me monstra comment
On doit feindre et cacher les fables proprement
El à bien desguiser la uerité des choses
D'un fabuleux manteau dont elles sont encloses *.
Source de séduction, source d'obscurité aussi, car il faut M
percer le brouillard lumineux de ces fables. Cependant il À
1. Of. Paridi, p. 117, 2. Œuvres de Ronsard, Lemevre, t, LV, p, 343,
nya pas | ici un Lure unique, mais un LUE, de corres= CA AU po pour employer la formule de Baudelaire, ptés | aie ‘4 _ curseur authentique du Symbolisme ’. La mer est un | toit tranquille où marchent les bel des voiles et PEAU Î « picotent les focs des beauprés. Voilà son aspect immobile, Fat . Elle est aussi couverte d’un manteau semé de diamants Aer _d’écumes qui, scintillant, paraissent et disparaissent, & voilà son aspect changeant. Ce manteau, plus tard seta _ chlamyde, mais chlamyde trouée par les flèches d'or du | soleil, ou peau de panthère tachetée. La mer, qu'on ne | perd jamais de vue dans le poème, est aussi vivante, étant | d'abord la chienne, splendide gardienne des tombeaux . (peut-être Valéry at-il pensé au Cerbère antique) et une Ù NU hydre,ivre de sachairbleueetse mordant la queue ( peut-être Ua [é . ! l’image vient elle de Hugo). Mais sous ces trois aspects VUE ta successifs, elle reste le symbole merveilleusement souple dette | ji la conscience humaine. A { Ilne faut point attendre au contraire une personnifica- Ÿ {tion du Soleil (le Phébus-Apollon des lyriques de ce xvine siècle, auquel on veut, je ne sais pourquoi, ratta- Diaer Valéry), car il représente le Non-Ëtre ou le Néant et ceci trahit une remarquable conformité de la forme et as fond, de l'image et de l'objet. Dans « Midi le juste », . le qualificatif n'a qu’une valeur mathématique et non une | nl signification morale, ainsi les « dons du juste Éther » dans. 4 U L Jeune Parque. Cependant il est, par deux fois, question : des dieux, mais nous avons dit que ce sont des dieux _ d'Épicure, immobilés en leur ataraxie, et ladiférencs au. … monde des vivants, pe La mer étant le symbole de l’homme ou de la cons+ _cience humaine, les mêmes images vont s'appliquer slqné à
Vh
A (ul
ii
(4
| Ne
1. Fleurs du Mal, IV, Paris, Calmann-Lévy, p, 92:
La Nature est un lemple où de vivants piliers. Laissent parfois sortir dé confuses paroles ; L'homme y passe à travers des forêts de symboles Qui l'observentavec des regards familiers.
224 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
et à l’autre, au point que souvent le lecteur ne sait plus avec préci:ion à laquelle des deux — mer ou âme — elles se rapportent, notamment à la strophe IIT, où la confusion semble entretenue à dessein ; le combie d’or, le toit (du temple de Minerve) désignant cette fois l’âme impéné- trable, riche de ses trésors et de ses réserves indéfinies. Elle aussi a son « voile de flamme », et est une « eau sour- cilleuse ».
Parfois, étonné des profondeurs où il peut descendre, c’est l’image d’un puits sans fond’ qui se présente à l'esprit de celui qui va créer.
La vie en sa fragilité est un fruit qui fond dans la bouche (str. V) :
Comme le fruit se fond en jouissance, Comme en délice, il change son absence Dans une bouche où sa forme se meurt.
Il est difficile de concevoir une image plus adéquate à Pidée qu’elle veut exprimer.
Quant aux tombes de marbre, elles sont le blanc trou- peau de moutons mystérieux que paît le poète et j'ai
indiqué que cette métaphore fait penser à Hugo et au pâtre-promontoire? (str. XI) :
Quard, solitaire au sourire de pâtre, Je pais longiemps, moutons mystérieux Le blanc troupeau de mes tranquilles tombes.
Il n’est besoin d'aucun commentaire pour goûter le charme de ces vers qui bientôt chanteront dans toutes les mémoires, non plus que de celui-ci (str. X) :
Où tant de marbre est tremblänt sur tant d'ombres.
1. Hugo, à la fin de la Tristesse d’Olympio, se montre, le bras armé d’une torche, et descendant au fond de sa conscience (Les Rayons et les Ombres).
2. Contemplations, I], pp. 154-155.
“ ESSAI D'EXPLICATION DU € CIMETIÈRE MARIN » 225
L Et que dire de cette image si énergiqueen sa simplicité et dont le charme réside sans doute dans une expression abstraite et nouvelle pour désigner notre race (str. XV) :
L'argile rouge a bu la blanche espèce
y Ne goûtez-vous pas aussi celles qui parlent des morts « pères profonds, têtes inhabitées » (str. XIV et XIX) :
… Un peuple vague aux racines des arbres.
L’on ne reprochera plus à notre poésie d’être trop ora- toire et de ne pas savoir suggérer l’imprécis.
Par contre, je ne sais rien de plus précis que ces phrases qui, matériellement, rendent étonnamment pré- Mhsente leur existence passée, surprise au rappel de leurs dic- tions ordinaires et peut-être manriaques, comme un vieil habit retrouvé où leur forme s’insérait, de leur façon par- ticulière (« l’art personnel ») d’être, d’agir, de gesticuler, Lu de leurs yeux si chers et si vifs où maintenant la larve bave son fil visqueux (str. XV) :
Où sont des morts les phrases familières, L'art personnel, les âmes singulières ? Fe La larve file où se formaient les pleurs.
…) Ce souci du détail, évocateur, allant jusqu'au réalisme, ŒN) , Pt L Ë mumais sans crudité, surprend chez ce philosophe, pour qui cependant le monde extérieur existe (str. XVI):
Les cris aigus des filles chatouïllées,
Les yeux, les dents, les paupières mouillées, Le sein charmant qui joue avec le jeu,
Le sang qui brille aux lèvres qui se rendent, [i ) Les derniers dons, les doigts qui les défendent, . Tout va sous terre el rentre dans le jeu.
Baudelaire même n’a rien écrit de plus audacieux et l’on pense aussi aux Danses des Morts des peintres et dès poètes Midu xv° siècle.
ES
LE SRE EA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE. |
Il convient d'insister enfin sur quelques images extré- |mement importantes, parce qu'elles font partie chez
| Paul Valéry du système de ses pensées essentielles : la cons-
cience individuelle de l’homme est le défaut dans le grand
diamant du Non-Ëtre, elle reste cependant poreuse à l’éter-
nel. Là où elle n’est point, son absence est ressentie comme
quelque chose de matériel et traitée comme une quantité
positive dans cette algèbre poétique. Des morts il est dit (str. XVE) :
Ils ont fondu dans une absence éparsse '.
y a là, avec le pur désignant l'absolu et qui ne se ‘retrouve pas moins de cinq fois au début du poème (str. IL (2 fois), IV, VII, VIII) un de ces vocables-hantises qui
sont de la langue valérienne.
Ün des secrets du charme étrange de celle-ci, et que sans doute découvrit d’abord l’enchanteur, je veux dire Chateau- _ briand, qui, le premier, parla de « la cime indéterminée des * forêts », réside dans le choix de l'adjectif rare. Paul Valéry. dhnblait un jour telle table de café de la rue d'Ams- terdam devant laquelle Huysmans et Mallarmé, feuiiletant les épreuves des Contes Cruels de Villiers de lIsle-Adam _s'extasiaient sut cette épithète : « La clarté déserte de la fune ».
De pareilles trouvailles sont ici légion: Ce toit fran- ) ik (1), Midi le juste (E), à rapprocher de l « admirable justice» de la lumière à la str. VII, « la mer toujours
| ) recommencée » (LD), « siable trésor » (LIT), « eau sourcilleuse » (HT), « monregard marin », qui, sans équivoque possible, désigne le paysage que le vébarà découvre, «le Cimetière. marin », qui est devenu maintenant usuel à Cette et qu’on | monqie spontanément devant tous ces champs de repos w
MAR AR A rapprocher de La Jeune Parque (p. 13) :
Je sors, pale et prodigieuse,… D'une ébsence aux contours de mortelle berces Par soi seule.
« D nouné, » Un. « ma à panier Fe » à CID
« un creux toujours fufur » (VIII), « la terre osseuse :
(EX), (qui ‘est une Te ‘ ne ‘mer mn
« chienne splendide » (XD), «
« ma présence est poreuse » (XVI. di Dans'tout cela, peu de néologisme, au sens de création
de mots nouveaux, mais des emplois très particulie
ï à uns comme ee seul a Fr ee ‘en Jatin ‘t'en Des La solution ne main | vers, en rit
” ces: Fes one nn. la ob IV altitude a le sen tas ca . . ne « on ». nt le Du ens
228 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
Qu'on ne croie pas que ce soient là, pour le poète, des choses indifférentes. Technicien :, ouvrier du vers et de la langue, il s'intéresse à ces questions de forme, autant qu'à l'idée qu’elle traduit et avec qui elle fait corps, ainsi que. Pesprit n'existe point sans son revêtement charnel.
Mais surtout il est sensible à !’harmonie du vers et aux
| choix des syllabes. La Pythie dans Charmes est le résultat
d'une gageure avec Pierre Louys qui lui avait reproché de ne pas bien manier l’octosyllabe et qui s’inclina devant ceux qu'elle vaticine.
