. UNE No 220 ler JANVIER 1932 LA NOUVELLE EVUE FRANÇAISE JEUNE-CHINE *4 ; (DOCUMENTS) = MARCEL ARLAND. . Antarès. . . Lee Te DE MWiiriam FauLkNER. Septembre ardent . . . . . . . : 49 si ALBERT ÎHIBAUDET . Un idéaliste de Province . . . . . . 64 ME CŒUILLOUX - . Hyménée (1) . :. . . . . . . . . 84 — CHRONIQUES — Propcs d'ALAIN Les Essais, par R. FERNANDEZ Sauve qui peut, par André LHOTE Lawrence et l'érotisme, par André MALRAUX — NOTES'— Littérature Générale. — Napoléon, par Jacques Bainville 142 Le Roman. — Les signes parmi nous, par C. F. Ramuz . 145 Le Théâtre. — La Bataille de la Marne, d'André hs au Vieux-Colombier . . . 150 La Musique. — Vincent d'Indy. . . . . . . . . 154 Les Arts. — L'exposition Kisling . . . . . . . . 156 Le Cinéma. — Les frères Marx dans Monkey Business. 157 Revue des Livres — Revue des Revues par Antoin Artaud, Emmanuel Berl, Benjamin Crémieux, Ramon H Fernandez, André Lhote, Gabriel Marcel, Denis Marion, Henri Pourrat, Denis de Rougemont, Denis Saurat. ZA FRANCE : 6 FR. ÉTRANGER : 7.50 PRIS NOUVEAUTÉS PRIX FEMINA A. DE SAINT-EXUPÉF VOL DE NUIT ROMAN | | | | x NOUVELLE. Fe LA CA LSÆE . Pa e A CR REVUE MENSUELLE DE LITTÉRATURE ET DE CRITIQUE [8 æ PARIS ! A3, RUE DE BEAUNE, 43 LE nn di PATENT RSS SAAGÉTARIE n. LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 7 JEUNE CHINE Voici quelques symptômes. Je ne veux pas essayer d’en déduire la marche de la maladie, de la transformation : sa marche vise l'Europe et rêve de l'Amérique, mais tout ensei- …— gnement de la vie occidentale donné par un Chinois participe de l’Apocalypse, et agit comme une apocalypse : il est une limite. Ni l’an 100, ni l’an 1000 n'ont vu finir le monde chré- tien ; peut-être cependant ne serait-il pas ce qu’il est, sans le millénarisme. La vie réelle qui anime la métempsychose de —._ l'énorme insecte chinois, c’est la lutte de diverses idées contre les forces sourdes dont on trouvera ici quelques exemples. La fonction de la pensée européenne est la transformation . du monde par l’homme. Toute pensée européenne peut donc De être réduite à un ésecret de fabrication ». Provisoirement, les deux grands secrets sont Comte et Marx, le secret de la guérison de la métaphysique et le secret de l’histoire. Suffit-il de secrets pour vivre ? À peine la question peut-elle — se poser : la levée toute récente — pas même vieille de vingt _ ans — des grandes armées dans la Chine pacifique, oblige d’abord le Chinois qui pense à défendre sa pensée. Il ne peut accueillir qu'une pensée qui n'ignore pas cette constante menace, une pensée qui permet d'agir : le secret trouve ici “sa place, et le Chinois se jette à sa recherche comme les premiers —…— Renaissants à l'étude des statues antiques. N'est-ce pas le secret qui désormais lui permettra d’assouvir la plus tenace des passions chinoises : celle de la considération? 0 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE | La culture chinoise n’est pas en cause ici : à lire presquetous | ces documents, nous pourrions ignorer qu'elle existe. Il y a | partout deux cultures, celle qui cherche à se justifier par la pensée et celle qui n’y songe pas ; il est dangereux d'essayer de comprendre l’une par l'autre, et d'expliquer par le thomisme la propriété qu’a Saint Antoine de Padoue de retrouver les parapluies. Nous sommes ici « côté parapluie ». Auteurs ou acteurs de ces textes ignorent fout de ce que nous appelons la pensée chinoise, Dans ce pays qui n’a pas de caractère pour signifier le mot dieu, la métaphysique fut toujours hors de la vie collective, limitée à des couvents; non seulement la vie des hommes n’était pas son objet, mais elle était son ennemi : ce sont des penseurs taoïstes qui rédigèrent les codes les plus atroces. Nous concevons la Chine par ce qu'elle a de plus par- ticulier — taoïsme, bouddhisme des Tang — ; elle se conçoit par ce qu'elle a de plus général : un peu par la morale confu- céenne, beaucoup par la notion, très antérieure, du devoir. filial. I1 me sembla