J'ai déjà dit en commençant que, selon les affirmations du poète, à l’origine était un rythme, non encore rempli par des syllabes, ce décasyllabe devenu désuet et que nos poètes avaient, depuis le xvi° siècle, étrangement négligé. Ces décasyllabes il les groupa en 24 sixains isométriques, c'est-à-dire à l'exclusion de tout autre mètre plus long ou plus court, avec l'alternance FF M F° F M, strophe à laquelle la terminaison masculine donne une grande soli- dité. L’allitération, soit vocalique soit consonantique, y est moins poussée que dans }’Ébauche du serpent, qui fut faite pour la mettre en œuvre, mais elle apparaît très nette dans ce vers qu'a justement loué un poète, François Porché, ? et qui exprime si ingénieusement par la multiplication des # et des s la stridulation de la cigale dans l'air brûlant du Midi (XI) :
L'insecle net gratte la sécheresse.
C’est une impression analogue de dureté que donne le dernier vers qu'on a tant critiqué et où le martèlement
É /
1. « On a reçu comme sur une plaque sensible une lueur non éclai- rante, mais fulgurante. On va dans la chambre noire pour développer », disait Paul Valéry dans la mémorable séance de la Société de Philoso- phie, du 28 janvier 1928, à la Sorbonne, à propos de la création artis- tique. 1 ps Paul Valéry, Paris, Lesage, 1926, in-12, pp. 34-44. Le poète ren- | chérira toujours sur le professeur dans l'analyse du son.
ESSAI D'EXPLICATION DU « CIMETIÈRE MARIN » 229
des deux monosyllabes au début et à la fih semble vouloir briser l’extase du dormeur (XXIV) :
Ce toit tranquille où picoraïent des focs :.
… Ailleurs ce sont les sifflantes qui règnent seules : « La * scintillation sereine sème » (IV), « sombre et sonore citerne » (VIII), « Le temps scintille et le songe est. savoir » (IL). | Après les allitérations consonantiques, signalons une allitération en #, destinée à imiter l’acte d’aspirer (V): | Je hume ici ma future fumée. Mais surtout il faut admirer la largeur que Valéry sait donner à son décasyllabe quand il décrit le lieu qui est le . centre et le point de départ de sa méditation :
Où tant de marbre est tremblant sur tant d'ombres. Le blanc troupeau de mes tranquilles tombes
L'argile rouge a bu la blanche espèce
Jamais encore le décasyllabe, ce parent pauvre de la pro-
.: sodie française, n’avait atteint une pareille ampleur.
. Mais il est plus malaisé de démèéler le secret de l'har- Qi
É . monie totale qui vous emporte et vous soulève du début | jusqu'à l'extrémité du poème. On n’a pas fini de rendre
pi | compte d’une sonate ou d’une symphonie de Beethoven,
. en la décomposant en ses sujets et contre-sujets, en exami- nant la succession des tons et des modes, il faut ensuite s’'abandonner au charme de la chose entendue, laisser les sons, enchaînés par le génie du musicien, pénétrer dans | Vâme pour y opérer leur séduction et l’on songe à ces pages
L où Schopenhauer nous a dit que la musique nous Re 1
1. L'effet eût été plus net encore, si le poète avait remplacé pico- | raient par picotaient, qui serait d’ailleurs plus exact, picorer impliquant | une nuance de maraude, qui n’est pas visée ici. La confusion-calem-
| bour, qui peut se produire à l’audition, sur le mot foc est plus fâcheuse.
230 LA NOUVKLLE REVUE FRANÇAISE
chait mieux que toute méditation de l’âme du Monde. Ainsi je voudrais que l’on oubliât ce commentaire et celui qui l'a fait, que rien ne s'interposit plus entre le poète et son lecteur. Que celui-ci, ayant été initié une fois, comme dans les Mystères d'Éleusis, à un art et à une doc- trine qu'il a pu se croire d'abord à jamais fermés et qui ne visent qu’à traduire l’extase angoissée du poëte philosophe entre la splendeur immobile du Non-Ëtre et l'inquiétude frémissante de l'Être, entre l'Univers qui s'ignore et la
conscience qui se connaît, entre l'Eternel; qui est pure .
lumière et le momentané, qui a la richesse, la fécondité et le chatoiement de lexistence, prenne part à son tour à cette extase, à cette inquiétude, à ce réveil, pour aller avec lui vers l’action créatrice et vers la vie.
Qu'il goûte le charme des images augustes ou familières qui ont servi à traduire dans la pauvre langue abstraite de tous les jours les arcanes de l’Univers et de notre destinée, qu'il s’abandonne à la magie des vers et des strophes, et qu’il se reconnaisse en présence d’un des grands poètes philo- sophes que lhumanité ait connus, moins théoricien que Lucrèce, moins visionnaire que Dante, moins cosmique que Hugo, mais descendant autant et plus qu'eux dans les profondeurs de l'âme, capable d’en éprouver et d'en faire éprouver le frisson métaphysique, poète de la connais- sance’ et de la conscience qui naît, chantre des genèses spirituelles et habile comme eux à transposer l'accord silen-
cieux, éternel et divin des sphères, dans les harmoniessen- |
sibles et momentanées de l’homme.
GUSTAVE COHEN, Maître de conférences à la Sorbonne:
}
1, « Nous n'avons point chez nous de poètes de la connaissance », a écrit Paul Valéry dans Variété (p. 117). Il a tort, il y en a un, et c’est
lui. Jamais poète ne s’estmieux défini sans le vouloir.
|
PROPOS D’ALAIN
Je ne sais quel auteur a dit, à peu près, que l'amour devient promptement anémique sans les nourritures de vanité. Cette malicieuse enreue éclaire justement Pamour tel qu'il devrait être, tel qu'on le veut, tel que tous le cherchent. Un roi voudrait être aimé pour lu+ même : et cette idée si naturellé conduit fort loin. S'il faut rabattre les courtisans, les gardes, la couronne, le cos- tume, la richesse, le pouvoir, pourquoi ne pas rabattre f aussi la beauté, la force, la santé ? Vaincu et prisonni
. est-ce raison de laimer moins ? La cour d’amour, où tous || siègent, tous les pairs, qui sont tout le monde, répond à d’une seule voix que non. Une blessure? Non. La mai- |, greur, la misère, la vieillesse qui vient si vite en prison ? , Non encore. Mais quoi ? Un regard hébété, un esprit k engourdi, une volonté brisée, un cœur mort on presque ? JF, Ce sont toujours des effets de prison. Où s'arrêter ? C'est à peu près comme si l’on demandait à quel moment un malade n’est plus digne de soins. Le médecin a fait ici ur À. grand serment, dont rien ne le peut délier. L'amoure x ne le fera-t-il point, ce grand serment ? S'il refuse ce s N ment, s’il y manque, s'il a seulement l’idée qu'il y por _ rait bien manquer, n'est-il pas jeté par cela seul hors d cercle des bienheureux ? Je ne parle pas de l'autre, qui, | la rigueur, n’én sait rien. Mais l’'amoureux lui-même ?h _ se connaît ; il se juge. S'il ne se rassemble, s'ilne redouble de force et de résolution dans l'épreuve, s’il ne se purifie | lui-même jusqu’au point de ne plus douter de soi, c'est {) comme s’il se retranchait lui-même du cercle des bienh:
reux. Quelle confiance en l’autre, si lon n'a confianc soi ? Cette dialectique redoutable, elle s'impose à tous, e tout de suite. La moindre querelle pose toute la question
_ dans le cœur humain.
232 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
Il faut répondre de soi, Il faut jeter ce défi à la nature. L'amour est métaphysique, je dis dans une gardeuse d’oies. Il n’y a rien ici d’arbitraire, ni d'extérieur. Le para- dis du Dante ne se soutient pas par soi. Car si ce paradis est un ordre des choses, aussi clair qu'en ce monde visible, alors il n’y 2 plus d’épreuve. Comme un roi déguisé, si on le devine, est-on sûr de n’aimer pas la cou- ronne et les gardes ? Mais il faut d’abord être sûr. L'amour veut le risque, et même le suppose. Ce serait trahison si, se jurant à soi que l’on est sûr de soi, on s’assurait en même temps sur un ordre des choses. C’est pourquoi les mystiques veulent croire contre les preuves. La preuve tue. Et c'est la raison cachée qui fait dire qu’on n'aime point par théorème. Mais soyez tranquilles. Il n’y a preuve de rien à la rigueur, et l’on peut toujours douter de tout. N'importe quelle vérité, il faut la vouloir. La connaissance craque, aussi bien que l'amour, aux hommes sans courage. Si l'on voulait bien faire l'inventaire de l’homme tel qu il est, en ses sentiments les plus ordinaires, on ne trou- verait rien qui étonne dans cette police du cœur, qui a ses règles. Les anciens, si l’on ne compte Platon, qui a tout dit, considéraient l'amour comme une étrange maladie. Comment autrement ? Il est bien aisé d'être ancien si l’on se livre au triste monologue où l'amour se nie lui-même, où la pensée se punit elle-même ? Où l’on vient à espérer de l’autre ce qu’on ne peut seulement pas espérer de soi ? Mélancolie, insuffisance. Le maigre Pyrrhon avait choisi . de mourir tout vif. Mais non ; il n'avait même pas choisi cela plus qu'autre chose. De même l’amoureux sans cou- . rage ne choisit même pas de ne pas aimer. Mais il s'amuse des décors et des dehors. À chaque minute puni. La bonne foi, admirez ces deux mots, la bonne foi, au contraire, est aussitôt récompensée ; ce que ne peut croire celui qui aime sous condition. Les subtilités de la grâce sont toutes
ALAIN
RÉFLEXIONS
Tortoni et l'Europe.
Le mot de tortonisme a été créé par M. Souday pour désigner lés critiques qui raillaient la poésie de Valéry au nom de la clarté française. On peut l’employer comme éti- quette d’un bon sens superficiel et épigrammatique, qui s'impose sinon à un journaliste parisien, tout au moins à Pécole traditionnelle du journalisme parisien. La plupart des journalistes tortonisent, ceux de l’école de Prévost-Paradol, : ceux de l’école de Veuillot, ceux de l'école de Capus, tout comme cette école de Scholl qui paraît à première vue la maison-mère. M. Daudet et M. Bainville, M. Souday (singulièrement en matière religieuse) et M. Vandérem,
M. Vautel et la comtesse Riguidi tortonisent à leurs
heures... Et in Tortonia evo... S'il y a une très grande. presse de province, mais pas de grands journalistes de province, c’est que la province ne tortonise pas. La Dépéche de Toulouse elle-même est obligée de faire venir tous les jours de Paris le grain de sel tortonique de J.-J. Brousson. Un journaliste de marque qui tortoniserait peu ou point, serait peut-être Maurras. Mais Maurras touche le grand public surtout par personnes interposées, comme le poète de l’Joz. Et n'oublions pas le provincialisme anti-tortoniste d'Alain. É
Un tortonisme modéré peut donc être regardé comme une part estimable de notre patrimoine parisien. Mais voici une autre question : faut-il tenir aussi le tortonisme pour un article d'exportation ?
Ve Dit Pat LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE Même question donc que pour l’anticléricalisme. Un | groupe important de professeurs vient de rappeler aux | comités radicaux qui gouvernent la France que l'anticlé- . ricalisme exporté signifie la ruine de la langue française au dehors. YŸ aurait-il lieu de pousser un cri d’alarme analogue devant le tortonisme d'exportation ? J'y songe aujourd’hui 27 décembre en lisant dans le Journal un article où M. Maurice Bedel nous communique more fortonico ses expériences italiennes. L'auteur de Jérdme et de Molinoff y déploie résolument sur le plan européen les tables du célèbre perron. À vrai dire M. Bedel ne fait que suivre une tradition ancienne. Sans remonter à About, des maîtres de la littérature politique se sont divertis à ce tortonisme européen. C'est | ainsi quel’avant-dernier été, la Revue de Genève avait demandé à un publiciste italien et à un publiciste français d'exposer pour ses lecteurs les points de vue des deux pays, ou des deux publics, dans cette mésentente franco-italienne dont 1 le nuage pèse avec persistance du côté du Mont-Blanc, sur | Phorizon du quai Wilson. Robert de Traz s’adressa pour la France à Jacques Bainville. Choix excellent, Bainville étant à la fois un sage politique de l'intérêt français et une manière . d'ami de l'Italie. L'article de Bainville débutait en emprun- _ tant un terme de comparaison à M. Suard et à sa femme. La femme de M. Suard entrait en coup de vent dans le » cabinet de son mari : « Monsieur Suard, je ne vous aime . . plus! — Cela reviendra! — Monsieur Suard, j'en aime un _ autre! — Cela passera, » M. Bergeret ne stylisait pas " | autrement ses orages conjugaux. Entendez que le philo- ÿ - sophe raisonnable et tranquille c’est la France, là sœur : latine jouant le rôle de la: femme quinteuse et déraisonnable. A dix-huit mois de distance, Jérôme fait écho à Jaco. M. Bedel a assisté à des manifestations d'étudiants causées. par ce qu'il appelle « le verdict maladroit et d'apparence \ _tendancieuse d’un jury français » et il écrit : « D'où venait. que je puise entendre insulter mon pays sans sauter à la
gorge de ces méchants garçons 2 2 » Oui, d'où vient que la. place Colonna n'a pas assisté à cette bataille cyranesque, ’ un contre cent ? Voici : « C’est que je ne ‘les prenais. pas au sérieux, C’est que je me disais : Ce n’est rien qu'un petit | accès de rage, cela passera, — comme j'aurais parlé d'une rage de dents de mon petit frère. » fi On se souvient peut-être de l’amertume avec laauet ue | accueillie en Htalie, peu de temps avant la, guerre, Ie phrase de M. de Bülow sur le tour de valse. Et pourtar | ltalie y était comparée à une jolie femme, à une sorte de | reine du bal. Nous étions loin du mannequin d’osier et du | moutard qui larmoie au niveau de la hanche de M. Bedel Notez qu’il n'y à pas d'écrivain politique plus pandér et plus clairvoyant que M. Bainville. Mais il est homm d'esprit, en outre Parisien intégral. Il a son coin de table chez Tortoni. Mr° de Staël, dans son château de Copper, | éprouvait la nostalgie du ruisseau de la rue du Bac. C'est À sans doute le seul sentiment de la grande Germaine avec ne se M. . bien au le fan
ser ets
Moions que la rue du Bac, avec où sans ruisseau, re sente le bon esprit français. Mais pourquoi le bon
Die commun avec lltalie ? Pourquoi le jeune esp italien le reçoit-il toujours à la manière d'un coq
‘A. Po pas Meur a son air d An : le D D mn | italien n ne ressemble ni à la galéjade See
sc Et il y aurait beaucoup à dire sur FM psy jee de la raillerie iarernationale. Ee n’est bien ue
MSN TT CR M AFS FRENE 2 F3 ï
236 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
un brave homme se baïignaït dans une rivière, cependant qu’un oncle Sam lui criait : « Malheureux, allez-vous-en, cette rivière est infestée de crocodiles ! — Je ne les crains pas! » répondait le baigneur, en montrant son caleçon sur lequel un drapeau américain était entouré de ces mots : C’est nous qui avons gagné la guerre! « Jamais les crocodiles ne pourront avaler ça | » Devant des moqueries de ce genre, l'Américain garde le sourire. Il sait bien qu'il a gagné la guerre, puisqu'il en a eu le bénéfice, et que PEurope lui paie tribut. Supposez une même caricature entre la France et l'Italie, Son auteur marcherait sur un cor, au lieu que l’Anglais n’a marché que sur un bout de semelle débordante. (On sait combien l'Italie est à Pétroit dans sa botte). Les termes qui venaient sous la plume de M. Bainville et de M. Bedel expliquent le caractère offensant, sinon offensif, de notre humour : le
rapport de droit entre le Français et l'Italien devient celui
de l’homme raisonnable avec la femme ou le petit garçon. Mais l'Italien, lui, entend bien plutôt un rapport entre les vieux et les jeunes. Les Français, apprend-il à ses enfants, sont un peuple vieux, les Italiens un peuple jeune. Ils en subissent les inconvénients, puisque l’Italie a paru il n’y a pas trois quarts de siècle dans un monde déjà occupé où elle n’a pu se faire une juste place. Mais ayant au moins cela, la jeunesse et la force procréatrice, ils entendent les étaler et en user. Ce M. Suard, ce Bergeret avant la lettre, qui disait à sa femme : « Cela passera! » était en effet un bon type de Français! Au: « Il faut que jeunesse se passe ! » bienveillant et distant des héritiers de M. Suard, les garçons qui chantent Giovinezza répondent t « Il faut que jeunesse passe! » Deux langages assez
difficiles à concilier. Ce droit/de la jeunesse, dont les
éditeurs et même les critiques ont fait ces années passées la loi de la jungle littéraire, mais qui n’est resté chez nous que littéraire, l'Italie lui a donné une manière de sens
mystique et de rayonnement intégral.
RÉFLEXIONS LE Fe 5 "a3Fi
Dirons-nous donc qu'entre nous il y a surtout la
_ mésentente des âges? N’exagérons pas. Tout cela est un
plus de métaphore que de réalité. Un vieux peuple, un jeune peuple, ces images provisoires demanderaïent à être
forment le centre. La métaphore bedelienne du petit et du grand paraît d'autant plus ridicule aux Italiens qu’elle correspond
dérable pour nous que la France puisse se définir, selon le mot de Mangin, une nation de cent millions
Français. Voici que le pays qui a des terres n’a pas d’enfants, que le pays qui à des enfants n’a pas de terres. La grande puissance coloniale est elle-même une terre de colonisation pour les Polonais et les Italiens. Jusqu'ici il y avait pour un peuple dans la position de l'Italie deux moyens de
peut-être par une contradiction redoutable, les deux
posent guère pour nous, bons bourgeois qui ne demandons
tragique.
côté des Alpes, à former les deux types de société les plus
aujourd’hui au contraire de la réalité. Les Italiens sont plus nombreux que les Français. Il est évidemment consi-
d'habitants. On peut cependant se demander s’il ne vaüdrait pas mieux être une nation de cinquante millions de
moyens se sont trouvés supprimés en même temps, puisque le tableau des terres vacantes a été clos au moment même où la guerre était mise hors la loi. Ces questions ne se
… que la paix et la conservation de ce que nous avons. Elles prènnent pour l'Italie une figure très sérieuse et même
contrastées qui existent en Europe. Si le régime des Etats”
plan de polémique, un point de vue pickwickien, avec.
expliquées et mises au point. Ce n’est pas d’elles-mêmes qu'il s’agit ici, mais du nuage de polémiques dont elles
résoudre de tels problèmes : l’occupation des terres dites vacantes, et la guerre. Or par une rencontre singulière, et
Et la vie politique des déux pays fonctionne sur deux DATE UN plans tellement différents, cette différence est tellement destinée à croître, que nous tendons, de l’un et de l’autre
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
| souverains est destiné à durer, ce qui n’est d’ailleurs pas certain, nous voilà partis pour une longue, dangereuseet | tenace mésentente. Bien que je n'aie rien d’un broyeur . de noir, je résiste assez fort au « Ça passera | » emprunté par M. Bainville à l’académicien Suard. Je pense plutôt au cri familier d’un autre habillé de vert, le perroquet de Jacoet Lori : « Ça finira mal! »
sa : Calliope.
Voici une collection des Neuf Muses, où, après une Terbsichore de Philippe Soupault, et en attendant une … Polymmie préposée par Jean Prévost aux arts mimiques, je
. lis aujourd'hui une Calliope de Roger Allard. Calliope ow du Sublime. Et je la is avec d'autant plus de goût qu’Allard m'a quelque peu fauché l'herbe sous le pied. Un autre
abandonné son projet devant l'initiative de son confrère, m'avait demandé une Calliope, dont j'avais fait Le plan. Mais j'ai bien des raisons de n’en pas vouloir à Roger Allard.