d'abord difficile de comprendre ce qu'était la morale chinoise. Des prescriptions, des répressions ; en somme des lois. Je doute que les lois aient jamais arrêté des hommes résolus. Les tortures qui menaçaient quiconque servait mal l'empereur ne firent jamais de la Chine une nation militaire. C'est ce qui, en nous, s'oppose à nous-mêmes, qui nous arrête. Je ne comprends la morale d’un peuple que si je sais comment il se sent coupable ; et je crus m'approcher de la Chine lorsque je discernai qu'aucun acte n'était séparable du devoir filial. Tromper son ami, voler, c'est manquer de sens filial. L'étroite et terrible dépendance où les morts sont des vivants charge ceux-ci d’une responsabilité qui les dépasse toujours ; le Chinois ne peut agir sans pousser tout un peuple d'ombres vers les honneurs ou vers la honte, D'où cette cruauté inconsciente qui souvent nous surprend : le père qui fait mourir de faim sa fille : pense moins à sa souffrance qu’à la gloire qu’en attendent les avides fantômes qui peuplent sa maison. Ces fantômes || veulent la considération publique. Peut-on attendre de la foule qu'elle juge ? Non, mais qu'elle reconnaisse les actes, comme ceux qui savent lire reconnaissent les signes. Tout acte est un | signe. D'où le rite, dans ce qu'il a de tragique : la jeune fille | mourra de faim. Le condamné à mort chinois, sur la charrette, | chante les « airs du condamné ». 1. Voir page x3. JEUNE CHINE 7 | Le Chinois anonyme cherchait dans une considération —_ plus grande cette preuve de son existence que l’Européen - cherche dans l'amour. Mais la force donne droit aux signes de …_ la considération. Les généraux se font saluer autant que les _ mandarins. Cette race tout entière vivotte dans le sang, mal accrochée à des valeurs auxquelles elle ne croit plus, se débat- tant, tantôt ironiquement, tantôt convulsivement, contre la _ chaîne qui l’attache à ses morts. En voici quelques témoi- _ gnages. ANDRÉ MALRAUX ESPRIT NOUVEAU (Manifeste de la « Revue des Jeunes ».) …_ Avoir dans la jeunesse la maturité de l’âge, dit-on ._ en Chine. Rester jeune malgré les années, dit-on en Europe. Ces paroles ne se contredisent pas. La jeunesse, c’est le primtemps de la vie, c’est la poussée des bour- … geons, c’est la frondaison, la floraison. C'est de cette _ activité qu’il faudrait conserver quelque chose, même _ dans un âge avancé. A l'organisme social, les Jeunes * qu'il absorbe apportent comme un contingent de - cellules neuves, qui remplaceront ses éléments déca- _ dents, qui renouvelleront sa vigueur. Si cet apport ces- sait, la Société vieïllirait et finirait par mourir. Soyez donc jeunes moins les erreurs de la jeunesse, et restez jeunes tant que vous pourrez. Soyez des germes de vie, des agents de renouvellement. Pour cela, efforcez-vous Pud'être : x° des hommes libres, non des esclaves. Esclaves | ce mot fait bouillir le sang... On appelle notre âge, l’âge - de l’affranchissement. Affranchissement civil, affran- chissement religieux, affranchissement financier ; et, pour les femmes, affranchissement du joug de l'homme. NET 8 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE La dignité humaine consiste, dit-on maintenant, à être libre, à être son maître. + 29 des hommes de progrès, non des conservateurs. Ne pas avancer, c’est reculer, dit un vieil adage. Le monde a toujours marché en avant ; il ne s’est jamais arrêté pour se conserver. M. H. Bergson vient encore | de le démontrer, dans son Evolution créatrice. Toute race qui s’est arrêtée, a disparu; celles qui ont évolué, se sont conservées. Nous Chinois venons de nous éveiller, après vingt siècles de léthargie. Si après cet éveil nous devions nous rendormir et disparaître ; s’il ne devait rester de nous que nos caractères d'écriture, ne serait-ce pas pitoyable ? De l’empire de Babylone, il reste quel- ques inscriptions cunéiformes. Quand la peau a péri, à quoi bon les poils ? 3° progressistes et combatifs, ne vous effacez pas, ne cédez pas. A notre époque, le mal s’infiltre de toute part. Tous les dangers politiques et sociaux nous environ- nent. Nous avons besoin d'hommes d’action, d'hommes entreprenants, d'hommes énergiques. Imitez plutôt Christophe Colomb, que Tolstoïi et Tagore. 4° partisans ardents de la fraternité mondiale, contre les nationalistes étriqués et chauvins. Le monde actuel se compose d’une cinquantaine de pays, qui communi- quent entre eux à qui mieux mieux, chacun en vue de son intérêt particulier. Jadis la prospérité des peuples dépendait uniquement de la bonté de leur organisation intérieure. Maintenant elle dépend de cette organi- sation pour une moitié seulement, et des relations extérieures pour l’autre moitié. C’est là un fait sur lequel nous ne pourrons plus nous faire illusion à l’avenir. Notre révolution nous a jetés dans le courant moderne. Un vieux proverbe chinois dit : le char construit dans l'atelier n’entrera peut-être pas dans les ornières des chemins... Et une Constitution élaborée en catimini par quelques idéologues, s’adapterait aux conditions JEUNE CHINE 9 du monde moderne ? ! Il en est, parmi ces gens-là, qui voudraient encore, sérieusement, nous faire revenir au Rituel des Tcheou. 5° Ne croyez qu'aux faits; ne vous payez pas de mots. Depuis les enseignements de J. S. Mill en Angleterre, de A. Comte en France, hommes et choses ont pris cette tournure en Europe. La science y est positiviste, les institutions y sont positivistes ; l’idéa- lisme et les idéologues y sont conspués. Les plus grands philosophes actuels, Eucken en Allemagne, Bergson en France, ne louent pas tout de notre temps, mais admettent pourtant que, ce qui prime tout actuelle- ment, c’est la vie. La vie, voilà la chose sacrée de nos jours ; arriver à vivre, voilà le grand problème. En _ Europe, les horreurs de la grande guerre ont mis fin à l’idéalisme. Nous Chinois fñûmes, à l’origine, une race positive et pratique, ennemie des théories creuses. Cela ne dura pas. Les Tcheou furent des idéologues ; les Han supprimèrent la liberté de penser et nous livrèrent à la secte des Jou. Toutes nos institutions d’avant la République, dérivaient en droite ligne, ou des Tcheou, ou des Han. On invoquait encore l'Esprit du Ciel contre les inondations et contre les sécheresses ; on récitait le Traité de la piété filiale contre les insurrectiors et les rébellions. Un petit enfant peut comprendre mainte- nant que c'étaient là des inepties ; mais que voulez- vous ? c'était la théorie d’alors. Nous modernes, soyons positifs et pratiques. Croyons fermement qu’un panier …—. de sceptres de jade : ne vaut pas un panier de bon fumier. …. Oublions ces temps où les gouvernants étaient des bla- … gueurs, et les gouvernés des blagués. Soutenons imper- turbablement que, quoiqu’une chose vienne des ancêtres, _ quoiqu’elle ait été approuvée par les Sages, quoiqu'elle soit imposée par le gouvernement et acceptée par le 1. Insigne des fonctionnaires de l’ancien régime. 10 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE peuple, si cette chose n’est plus pratique, elle est sans valeur et doit être supprimée... TCH'ENN TOU-SIOU. IT RITES ET COUTUMES (Lettre extraite de la revue « Jeunesse Nouvelle » vol. 6, n° 6. À Le vingt-quatrième jour du onzième mois, je reçus à Pékin, par le télégraphe, la nouvelle du décès de ma mère. Pour gagner du temps, je fis aussitôt imprimer des lettres de faire-part ; cela se fait plus vite à Pékin qu'en province. Le vingt-cinq, je pris le train pour mon pays. Dans la lettre de faire-part, je négligeai toutes les phrases usuelles, comme «en punition de mes péchés... en châtiment de mon défaut de piété filiale », par lesquelles les personnes en deuil s’accusent d’ordinaire de la mort de leurs parents. Car, de nos jours, on a cessé de croire à ces sornettes. J'évitai aussi de dire que «je pleuraiïs des larmes de sang », que « ma tête pendaïit ballante de douleur », car ces choses n’étant pas vraies, pourquoi les dire ? J'en omis d’autres, de la même force. J'annon- çai