Je n'oublie pas que je lui dois une de mes meiïlleures émotions poétiques, qui date de la seconde année de la guerre. Allard avait écrit pour Louis de Gonzague Frick
la plus émouvante peut-être de ses Elévies Martiales. Louis de Gonzague Frick, qui était un merveilleux ravitailleur, qui entretenait une correspondance littéraire formidable, ét qu'on eût bien dû nommer directeur du moral des ‘écrivains mobilisés, m’envoya le poème. Je le sus bientôt L par cœur. Depuis dix-huit mois fonctionnait une terrible . poésie d'ordonnance, fabriquée en série dans quelque ser- vice auxiliaire ; lorsqu'on voyait des alexandrins dans une revue, on songeait tout de suite au bouilli et au rizau gras de la compagnie. Les vers d’Allard furent pour moi | des cloches de Pâques, les premières violettes. Eucharis me dit que c'était le printemps ! Des vers d’un jeune sol-
éditeur qui avait, lai aussi, projeté neuf Muses, et quia |
première fois. Îls restent mon meilleur souvenir des
. la poésie d’Allard fût proprement lamartinienne, mais parce
eee NN OS RNA Rte 239 dat, qui fussent lui-même, Admeme | et la poësie,'et qui he sentissent pas le singe «en boîte, j'en trouvais pour la
boues de la Soinme. J'imaginaisrettouver quelque chosede Pémoi de ceux qui lirent en 1820 les Méditations, mon que
qu'elle venait à l'heure intérieure qui lui était exactement imarquée. ii
Allard réunit après la guerre ses vers dans ie pets oi) recueils précieux, l’Appartement des jeunes files et les El. gs Martiales. Ni l'un ni l’autre n’affaïblirent l'amitié se gulière que le temps, le lieu, les circonstances, m'avaien la première fois que je la rencontrai, donnée pour sa poési Aussi, puisqu'après des fiançailles prématurées la muse Calliope, décidément, ne m'était point destinée, nue fe autant qu'elle aitiété pour lui. is
Avec moi, à vrai dire, elle eût fréquenté un monde si plus austère. Allard en fait la Muse du Sublime, et ik he la rencontre à la sortie d'un bal des Quatz’Arts. Je Me conformais à la tradition ‘qui la présente comme la Muse de la poésie épique et de l'éloquence, c'est-à-dire les deux formes littéraires les plus inactuelles d'aujourd'hui. Leur inactualité même me permettait de faire -de l'actuel au repoussé, par la méthode des contraires. Mon dialogue se plaçait à l’antipode du trottoir des Ternes où Allard” rencontre sa Muse. Mais je ne sais si l’œuvre achevée eût été aussi agréable que celle d’Allard, ou plutôt que les deux œuvres d’Allard, car son livre est fait de deux motceaux assez mal raccordés. Je ne m'occupe que ‘du second, le dialogue. je
Le lieu de ce dialogue est la place Saint-Germaia-des- : Prés, à la terrasse de ce café où Saprel de vaine
240 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
que j'eusse aimés, un des livres de son auteur, peut-être, que j'ai accueilli avec-le plus d’amitié. Cette fin d’année, pour mes étrennes, voici qu'un même courrier me la rappelle par deux fois. C’est la Calliope de Roger Allard. Et c’est le cahier bleu des Muses, le Divan, qui nous annonce que chacun de ses numéros contiendra en encartage le Journal de Francis Jammes, un courrier d’'Hasparren, un journal rédigé par Jammes tout seul. J'ai dévoré les huit pages du premier comme un lapin fait d’une feuille de chou. Il en faudrait un tous les jours, et qu’on entrât le matin dans la boutique de la place Saint-Germain-des-Prés pour y acheter, sortant des presses comme la brioche de huit heures sort du four, le joutnal du Poète. Quel antidote au paquet de papier du kiosque des Magots ! — Maintenant il ne reste plus qu'à demander au cardinal-archevêque de nommer Louis Le Cardonnel curé de Saint-Germain -des-Prés. Les poètes, et généralement les Lettres, auraient leur paroisse. Même, à défaut de Le Cardonnel, l’abbé Mugnier…
Pour le moment, là où les bénédictins de l’abbaye de Saint-Germain se promenaient dans leur cloître, devant la rue Taranne où vivait et causait Diderot, les poètes français Roger Allard et Maurice Chevrier forment un frêle îlot de vermouth-cassis entre les cafés au lait et la bière des étran- gers. Ils s’entretiennent du lyrisme. Leurs remarques méritent fréquemment mon approbation. Ils parlent avec justesse de Malherbe, dont c’est le centenaire, et qui est dans le café poétique une manière de patron, où de gérant. Ils se préparent impavidement à recevoir, comme l’abbé Bremond (prédicateur indiqué de la paroisse), quel- que réplique en vers de Tristan Derème. Ils prononcent un jugement, qui me paraît assez définitif, sur les meilleurs vers de Jules Romains. Surtout ils caractérisent le sublime d'images d’une manière qui me remplit d’aise et d’assenti- ment ? « Tous les poètes, nous dit le compte-rendu de _ lentretien, furent mis à contribution. Je n’ai pas la pré-
. tention de révéler des exemples inédits. Les plus remar-
RÉFLEXIONS 241
quables, les plus typiques, sont dans Lamartine, et c’est là
qu’il faut chercher, non pas les modèles, car il s’agit de réussites inimitables, mais les miracles d’une alchimie spi- rituelle qui apparaît en définitive comme une sorte de soudure autogène de l’image, phénomène physique, et de la pensée, phénomène sentimental. D'abord l’attaque pro- digieuse de la Vigne et la Maison. »
Ma Calliope à moi, mon dialogue sur l'épopée et l'élo- quence, se passait précisément chez l’homme de la Chute d'un Ange et du banquet des Girondins, sous ces chênes de Saint-Point où fut écrit Jocelyn. Non aujourd’hui, mais du
vivant même de Lamartine. Il prenait presque la suite d’un
autre dialogue entre ces mêmes chênes, qui figure dans le Cours familier. On sait qu'il reste seulement de l’ancienne futaie les arbres que le poète ne vendit pas. Des échéances urgentes l’obligèrent à plusieurs reprises à faire venir le
Ê
marchand de bois, qui faisait venir les bücherons. Mon
dialogue sur la mort de lépopée et de l’éloquence, il se passait après le départ du marchand qui avait marqué les chênes, remis les billets de banque sauveurs à M. de
Lamartine. Vous voyez que ma Calliope ne ressemblait.
guère à celle d’Allard. Elles s’achèvent cependant sur la même mesure, nous terminions sur un symbole identique. …
Dans la mienne c'était la hache des bücherons. Allard || demande son symbole au ciseau du coiffeur. Voici les = derniers mots de son livre : é
« Alors, celle qui pour moi fut un jour la divine Cab
liope m'ofirit son premier sourire blessé, à peine triste, et pour conclure : Demain, dit-elle, je me ferai couper les cheveux. »
ALBERT THIBAUDET
CARNET DU SPECTATEUR
Si la littérature est un faux ; le secret des sur- réalistes : Paul Valéry et le mythe du versiii- cateur.
Eï dice cose e voi dite parole. BERNT.
Entre tous les noms que les écrivains ont pu mériter, depuis que les Lettres existent, il n’en est pas un qui leur convienne et les définisse mieux que celui de faussaires. Cest ce que pense Paul Valéry. Il n’est pas seul à le penser.
Mais il est seul, peut-être, à le démontrer. Ou du moins à tenter de le démontrer. D'où vient l’influence extrème de sa doctrine, et l'étrange aventure où elle a jeté les Lettres.
.DES LETTRES CONSIDÉRÉES COMME UN EXERCICE. Tantôt Valéry nous séduit insensiblement à sa pensée par l'application qu’il en fait à plus d’un auteur, tantôt il nous la propose telle quelle, et sous forme de boutade : .… Une œuvre est toujours un faux (c'est-à-dire une
fabrication à laquelle on ne pourrait pas faire corres-
pondre un auteur agissant d’un seul mouvement). Elle est le fruit d'une collaboration d'états très divers *…
L'on est tenté de répondre : « Rien n’existe à ce compte
1. Entretiens avec Frédéric Lefèvre, p. 107.
_ la peuvent réduire à l’authentique. » Ce serait entendre à à l'envers la réflexion de Valéry qu poursuit : à : et | L'acte d'écrire ne peut se prolonger jusqu'à remplis - Pélendue d'un livre sans exiger une rupture presque 5 sante du dessein initial. Ce que je dis là na pas bes L d'être démontré, il suffit pour s'en assurer de visu de cor sidérer un brouillon quelconque. La moindre ue vio lente le spontané *.
L'on insistera: « Si l'intention de l'écrivain n’était que de dégager, par la rature, son dessein initial, des gauch
.. Quand même Jles intentions seraient pures. e souci d'écrire et le soin que Pony CAEN be le même nalurel qu'une arrière-pensée ?. WE
€ Et, plus précisément :
L'effort dans le langage rythmé, nombré, rimé, dus se heurte à des conditions creer étrangères au schém de la aNirs %
1. Entretiens, p. 108. 2. Variations sur une « Pensée », Re 144: 3. Entreliens, p. 60 x
244 Fe LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
plique, par la nature même du langage, une quantité de méprises el de malentendus nécessaires *…
L'on touche ici au centre de la réflexion valéryenne. Si le langage est essentiellement autre que la pensée, il n’est point de correction, ni de retouche, dés l'instant qw’elle porte sur les mots et les phrases, qui ne nous écarte de notre véritable intention. Il existe des lois de l'expression, aux- quelles nous ne sommes pas libres de faire leur part. Mais celui qui a supporté une fois de s’y soumettre doit renon- cer pour toujours à sa première pensée.