à mes parents et connaissances l'événement arrivé, en termes brefs et simples. J’ajoutai, contre tous les usages, que la famille ne recevraït pas les dons de ce papier-monnaie qu’on brûle pour les morts. Il va sans dire que je n’invitai pas les bonzes, Ils m'en voulurent, mais peu importe! D’autres m'en voulurent aussi, ce furent les fabricants de chevaux, chars, hommes en papier, que l’on porte aux funérailles. Car je me refusai à employer aucun de ces objets, lors des: obsèques. Dans la notice que je consacrai à ma mère, j'évitai aussi tous les stupides termes de deuil par les- JEUNE CHINE IL quels l’auteur de la notice se désigne d'ordinaire, comme un «fagot d'épines vêtu de chanvre», etc. — Quant aux lamentations de commande, j'osai aussi supprimer cela, qui est faux et laid. Je ne payai ni pleureurs, ni pleu- reuses. Moi et ceux de ma famille, nous pleurâmes naturellernent, par besoin de cœur, et ce fut tout. — Dans ma province qui est très lettrée, lors des offrandes et libations, les oraisons déclamées sont une grosse affaire. Un service ordinaire doit, pour être convenable, durer deux ou trois heures au moins. Les deux grands services annuels au temple de famille durent quatre à cinq heures chaque fois. Rien que la lecture de l’arbre généalogique, prend parfois deux heures. Les oraisons sont déclamées et les lectures sont faites par des Cérémo- niaires, qui reçoivent en récompense de la toile les assistants et les spectateurs sont contents. Générale- ment, c'est un beau tapage, uniquement pour l’appa- rence ; pas autre chose. J'aurais bien voulu supprimer les offrandes, et ne conserver que les libations, Mais là je rencontrai une résistance acharnée. Alors je me bornai aux amende- ments suivants : je supprimai, dans les paroles de l’obla- tion, tout ce qui rappelle l'ancienne erreur religieuse de notre race, à savoir que l’âme des défunts est capable de jouir des offrandes, chose que l’on ne croit plus de nos jours. Il suffit, pour l'observation des rites, que ces paroles expriment la vénération des vivants pour les défunts. Quant à la question de savoir si les morts _ gardent leur intelligence, comme elle est incertaine, il … ne faut pas la toucher dans les paroles rituelles. Que ces paroles expriment la vénération, et cela suffit. Il faut supprimer absolument tous les termes, toutes les locutions, qui en diraient plus long. Naturellement un géomancien vint m'avertir qu'il - connaissait un terrain si favorable, que si j'y enterrais blanche et un repas. Plus la séance est bruyante, plus. 18 + NL 12 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE | ma mère, je deviendrais ministre. Je lui répondis que je n’en croyais rien, vu que le terme de ministre (tsoung- tchang) qui est de création nouvelle, ne se trouvant dans aucun traité de géomancie, cet art ne pouvait pas avoir prédit que je deviendrais ministre. J’ajoutai que, s’il y croyait, je l’invitais à acheter le terrain pour son propre usage. — On m'’avertit aussi que, dans mon cimetière, certains obstacles naturels entravaient la circulation des k’i fastes. Je répondis que ces Kk’i sont de leur nature si subtils, qu'aucun obstacle physique ne saurait les entraver. Pour ce qui est des habits de deuil, je trouvai trop onéreux de changer tout mon costume, tellement qu'il ne restât sur mon corps pas un fil de soie, pas un atome d’or ou d’argent. Ne trouva-t-on pas qu’il me fallait changer même mes lunettes, dont le cercle était en or. Je demandai pourquoi, mais je ne reçus aucune réponse intelligente. Cependant, par respect humain, je me décidai à porter le deuil à la manière ordinaire, au moins quant aux habits extérieurs. — Cependant au quatrième mois je dus aller à Chang-haï, au-devant du docteur J. Dewey venu en Chine pour y donner des conférences. Il fit très chaud cette année-là. Dans mes gros habits de toile, je me trouvais tout le temps en nage. Et je me demandai pourquoi, moi qui ne suis pas un dévot de la Religion Confuciiste, moi qui