Le mot de fabrication aussi bien eût dû nous avertir déjà de la résistance et de l’étrangeté d’une matière, par laquelle nos idées prennent corps :
Quelque grande que soit la puissance du feu, elle ne devient utile et motrice que par les machines où l'art l'engage ?.
Mais qui donc irait jamais soutenir que la machine res- semble au feu ? Ainsi en va-t-il de l’œuvre : quel qu'’ait été le premier mouvement de l'écrivain — et venu de l’âme ou des dieux —, les suivants sont de langage. Cette diver- sité fait le faux.
LE SECRET DES SURRÉALISTES.
Je ne sache pas que ces « grands doutes sur la valeur des Lettres », ce refus de voir en elles autre chose qu’ «un pur exercice» et ce mépris enfin, où Valéry nous avertit qu'il faut rechercher le sens et la raison de son œuvre, aient surpris ou dérouté ses admirateurs. Aussi bien la doctrine du faux littéraire, sur plus d’un point scanda- leuse, s’accorde-t-elle assez bien, /sur d'autres points, avec ce que nous avons coutume de penser, aw fond, de la littérature. L’on a préféré la croire et tout à la fois conti-
1. Leitre sur Mallarmé, p. 31. - 2. Introduction à la méthode de Léonard de Vinci.
CARNET DU SPECTATEUR 245.
nuer à croire le contraire : c’est le parti qu'il est aisé de prendre en de tels cas. Mais sur d’autres esprits, plus exi- geants ou plus entiers, la pensée de Valéry devait exercer une vive, une singulière influence.
Plus d’une raison pouvait conduire de jeunes écrivains à accepter le problème littéraire dans les termes où Valéry le posait. Et tout d’abord leur impatience même. L'on a trop répété aux auteurs, tantôt que le monde épéra d’ eux le salut, et tantôt qu’il ne leur demandait qu’un divertis- sement; on leur a trop souvent fait confiance comme à des papes, et défiance comme à des escamoteurs, pour qu’un nouvel écrivain ne se trouve pas enfin extrémement pressé 5
d'apprendre ce qu'il est et ce qu'il vaut, tout près d’accep-
ter la première réponse venue. Valéry répondait. C’eût été peu. Sa réponse avait des prestiges particuliers: nul écrivain sans doute ne s'était encore appliqué avec autant de suite et de rigueur à se connaître — et à se connaître en {ant qu'écrivain : jusqu’à se préférer à ses œuvres, jusqu’à dédaigner les effets impré- vus de l’art et jusqu’à réduire le poème à n'être qu'une sorte de machine à se mieux apprécier. Il s’accusait enfin, ou semblait s’accuser. L’on croit volontiers celui qui s’accuse. L'on est moins disposé à s’accuser soi-même. Or Valéry pensait bien que les écrivains n'avaient guère été jusque-là que faussaires et que fabricants. Mais il paraissait en même
temps laisser aux écrivains à venir quelque espoir. Certes,
il se décrivait lui-même comme un versificateur; mais 1 semblait que ce füt par libre choix (et comme par goût du martyre) : se
… j'aimerais infiniment mieux écrire en loule con-
science quelque chose de faible que d’enfanter à la faveur. d'une transe un chef-d'œuvre d’entre les plus beaux *.
1. Leitre sur Mallarmé, p. 25.
246 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
C'était offrir à un disciple le choix opposé du chef- d'œuvre, et de la transe. Valéry disait encore :
Personne n'accepte de soi les produits sincères de sa spon- tanéité telle quelle *.…
C'était inviter son élève à les accepter.
… les œuvres m'abparaïssent comane les résidus morts des actes vitaux d'un créateur ?.
« Je m'en tiendrai donc, pensait le disciple, aux actes vitaux. » Quand Valéry ajoutait que ces actes
sont toujours brouillés, dissimulés, ou contrariés par une foule de reprises, de corrections 3...
le jeune écrivain faisait réflexion qu’il suffisait sans doute, pour dénoncer le «fantoche verbal» et atteindre enfin l’authentique, de se refuser à toute rature ou retouche, de s’abandonner au spontané, à l'immédiat, aux seuls ordres de l'esprit.
Lorsque Breton et ses amis se séparent, vers 1921, de Paul Vaiéry dont ils ont été longtemps les familiers et les disciples, ce n’est pas sans garder de lui ce secret, ou ce contre-secret. L’on sait quelles ont été par la suite leurs découvertes: dada, l'appel aux médiums, le freudisme, Vinconscient, le surréalisme. Il n’en est pas une qui ne réponde à la question: « Que doit être l’esprit pour que ses produits immédiats, sans retouches, puissent constituer d'infaillibles aveux ? » Ainsi Breton attend-il du surréalisme « avec un louable mépris de tout ce qui pourra s’en suivre littérairement » :
une dictée de la pensée, en Pabsence de tout contrôle exercé par la raison, en dehors de toute considération esthë-
tique ou morale +. |
. Entreliens, p. 108. Entretiens, p. 107. Entretiens, p. 107. Manifeste du surréalisme, p. 42.
$ «a D
éclaire-t-elle la face du dilemme, que Valéry HS it l'ombre. | ose ÿ
L'ÉCRIVAIN, SOUS L'HOMME APPARENT.
Ï serait vain de made ces raisons aux part
_ Ja transe et du génie : s'ils s’arrétaient un instant chir, ce serait avouer qu'ils ont perdu la partie. L les. Leurs raisons exigent d’être SRE qui le
248 s LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE D’Eupalinos :
Il m'a été commandé par la revue Architectures qui
fixa même le nombre de letires (115.800) que devait avoir
mon essai. Un critique, récemment, trouvait ce dialogue trop long. On voit que sa longueur n'est pas de moi *.
Mais l'écrivain qui s'explique ou se justifie dispose d’un . moyen plus sûr : il parle d’autres écrivains.
Qu'il traite de Stendhal, de La Fontaine ou de Pascal, il arrive régulièrement que Paul Valéry cesse, à un moment donné, d'apprécier ou de dépeindre, pour démontrer : « N’allons plus croire...» dit-il, ou: « L’on doit suppo- ser... Prenons garde... ce serait confondre le vrai et le faux... » Il dit aussi : « Tout le monde sait bien que... » C’est encore un argument.
Il y a là de singuliers passages, d'où nous voyons sortir. un La Fontaine, un Pascai, un Stendhal étrangers à la figure que nous leur prêtons d'ordinaire, et comme hos- tiles à notre attente. Mais différant peu l’un de l’autre; si les œuvres de ces trois écrivains venaient à se perdre, et que l’on conservât d’eux les seuls portraits que trace Paul Valéry, il faudrait imaginer que jamais esprits plus voisins n’ont vu le jour — ou, mieux encore, qu'un même per- sonnage portait tour à tour les trois masques. Les juge- ments mêmes que Valéry prononce sur chacun d’eux con- viendraient tout aussi bien aux deux autres : à propos de qui. parle-t-il d’abord de science, d'études, de recherches volon- taires et de triomphe du sacrifice ? Est-ce de Pascal ? Non, c’est de La Fontaine. À propos de qui, de liberté d’esprit, de sentiment du nombre et du rythme — et de la spécialité que l’on se fait de certains sujets ? Est-ce de La Fontaine ? Non, c'est de Pascal. Et quel est enfin celui des trois, dont « la conscience est un théâtre » aux personnages sans cesse renouvelés ? Stendhal. A la place d’un désespéré, d’un
1. Entretiens, p. 55.
| CARNET DU SPECTATEUR 249
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. nonchalant, d’un primesautier, nous ne distinguons plus
: qu'un seul homme placide, tout occupé de dosages, de _ruses, et de comédie. Mais Valéry : « Je sais distinguer, de l’homme que
l'ouvrage vous fait supposer, l'écrivain véritable, qui a
fabriqué l'ouvrage et dont vous êtes les dupes. Ce faussaire varie peu. »
Si jexamine par le détail l’exemple de Stendhal, c'est qu'une étude longue et détaillée ne laisse ici dans l'ombre aucun des termes d’une pensée complexe. Stendhal aussi bien, dans sa passion de naturel, devait apparaître à Paul Valéry comme étant l'obstacle, et la difficulté qu'il fallait avant tout réduire.
STENDHAI, ET LES CONVENTIONS.