n’admets pas toutes les prétentions de la Caste des Lettrés ; je me demandai, dis-je, pourquoi je portais ainsi de la grosse toile ? La réponse de ma conscience fut que c'était par peur du «qu'en dira-t-on ? » Sur quoi j’achetai des habits en soie légère, et déposai le deuil après l’avoir porté pendant cinq mois. On me demanda quels rites j’observais. « Les rites chinois les plus anciens, répondis-je. Il est écrit dans les Mutations que le deuil n’a pas de nombre fixe. Peu m'importe ce qu'on a inventé depuis lors ! » — J’ai- mais beaucoup et j'aime encore ma mère. Je ne crois _ JEUNE CHINE 13 pas avoir manqué de piété filiale envers elle, en ne por- tant pas le grand deuil pour elle plus longtemps. Car de vrai, les usages de notre grand deuil ne sont plus com- patibles avec la vie sociale actuelle. D'ailleurs, même ceux qui l'observent encore, ne se sont-ils pas déjà affranchis de toutes les autres prohibitions et prescrip- tions du deuil ancien, ne gardant que celles relatives au vêtement ? Notre deuil n’est donc plus qu’une affaire de devanture, une fausse apparence. Il y a d’autres manières plus vraies de montrer sa piété filiale. HOU-CHEU. * + * (Article extrait de la « Jeunesse Nouvelle » 7, 2.) « Papa, papa! J'ai faim, j'ai faim! Voici quatre jours que tu ne m'as donné aucune nourriture. Veux-tu vrai- ment me laisser mourir de faim ? » Ainsi geignait une fillette de quatorze ans, enfermée dans une chambre au fond d’une cour intérieure, frap- pant contre la porte hermétiquement close, criant et sanglotant d’une voix déjà rauque.. Son père était assis dans la cour, le visage impassible, comme s’il eût été de fer... L'enfant se plaignant toujours, il se leva, . s’approcha de la porte, et dit : « A-mao, ne te conduis pas si sottement. Quand la nouvelle du décès de ton fiancé est arrivée, n’ai-je pas décidé que tu le suivrais dans la mort ; que tu prendrais rang parmi ces modèles de fidélité conjugale, que toutes les générations révèrent? La pendaison, le poison, la noyade, sont des moyens violents dont tu ne serais pas capable à ton âge. C’est le frère de ta mère qui a suggéré l’idée de te laisser mourir de faim paisiblement. C’est là la chose la plus glorieuse du monde. Nos ancêtres en seront grandement honorés. Tes parents deviendront célèbres. Alors que j'agis pour ton bien, tu me fais des reproches ! Ceci n'est-il pas déraisonnable ? » 14 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE | Quand Monsieur Wang le licencié eut achevé son dis- cours, la petite cria encore plus fort. N’arrivant pas à la faire taire, Monsieur Wang sortit de la cour, et en ferma | la porte avec un cadenas européen, dont il garda la clef. Le lendemain, la mère de la petite dut s’aliter. Elle : n’osait pas le dire, mais le lent supplice de son enfant la | tuait, Quand le licencié entra chez elle, elle lui dit : « Voilà six jours que l'enfant pleure de faim. Dissous dans du vin un peu de l’opium que tu fumes, et fais-le lui boire. Cela la fera taire. — Impossible ! dit le père. Selon une j'ai fait avertir le mandarin que ma fille se laissait mourir, par fidélité conjugale. Quand elle sera à l’agonie, il viendra brûler des parfums et faire des libations devant sa couche. Il la saluera trois fois. Quelle gloire pour nous !.. Mais {| si l'on s’apercevait alors qu’elle a pris un narcotique, le | grand homme refuserait de lui rendre honneur. » Un jour passa encore, le septième. Au matin du hui- {| tième, Monsieur le licencié Wang se leva, fuma son || opium, puis le cuva. Cette opération faite, il alla écouter : dans la cour. Aucun bruit. Il ouvrit la porte de la cham- : bre. L'enfant gisait sur le lit, en syncope, pâle comme une : morte ; son pouls battait encore un peu, bien faiblement. Elle en avait encore pour trois ou quatre heures au plus. C'était le moment ! Monsieur le licencié fit vite avertir {| le prétoire, et convoqua les voisins pour l’aider à rece- || voir le mandarin. | L'enfant fut portée par son père et sa mère dans