Victime des gens sérieux, des gens en place et de quel- ques autres sots, il ne reste à Stendhal qu’à se déchaîner contre tout ce que les sots admirent : civilisation, culture, bonnes mœurs. Il oppose à de telles conventions, le spon- tané, l’imprévu, la nature. Mais Valéry :
Ce qui me frappe, m'amuse el même me charme dans cette volonté de naturel de l’Egotiste, c’est qu’elle exige et comporte nécessairement une convention. Pour distinouer ce qui est naturel de ce qui est conventionnel, une conven- lion est indispensable. Comment déméler autrement ce qui est nature de ce qui est culture? — Le naturel esl variable ; le spontané a des origines très diverses dans chacun. Croit-on que même l'amour ne soil pas pénétré de. choses apprises re
Sans doute. Pourtant, est-ce exactement de la même
‘convention qu'il s’agit dans l’un et l’autre cas ? Jevoisbien
) que le mot désigne, ici et là, le choix que l’on fait de cer-
1. Essai sur Stendhal, Commerce XT, p. 30.
250. LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
tains actes. Je consens encore que ce choix résulte d’un accord et d’une entente, ici des gens « comme il faut» entre eux, là de Stendhal avec lui-même. — Et n’est-ce pas R Pessentiel de toute convention ? — Il demeure un léger écart. C’est que le choix dont il s'agit est par les uns temw pour choix et par l’autre, pour absence de choix. C’est une con- vention que de respecter le bien de son prochain. Et c'en est peut-être une, si Pon veut, que de le voler. Maïs si vous voulez vous représenter fidèlement l'état d'esprit du . voleur, vous auriez tort d'admettre trop vite qu'il se réjouit d’obéir à une convention. Sans doute est-il « con- venu » de parler de l’armée, comme on le fait à l'ordinaire, avec égards. Et l'on peut dire, en un certain sens, qu’Aragon est convenu, lui aussi, quand il la couvre d'ordures. Mais n'allez pas en conclure qu’Aragon se félicite de suivre une. convention ; il ne s’est jamais pensé plus hardi, ni plus libre. Ainsi les gens en place non seulement obéissent à leurs conventions mais savent qu’elles sont telles ; ce que Sten- dhal ne sait pas. Il faut faire, disent-ils, ce qui est admis, ce qu'il est convenable de faire, «ce que lon fait». Ils évitent d’être surpris. Mais Stendhal ignore ce qu'il choi- sit ; il ignore même qu’il choisit. S'il lui faut reconnaître à quelque trait son naturel, c’est à l'étonnement où ce naturel le jette. « En écrivant ma vie, dit-il, je saurai peut- être enfin ce que j'ai été. » —- Ce n’est là, dira-t-on, qu’une nuance ; et la connais- sance que nous en prenons ne transforme pas les idées, ni les sentiments. Un amour et le trouble qu'il donne exige d’être appelé amour alors même que Famoureux n’y voit que timidité ou que haine; ét la convention, convention même si Stendhal n’y voit qu’abandon au hasard. — Sans doute ; encore est-ce à la condition que vous ne me . glisserez pas, à la faveur de ces mots, quelque idée d’un | amour reconnu, d’une convention consciente. Vous avez
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suppôt conscient qui à frs de es. des ea à td et surlout de prendre des notes, : se dessine
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yentions. Maïs où a-t-on vu qu'il en prit conscience sse avec 2 reste, à la faveur d’un même mot.
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NOTES
\ Léon Bazalgette.
. Léon Bazalgette vient de mourir dans un silence et _ réserve presque secrets. De frêle apparence, il avait eu p _ tant toute sa vie la force peu commune de secouer tous au liens que ceux du cœur. Dans son sourire, on devinait _ lassitude, une profonde désillusion des espérances qu’il avait former pour les hommes, et l’absence, l’oubli total de tc espérance pour lui-même. Malgré des dons fort rares, il n’a réussi une carrière d'écrivain : lorsqu'il parlait pour lui, pres toujours un excès d'émotion, encore renforcée par le dési la cacher, étranglait la voix ou faisait trembler la plume. Pc tant son influence est grande : c’est surtout à lui que la Fra doit de connaître Whitman; c’est lui qui a dirigé, depui guerre, l’une des meilleures collections de traductions. Il fai _ mieux que de faire entreprendre la version des chefs-d’œu
reconnus ; il a eu la divination ou le courage de certaines pu cations où son goût devançait le succès : ainsi pour les Le: des Iles Paradis, pour Cavalerie rouge. Ses collaborateurs sav combien il les aidait ; ce désintéressé a réussi d’étonnantes tr vailles de style dans des traductions où son nom n’apparais même pas. Si peu d'hommes l’ont deviné, qu’il n’a même réalisé cette humble ambition qu’il prête à Thoreau, et qui sienne : F . « Les hommes qu’on a aimés de loin sans le dire, — et le sauraient enfin... Comme tout cela/ serait beau ; si beau nul cahier ne pourrait le contenir, si beau qu'il fallait se j dans ce trou, et emporter cela avec soi comme une per chaude sous la terre ».
: 2 JEAN PRÉV
:S % 253 LITTÉRATURE GÉNÉRALE RANCIS JAMMES ET LA POÉSIE.
dernier roman : de M. Francis Jammes est dédié « à ceux roient encore à la poésie ». Cette dédicace, voilà le poème us touchant de M. Jammes, et le plus révélateur.
à s'émerveille de la tranquille simplicité avec laquelle ammes emploie ce mot poésie, qui a changé de sens avec ue époque, et presque avec chaque poète. « Tu laisseras r ton cœur », dit à Janot, l’apprenti-poète, un Jérome nard de patronage. Si cette règle ne semble pas moins érieuse que la dédicace, peut-être l’éclaircira-t-on en cher- t quel langage est sorti du cœur de M. Jammes. Car ummes a trop d’assise pour proposer d’autres règles que les es.
. Francis Jammes a chanté les belles filles, dures et rondes, M. le curé d’Ozeron. On serait mal venu à s’en étonner ; sincère ici et là ; simplement, il a laissé parler son cœur. ne crois pas d’ailleurs que ce cœur ait beaucoup changé. ise, replète comme une caille, à M. le curé d'Ozeron, les qualités sont toutes spirituelles, la distance est moins de qu’il ne paraît d’abord. M. Jammes s'est complu dans gerie extérieure du catholicisme ; il en a fait souvent sa ère et son atmosphère poétiques. Peut-être aussi fut-il it par l’aliment inépuisable que le catholicisme propose à ines sensibilités, et à certaines sensualités. M. Jammes sait la robe de la Vierge est bleue, et que les anges ont une dorée (comme le miel de l'Hymette) ; il y a deux mille s’il eût pu choisir sa religion, il n’eût pas été juif. Il se peut | qu’il ait cherché dans le catholicisme l’apaisement d’une iétude, qui aurait pu troubler son travail et sa vie. Chez ques-uns, cette inquiétude, apaisée, découvre un foyer plus M. Jammes l’a senti, on le verra, et a tenté d’être de ce bre. S'il n’y a pas réussi, c’est qu’il est avant tout un sen-
cette sensualité, d’ailleurs sans passion, M. Jammes doit us original de son œuvre. Il aura été troublé, plus qu'aucun
Janot-poèle, éd. du Mercure de France.
1
GRATELR
254 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
de ses contemporains, par le monde extérieur, et se sera appli- qué à rendre ce trouble, en recomposant le monde selon la joie de ses sens. 1] a influencé de nombreux écrivains ; les funs se sont montrés plus pittoresques, plus violents, plus lyriques que lui ; nul n’a atteint à la fraîcheur de Jean de Noarrieu où à la netteté d’Exislences. Que cette sensualité prenne souvent un ton languissant, et se livre à de belles aspirations vers la pureté, il n’y a rien là que de normal.
*
M. Francis Jammes à toujours protesté de sa sincérité, de sor naturel. Et nul doute qu’il en ait été avide :
Si tu étais une palombe
et si j'étais un petit lièvre, je me coucherais dans l'ombre douce, violette et longue.
Si ce quatrain ne semble pas naturel, c'est à désespérer de vouloir l’étre. Je crois qu’il semble tel, mais aussi que beaucoup de vers de M. Jammes ont un air emprunté précisément parce qu'ils veulent être naturels. I] n’en serait pas autrement, si M. Jammes s’était dit un jour : « Voilà mon attitude naturelle », et qu'il n'ait plus voulu en changer. Il est trop souvent naturel avec application, voire avec artifices. Ses impropriétés, ses fautes de français, sa gaucherie même, qui touchent d’abord. finissent par sembler des procédés. On disait d’un écrivain, dont les livres regorgeaient de fautes : « C’est du chantage à la gau- cherie ». Quand M. Jammes écrit :
C'était un parc où étaient de grands arbres ou : Et je marchais dans la grande chaleur Eÿ buis ensuite dans la grande froideur
je suis mal à l'aise, comme avec une coquette qui fait l’inno-
cente. ] M. Jammes a gâché ainsi quelques-uns de ses plus beaux poèmes. C'était payer cher Papplaudissement de ce public pou
1. Impropriétés,_ fautes et gaucherie qui d’ailleurs disparaissent peu à peu avec les nouveaux livres de M. Jammes.
NOTES ALU à 2s$
qui tout mystère, ou tout patois sont le signe du génie. J’en- tends l’excuse : un auteur original se crée sa langue. Bien plu- tôt elle se crée d'elle-même ; elle n’est pas un instrument que Pauteur doit d’abord inventer, à partir de quoi il songe à s’ex- primer. On ne demande pas à un poète d’être grammairien ; mais, s’il n’a pas la puissance d'imposer une langue, — de ne pas abaisser celle qu'il emprunte. :
On a l’impression que M. Jammes se voit travailler, qu'il se loue de sa réussite. S'il sourit, s’il s'endort, c’est ‘qu'il se rap- pelle qu'Homère..…. Il ne quitte pas des yeux un Francis Jammes idéal : le Poète, belle suite de gravures édifiantes, qui s’intitulent « Naissance du Poëte », «Solitude du Poète », « Le Poète etsa femme », « Le Poète et la foule », « Le Poète et Dieu »… :
Et, si l’on veut, cette naïveté consciente, ce naturel appuyé sont encore de la naïveté et du naturel, mais comme la jeune fille dont parle Stendhal à propos de Sorel, laquelle se met du rouge bien qu’elle soit rose, ou comme Sorel lui-même, sédui- sant en soi, et qui se fait un Machiavel de séduction.
+
Quelques jeux, certain ton de pince-sans-rire, un sentimen- talisme ironique qui rappelle celui de Laforgue, ont jadis fait douter de la sincérité de M. Jammes. Mais que M. Jammes écrive :
J'écoute eau du bassin et la voix d'un oiseau — là, près de la chute (chutt ?) d’eau.
ou qu'il silhouette : Ces savants qui ont les bonnets carrés pour voir s'il fait du veni
quel mal y peut-on voir ? C’est là précisément qu’il m’apparaît le plus sincère. Une grande partie de son œuvre est ainsi tra- versée par une fantaisie tantôt voilée, tantôt indiscrète comme
un pied-de-nez. C’est une fantaisie parfois un peu lourde, sur- |
tout quand elle s'efforce à la finesse, mais souvent aussi gra- cieuse et fleurant la terre parfumée du Midi ; elle est un des éléments les meilleurs de la poésie de M. Jammes. Elle s’est
256 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
progressivement transformée en une bonhomie assez conven- tionnelle, malheureusement aussi quelquefois én plaisanterie de séminaire. Elle fait dire de Janot-poële : c’est un livre char. mant. Charmant, oui, c’est un amas de charmes. Le bon-pré: cepteur s'appelle M. Théodore Pain-Bénit, et le médecin-à-la- forte-tête : Alphonse Règletout ; une princesse y est bergère ; un poète y devient millionnaire ; et M. Pain-Bénit tient des discours comme celui-ci : « Tout Chinois a nécessairement la jaunisse et le ver solitaire. Mais aucune femme ne saurait être plus charmante que la jeune Chinoise, vive comme une Espa- gnole, et qui, présentant comme une défense à l'Amour son coude frêle, hors de sa tunique flottante où courent des gly- cines, vide son bol à fleurs mirobolantes. » On ne peut se retenir, d’un bout à l’autre de ce livre, de sourire d’amusement et de tranquillité d'esprit. Mais quoi ! nous parlions de poésie.
Peut-être, aux yeux de M. Jammes, ne sommes-nous pas loin de la poésie. Son œuvre comporte une large part de bric- à-brac, qui d’ailleurs fit pour beaucoup sa réputation. Les cousines de jadis, les maisons abandonnées, les animaux aux yeux doux, les oncles planteurs aux Indes : je ne dis pas que M. Jammes n’en ait pas été sincèrement ému, et que ce n’ait pas été une partie véritable de sa vie. Je ne dis pas non plus que le temps refusera tout cela. Ce sont des appels à des cordes qui, pour avoir trop souvent vibré, sont tenues en suspicion, jusqu’à ce que leur silence prolongé fasse de nouveau désirer d'entendre leur voix. Mais je doute que cette voix émeuve jamais sans réserves : elle donne trop dans la romance, et manque à la fois de passion et de discrétion.
M. Francis Jammes a presque toujours été hanté par le goût du joli. Si libre qu’il se veuille, et si naturel, c’est un tableau qu’il compose, et d’après une idée préconçue, une sorte de modèle. Ses images amusent, frappent, charment ; veut-on les toucher : ‘on s’aperçoit qu’elles sont sous globe. On dirait d’une planche d’Epinal ou d’un tableau de Rousseau ; mais Phabile imagier, le rusé Douanier ! C’est à Paris surtout que Pon goûte la nature de M. Jammes. Ses romans en particulier,
NOTES 'U 257
si délicats, si joliment coloriés, paraissent des reconstitutions pour un musée Grévin de pensionnat.
Sans doute s'est-il lui-même méfié de ses grâces ; on trouve dans ses premiers livres plus d’un terme cru. Mais la pire ordure (on pense bien que j’exagère) devient chez lui une fleur, et même une fleur artificielle.
Le plus grave, c’est qu’il use de certaines entités comme d'images, et qu’il les a placées au mieux de sa chambre poé- tique. Elles ne changeront plus jamais de masqué ni de place. Nous avons vu celle de la poésie, sous les traits d'un homme grave, doux aux humbles, iñsoucieux de l’argent que pourraient lui procurer ses œuvres ; voici la politique (celle de gauche, il va de soi): personnage phraseur, vaniteux, malhonnête, au linge douteux ; l’athéisme : pharmacien fielleux et syphilitique, etc., — mythologie si étonnante, que l'on se demarde, désarmé, qui de nous ou de lui-même l’auteur cherche à mysti- fier.
: En 1903, dans Existences, M. Francis Jammes manifestait énergiquement son dégoût pour la dignité de Vigny. Si, de l'enfer, Vigny l’entendit, il dut sourire, quelques années plus tard, quand parurent les Géorgiques chrétiennes et le Rosaire au Soleil. Ce changement d’attitude de M. Jammes, sans doute faut-il l'attribuer aussi bien à l'ambition du poète qu’à l'influence du christianisme. Le trait de caractère qui me frappe le plus dans les œuvres de M. Jammes, c’est l’orgueil. Il est orgueil- leux jusqu’en son humilité, orgueilleux d'être si humble. Veut- il aller en Paradis, c’est avec les ânes. Cet orgueil gâte ses pre- miers poèmes, pour autant qu'ils s’en veulent montrer exempts. Mais c’est beaucoup à lui, que M. Jammes est rede- vable de la partie non la plus réussie, mais Ja plus noble de son œuvre. ; M. Jammes a senti que la poésie, si elle veut émouvoir tou- jours, doit se dépouiller des grâces faciles et des singularités. « Parler selon son cœur » est devenu pour lui non plus bavarder selon l’émotion de l'instant, mais découvrir en soi et en dehors de soi la vérité que l’on se doit de confesser. Il a abandonné, autant qu’il a pu, ses procédés familiers ; tenté
17
2 58 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
de se renouveler, de sortir de soi; cherché le souffle et l'en vergure. Ses images, moins mignardes, ont parfois atteint à la grandeur. Son œuvre rendit parfois un son nouveau, serein, grave sans lourdeur, souriant sans coquetterie. ... Nous voici comme des fruits de Dieu.
Je suis homme. Je veux à l'heure où le soir choit
Sur le gazon aussi finement que la cendre
Où nous retournerons, 6 mon amie, entendre
Et voir mes beaux enfants qui sortiront de loi x.
I! à trouvé l’un des plus admirables cris qu’ait inspirés la foi chrétienne, lorsque, parlant de son retour à cette foi, il dit : « J'ai vu les miens se relever de leurs couches funèbres 2, » C'était déjà à cette inspiration qu’il devait les Quatorze prières, trep fleuries encore, mais où l’on trouve, pa: exemple, ce beau mouvement :
Redescends, redescends dans ta simplicité.
Je viens de voir les guèpes travailler dans le sable. Fais comme elles, d mon cœur malade et tendre : sois sage ; Accomplis ton devoir comme Dieu l’a dicté.
Tentatives respectables, réussites partielles ; — on ne peut nier cependant qu’en définitive, il ait échoué. Je ne prends même pas à témoin des œuvres purement moralisatrices comme la Brebis égarée où le Rosaire au Soleil, aussi faibles qu’en- nuyeuses. Je ne parle pas non plus de la touchante application de la Divine Douleur 3. Mais les Gévrgiques chrétiennes elles- mêmes sont monotones et souvent essoufllées. Il n’avait ni . l'abondance, ni la langue de Virgile. Il a tâché d’y être grand ; il l’est parfois, de sa propre grandeur ; mais, plus souvent, à la manière de Lamartine, de Mistral, d'Hugo. D’autres fois c'est Brizeux, qu’il rappelle. Il voulut être le poète de la terre ; il est celui d’un coin de terre, près de l’Arcadie. Prisonnier de son goût du joli, il réussit des morceaux brillants, mais manqua son œuvre. |
On ne s’est pas fait faute de répéter /à ce sujet : « Ne forçons pas notre nature. » Mais les Cantiques à N.-D. de Lourdes ou à
1. Janot-Poîte. 2. Le Rosaire au Soleil. 3. Bloud et Gay, éd.
NOTES ; 259
N.-D. de la Salette, où il s’est précisément Chu de ne pas forcer sa nature, sont ses pires erreurs; on ne marivaude pas impunément avec certains sujets. Comment d’ailleurs: connaître ses limites, si on ne les à pas quelquefois franchies ? ae M. Francis Jammes à demandé à l'inspiration chrétienne un
élargissement et une authentification de sa poésie. C’est pour un écrivain une épreuve décisive, que l’abandon qu'il fait de son premier idiome et de ses premières armes, pour prendre la langue universelle et rivaliser avec ses grands devanciers sur 1 pie pied. Cette tentative de classicisme a montré nettement les limites de M. Jammes. Il est foncièrement poète païen, des- ie cendant de Théocrite piutôt que de FR et de ho ss plutôt que de Racine.
MARCEL ARLANI
23 *X *%
CALIBAN PARLE, par jean Guébenno (Grasset).
Il faut remercier d’abord M. Guéhenno de nous entretenirde préoccupations qui comptent parmi les plus hautes de l'esprit. ÿ Quoi qu’on pense du drame qu’il nous décrit, de la voix qu’il nous fait entendre, c’est une voix et c’est un drame gravément humains. Nous voici sans doute dans une époque où tous le thèmes peuvent être repris et traités avec un tact dû au multiples corrections que ces thèmes, depuis un siècle, ont subies. Caliban parle. Entendez que le peuple parle. Mais c peuple ne parle pas comme il aurait parlé encore il y a trenti ans. Il s’est dépouillé de ses éclairs et de sa défroque mystique I sait ce que c’est que lesprit critique, que la raison. Ets’il garde ce ton grondeur, ces yeux farouches que lui reproche. Ariel, il manifeste une sorte de timidité lucide dans ses reven: dications qui lui fait un charme nouveau. Si quelque incertitude, voire quelque confusion, en résulte, n’en tenons pas rigueurà M. Guéhenno. Son livre n’a rien de politique. Il n’y a visé qu'à. nous rappeler la réalité, Pimportance, la valeur de cette masse humaine dont les politiciens se servent avant de Jui interdire l'entrée des palais qu’elle leur livre.