la | salle de réception, assise dans un fauteuil de parade, et : fixée au dossier avec des liens de soie. Un réchaud à | parfums fut placé devant elle. Mourante, elle ne voyait | et n’entendait plus, mais respirait encore faiblement | par intervalles. — A ce spectacle, la mère poussa un | gémissement. Aussitôt, d'un air courroucé, le père! l'apostropha vivement : « Alors que Monsieur le man- | | | (| ‘À à, DAY 2 CAO oo x AN fo ARE JEUNE CHINE I5 QE RCE ÉCOE darin va venir chez nous brûler des parfums, honneur Ne quin'a pas été fait à notre famille depuis cent ans, tu + pleures !... Retire-toi au plus vite! » ET . à _ Le frère de la mère et les voisins annoncèrent que le 14 mandarin arrivait. Il entra en effet, brûla des parfums, | fit des libations, puis salua trois fois la mourante. Alors _darin but le thé dans un appartement voisin. Enfin tous si … se retirèrent. — Monsieur Wang avait été si affairé, ns. qu'il n'avait pas eu le temps de s’apercevoir que sa file avait expiré sur ces entrefaites. Tant mieux d’ailleurs ! ie 3 … Tout était en règle. Le mandarin avait accordé l’ins- et autorisé le culte d'A-mao comme martyre de la 7 . fidélité conjugale. « Quelle gloire pour nous, se disaient 2e - le père et l’oncle ! Voilà que cette fillette de quatorze E “ ans à fait venir chez nous le mandarin et les notables, de . a fait parler de nous partout ! Quelle gloire ! » -_ Un bruit de voix qui s’éleva dans les appartements 2 intérieurs, interrompit ces congratulations. Une fille # … de service se précipita dans la salle en criant : « Mon- | : sieur Wang, venez vite ! Votre femme vient de mourir de douleur. » à ; à 8 à FÉMINISME (Article paru dans le « Temps de Chounn-t'ien », n° 5890.) Dans le monde entier, la question féministe fermente, et pour des raisons internes, et par le fait d'excitations venues de l'extérieur. Le mouvement n'est pas uni- forme. Ses résultats ne sont pas encore satisfaisants. Il en est toujours ainsi, au commencement des réactions, des effervescences. Mais les espoirs pour l'avenir devien- 16 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE nent de plus en plus assurés. — Un mot résume le mou- vement. Les femmes veulent vivre et agir, elles ne veulent plus être dans la Société comme un ballast mort. Inexpérimentées par suite de leur longue réclusion, à peine mises en contact avec le monde, elles font encore des maladresses. Cela tient à la soudaineté du change- ment et disparaîtra avec le temps. Leurs idées pullulent un peu trop, comme les pousses de bambou au prin- temps après une bonne pluie. Allons toujours ! Avec le temps, le discernement fera justice de ces exubé- rances. Le moment est venu de nous créer, par nos propres forces, une vie nouvelle. Ceci posé, procédons avec calme, sans empressement excessif, sans nous laisser emporter par l'enthousiasme. Il y aura, dans ce mouvement compliqué, bien des choses à considérer. Aller trop vite pourrait gâter les choses. Tout n’est pas fait quand on s’est coïffée en toupie :, au lieu du chignon traditionnel. D'autant que la plupart de celles qui se coiffent ainsi pour se signaler comme meneuses, sont plutôt menées, et risquent de tout compromettre par leur incompétence et leurs imprudences. — Il se forme aussi des coteries, qui pré- tendent diriger ou du moins influencer le mouvement. Danger plus grand encore que celui des erreurs indivi- duelles. — Puis des instincts religieux, ou charitables, ou sentimentaux, se font aussi jour, et menacent de faire dévier le mouvement féministe, en lui donnant de fausses directions. Ce que nous devons chercher avant tout, c'est l'égalité, la liberté et la justice pour toutes ; et non des fins de détail, qui pourront être réglées plus tard. Parmi les avanies qu’on nous a fait subir jadis, celle contre laquelle nous devrons protester désormais avec une extrême vigueur, c’est que, dans les beaux-arts, on: 1. La «toupie » est la coiffure des suffragettes chinoises. JEUNE CHINE 17 ne ACDrÉSERLE, sous prétexte de beauté, que des femmes, nues ou à peu près. C’est de l’art, dit-on... demande : À le corps masculin n'est-il pas beau, lui aussi ? N’ y a-t-il pas de beaux hommes ? Pourquoi l’art ne reproduit-il que des femmes ?.. Non, ce n’est pas là de l’art. C’est … la conséquence de l'habitude séculaire qui voit en nous 3 des êtres dont on s'amuse, la pâture de la volupté. De x. . à aussi le soin qu’on met à nous habiller de manière à ce 4 que nous plaisions, les modes, les bijoux, etc. Chose … curieuse, on voit dans les galeries de tableaux des … femmes, arrêtées devant des peintures représentant des “ nudités féminines, les dévorer des yeux, leur sourire. … Peut-on perdre à ce point le sens de l’amour-propre ? 4 S1 des sentiments de pudeur se sont éveillés dans ces der- k niers temps chez quelques-unes des nôtres, dire que 4 l’honns fr de la plupart de leurs sœurs dort encore, c’est … trop peu dire. Il ronfle, leur honneur. Il est plongé dans le coma... Donc, puisque nous voulons et devons être … avec les Dons sur le pied d'égalité, exigeons qu’on 4 cesse de ne peindre que nous, surtout dans certaines - attitudes. … Voici maintenant la liste des revendications qu'il + nous faudra présenter avant tout et à tout prix : … r. Que les écoles de tous les degrés, primaires, secondaires “ hommes : l'égalité scolaire parfaite. || Que l’axiome que bla femme est mise au monde uniquement pour être une bonne épouse et une bonne mère, cesse d’avoir cours, et soit remplacé par celui-ci : toute personne * humaine a droit à tous les avantages qui touchent à … la dignité humaine, indépendamment du sexe.-2. Que, … pour ce qui est du mariage, toute femme soit libre _ d'épouser l'homme qu’elle a choisi et qu” “elle aime. Et … non seulement aux individus, mais même aux familles, M. soit radicalement supprimé. — 3. Que pour les carrières, É à 18 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE liberté absolue soit donnée aux femmes, comme pour les études. || Que toutes les professions leur soient ou- vertes, et que les honoraires et salaires ne soient pas. établis d’après le sexe, mais au taux de la capacité du sujet. — 4. Pour les finances, que le droit de propriété personnelle soit le même pour la femme que pour, l’homme. Que dans les entreprises communes des époux, chacun des deax mette sa mise, et que le profit soit partagé au prorata. C’est la propriété personnelle qui procurera à la femme son émancipation. Sans cela, pas de liberté à espérer. IV LA QUESTION SOCIALE ; OBSERVATION DES MAIERS (Fragments d'un article de la « Jeunesse Nouvelle », 7, 6.) HORLOGERS. — Ils réparent montres et horloges. Cer- tains savent aussi réparer les boîtes à musique, les pho- nographes, les lunettes, les armes à feu. Tous sont nourris à deux repas par jour. Le travail commence vers 7 heures du matin et finit avec le jour. Déjeuner à 11 heures, dîner à 4 heures. Leur travail fatiguant les yeux, il leur est permis de l’interrompre de temps en temps, pour fumer une pipe de tabac, ou pour boire une tasse de thé. Outre la nourriture, ils a os leur habileté, de 5 à 15 piastres par mois. CoLLEuRs. — Ils font divers ouvrages en papier. Habits pour les morts, chars, palanquins et figurines employées aux funérailles, décorations pour les appar- tements, tapissage des murs et plafonds, paravents, etc. Ils ne sont pas employés continuellement, mais appelés | 1. La piastre de Pékin vaut aujourd'hui environ 6 francs- | papier. | ‘2 Je RSR TR ET CRT SRE PE QE LAA "où SR JEUNE CHINE 19 par les boutiques ou les particuliers qui ont besoin d'eux. Dans les familles riches, pour les décorations, ils reçoivent six ligatures par jour. Pour les autres travaux on traite à l'amiable. L’apprenti se donne à un maître, qui le nourrit, mais ne le paie pas, pendant trois ans. S'il renonce avant ce temps, il doit rembourser au maître tout ce que celui-ci a dépensé pour sa nourriture. L’en- seignement est progressif. L’apprenti apprend d’abord . à préparer la colle, puis à enduire