Ce qui fait le grand intérêt de Caliban parle, c'est que loppo sition apparente du pauvre et du riche ne nous y dissimule pas un conflit plus subtil entre le peuple et la culture, Ca pou
LA NOUVELLE REVUE FRANÇA _ employer les termes de M. Guéhenno, entre l'humanité et humanités r. M. Guéhenno croit de tout son cœur que ce cor est en grande partie une invention des riches, mais sa croya prend sous sa plume, peut-être malgré lui, la forme d’un wc . M. Guéhenno est trop bon humaniste pour ne pas se que, s’il n’est pas d'opposition nécessaire en la culture l'attachement au peuple commeil est, du moins ne peut-on} sans un certain artifice, lier ensemble les intérêts de Calibar ceux de Prospero. Aussi ne manque-t-il pas de s’en prendi ce dernier qu’il imagine faisant des excuses à Caliban sur. _ lit de mort. Je ne crois pas — faut-il dire hélas ? — que le: Prospero eût jamais été touché de remords de cette sorte. P le bien entendre il faut rejoindre Shakespeare par delà Ren _Prospero, sans sa baguette, n’est pas Prospero, ce qui veut « que pour les êtres de son espèce les conditions sociales aur toujours infiniment moins d'importance que l'exercice pu _ parfait de l'esprit. Sans doute un Prospero comprendra: _ Caliban mieux que ne fera un capitaliste ; mais cette comf hension, à la fois don gratuit et devoir essentiel, qu - place assignera-t-elle à Caliban? Et c’est peut-être le ca _ taliste, en fin de compte, qui offrira les meilleures chanc: | celuisci.
Fest pourquoi l'argumentation de M. Guéhenno est 1 arme à deux RE « La vraie trahison, écrit-il, est suivre le monde comme il est et d'employer l'esprit à _ justifier. » En quoi il tombe d'accord avec M. Benda et a _ tous les honnêtes gens. Mais parmi les événements du mo: _ comme il est, ne faut-il pas compter cette aventure de Ru: _ qui reste ce qu’on a fait de plus sérieux pour les Calibans: _ les réserves que M. Guéhenno, avec une pudeur charmante, marchande pas au communisme, et qui sont bien les réser e l'esprit, ne l'exposent- elles pas à l’indignation de ceux ne veulent en rien se laisser distraire du sort des Calibaï M. Guéhenno i invite l’esprit à ne plus/servir les maîtres du jo ki qu’ il prenne garde que cela pourrait nous mener très loin de _ inquiétudes. S1 l'esprit retrouvait sa liberté véritable, il ne soucierait pas plus des pauvres que des riches. Car c’est
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pre de l’esprit de n’être attaché à rien qu’à lui-même". Si M. Guéhenno a voulu nous rappeler qu’une saine culture it s'ouvrir largement à l'influence populaire, doit crever tous écrans qui cachent ou déforment le peuple à nos yeux, doit tout dénoncer dans les puissants du jour une âme bien plus ssière que l’âme de Caliban, on n’a rien à lui objecter. D'où ntalors je ne sais quelle hésitation, sensible partout dans son re, qui arriverait à faire douter d’une évidence pourtant taine ? N'est-ce point qu’au drame de Caliban s’est substitué drame d’un Caliban cultivé, d’un Caliban qui posséderait les rets de Prospero ? Alors le problème change de face. Ce que Guéherno appelle lui-même « la fidélité difficile » devient ressort essentiel du drame. C’est une affaire à vider entre le aple et ses enfants prodigues, affaire dans laquelle ceux qui sont pas du peuple n’ont pas à intervenir. Tout ce qu'on mandera à l’intellectuel sorti du peuple, c’est de choisir, après ir fait son examen de conscience, d’être un serviteur de sa sse ou d’être un serviteur désintéressé dé l'esprit. Il doit iver à comprendre, cet intellectuel, que la dernière conquête l'esprit consiste justement à savoir se désintéresser des constances contingentes qui gênent le travail de la pensée, et ousser ce désintéressement jusqu’à se distraire des circons- ces les plus nobles, ou les plus touchantes, non point par idélité, mais par plénitude de réflexion. Chacun étant attaché « intérêts matériels de sa vie, la plus ou moins grande blesse de ces intérêts, pour celui qui les surmonte en tant e tels, passe au second plan. C’est la dure vérité qui s'impose s qu’on fait appel à l’esprit. Ces remarques, d’ailleurs, sont moins des critiques que des mmentaires qui voudraient dégager la pensée profonde de Guéhenno. Cette pensée, Prospero et Ariel, à la fin du livre, spriment autant, et peut-être mieux, que Caliban. La hirons-nous en disant que M. Guéhenno prétend seulement, vant la faillite actuelle de l'esprit, que lPétat populaire est le ins hostile à la libération, à la purification de nos facultés périeures ? Autrement dit, que par suite de circonstances bien
. N'oublions pas, bien entendu, le point de vue universel impliqué 1s cet attachement à soi.
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connues le drame social du peuple est plus spirituel que les autres drames sociaux ; mais que le peuple intellectuel doit se libérer cependant d’une raïdeur et d’une urgence sentimentales qui ne manqueraient pas, elles aussi, de fausser l’esprit? Au fond, le peuple, par la voix de Caliban, ne demande pas tant à devenir le maitre qu'à ce qu’on lui donne des maîtres dignes de lui. Il n'a que trop raison. Le peuple c’est encore aujourd'hui, au moins dans les pays que nous connaissons, cette foule anonyme qui ne compte pas, ou qui, de temps en temps, fait peur comme fait peur un tremblement de terre. Toute la partie critique de ce livre est excellente en ce qui concerne la psycho- logie des maîtres de la société. Elle me paraît plus faible quand elle s'appuie sur l'âme populaire pour juger les doctrines qui ont cours dans l'élite. Je ne suis certes pas thomiste, mais je comprends qu’un thomiste n'accepte pas la critique que propose M. Guéhenno d’un récent mouvement de renaissance catho- lique. Ici, nous touchons peut-être le point faible de sa pensée, qui est toujours le même : elle oscille entre un jugement pragmatique fondé sur une sorte de patriotisme de la sensibilité populaire, et un appel aux lois pures et libres de l’esprit. Encore une fois il faut choisir. Si vous suivez l’esprit, je ne doute pas que vous ne condamniez la plupart des choses que votre sympathie pour le peuple condamne ; mais il vous arrivera de condamner aussi bien des choses qui flattent cette sympathie dans les conflits de notre époque. Si vous suivez votre loyalisme au peuple, alors vous entreprenez une œuvre fort belle, fort féconde, mais toute pratique et liée aux circonstances. M. Guéhenno sait trop bien ce que c’est que la culture pour donner dans la confusion à la mode entre l’histoire et l'esprit. Le vox populi, vox dei lui paraît beaucoup trop simple ; il le laisse sentir s’il ne le dit pas. Le seul reproche qu'un peut adresser à ce livre ardent et grave, c’est qu’il n’accuse pas, par complai- sance sentimentale sans doute, une distinction qui est dans la mature du problème traité. RAMON FERNANDEZ
LE ROM. 4N
LE SURVIVANT, (ns de la N. R. EF): URU- k GUAY (Emile-Paul), par Jules Supervielle. | ta qu
Il ya peut-être un jeu de mots dans ce titre ? Le chonele Bigua, on lavait cru mort à la fin du Voleur d'Enfanis : il sombrait dans les eaux... Le voici repêché, la mémoire « encore toute trempée par l'Océan et inutilisable », mais Fâme : secouée, rafraichie. Un survivant, peut-être un sur-vivant. IL semble qu’autour de lui la vie passe À une seconde puissance, : dans une atmosphère d’argent, sifflante, innocente et terrible. Qu'elle entre dans le « grand calme blanc par incandescence » qui, un matin, à Montevideo, oppresse cet DST délicieux, le colonel d'artillerie Bigua. ie AE
Le survivant? Ou peut-être, tout simplement, il vit d’une vie plus haute que nous, ce qui, rassurez-vous, veut forcément dire un peu plus folle, « Et maintenant, je vais vivre ! » Beau pro- gramme d’après son sauvetage. Pourquoi s’était-il jeté à l'Océan ? Parce qu'il ne se sentait plus satisfait de soi-même. Et, sans que sien soit changé, voici qu’il rènoue merveilleusement avec la vie. Il a un tel sentiment du devoir. Alors : Marcelle, sa. pupille, dont il est terriblement amoureux, puisqu’elle à un. amant, il la mariera à cet amant dès l’arrivée au port. Il chérira : plus que jamais sa femme irréprochable, ses enfants adoptifs Il fera plomber la dent de Jack, il fera apprendre à Antoine le: conjugaisons. Il fera tout ce qui doît se faire. à
A Montevideo, chez sa mère, il est bien’ trop près de. Marcelle, encore. Eh bien, n'importe. Puisqu’elle à envoyé. son jeune amant au diable, elle devrait épouser Nelson, le frère de Bigua. Bigua aimerait préparer ce mariage. Maison ne sait. pas le comprendre, on ne sait pas le suivre. « Ah ! il sent bien, ce cœur pur entouré d’un grand malaise, qu'il crée autour de lui, même chez les gens qu’il aime profondément, une atmo sphère de gêne profonde, un air irrespirable. » Il part, revêtu de son cache-poussière qui lui descend jusqu'aux pieds ; passe quinze jours dans une maison de campagne, belle blanche derrière les eucalyptus. Lorsqu'il revient, la chamb: Marcelle est complètement vide.
Pourquoi sa mère et Desposoria, sa Lis ont-elles. mis
DOS LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
Marcelle à la porte ? N'aurait-on pas dû parler, s’expliquer de tout cœur? Comme on manque de grandeur d'âme. Lui, il n’en peut plus, il ne peut plus rester dans la maison de sa mère. Plein d'une espérance absurde, avec ses trois enfants volés, il gagne son estancia et la pampa, à la recherche de Marcelle.
Comme il est sage, et strict, et raisonnable. Comme il s’occupe bien de faire percer une fenêtre à la cabane des péons, de faire remplacer le 3° fil de fer du 4° pré en face de la lagune. Il ignorait qu’il était ruiné, qu’on attendait