le papier, puis à cons- truire les squelettes en bois où en bambou, puis à appli- quer le papier. Une fois qu’il est habile, si le maître l’emploie dans un travail à domicile payé, la moitié du salaire de la journée revient à l'apprenti, l’autre moitié revenant au maître. Les patrons des colleurs sont le génie Wenn-tch'ang et le philosophe Tchou-hi. A ces deux anniversaires, les membres de la corporation chôment, se réunissent obligatoirement pour faire des libations et des offrandes, entendre la comédie et fes- toyer. GRAVEURS DE CARACTÈRES. — Cette profession est privilégiée, le graveur étant considéré comme l’intermé- diaire entre l'artisan et le lettré. Il est interdit aux graveurs de crier leurs offres dans les rues; cela les déconsidèrerait. Ils travaillent chez ceux qui les em- - ploient de huit heures du matin à six heures du soir, étant nourris à deux repas, dont l’un doit être de blé (nouilles) et l’autre de grain (riz ou millet). De plus, le 2 » et le 16 de chaque mois, les graveurs ont droit à un * extra. Outre la nourriture, 5 à 6 piastres de salaire par mois. L'apprentissage dure trois ans. LES MAGONS. — Cette profession comprend deux sortes d'ouvriers, les maçons proprement dits et les manœuvres. Tous se réunissent de grand matin à un endroit convenu, et se rendent ensemble à leur travail. … Ils travaillent d’une traite jusqu'à midi, vont dîner, 20 * LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE reviennent et reprennent leur travail jusque vers 3 heures du soir. La coutume exige que ceux pour qui ils travaillent, leur donnent alors du thé. Ils le boivent et fument pendant un peu plus d’une demi- heure, puis retravaillent jusqu’au soleil couché. Ensuite ils retournent à leur lieu de réunion ordinaire, car c’est là que se font les engagements, jour par jour. — Le salaire conventionnel des maîtres-maçons est, à Pékin, de 5.700 : sapèques par jour ; celui des manœuvres peut aller à 3.700. Les employeurs pressés ajoutent 300 sa- pèques de gratification pour arrondir le chiffre, et donner de l’entrain aux travailleurs. D’autres laissent les maçons travailler à l’entreprise, le prix étant fixé d'avance. Le travail se fait alors généralement moins . | . . . \ vite, mais on n’a pas besoin de le surveiller. — La règle est, à Pékin, que les maçons ne travaillent que par journées entières, non par fractions de journée. S'ils ne le peuvent pas, par exemple parce qu'il pleut le matin, alors ils ne travaillent pas durant tout ce jour-là. Les chefs louent truelles et autres instruments à ceux des maçons qui n'en auraient pas, à raison de 30 à 50 sa- pèques par jour. — Chaque année les maçons chôment la fête de leur patron, Lou-pan, font chanter la comédie et festoient. — L’apprenti maçon (qui n’est pas un manœuvre) s'attache à son maître, en se prosternant devant lui. L'apprentissage dure trois ans. Étant en apprentissage, il doit à son maître la moitié de ce qu’il gagne. Une fois formé il doit encore lui montrer sa reconnaissance par des dons lors des termes annuels, ou par un don mensuel qui va parfois jusqu’à 30 ligatures. Aucun maçon ne doit travailler à d’autres conditions que celles établies par la corporation. Quand un maçon meurt sans ressources à Pékin, la corporation paie 5 piastres pour ses funérailles. I. 10.000 sapèques = 1 piastre. JEUNE CHINE de ; à LES CONDUCTEURS DE JINRIKSHAS. — Ceux qui sont au service d'un maître riche, sont nourris et reçoivent “ environ 10 piastres par mois. Actuellement les jinrikshas - particulières se multiplient rapidement. — Les voitu- rettes de louage sont empruntées par un coureur, au mois ou à la journée. Il faut déposer un cautionnement. Selon leur qualité, les voiturettes se louent depuis quelques sous jusqu'à 3 ligatures par jour. Souvent deux coureurs en louent une à deux, l’un courant le jour, l’autre la nuit. Tirer une riksha la nuit, est la grande ressource des pauvres honteux. — A l’heure, une riksha se paie 12 sous par heure. A la course, on » fait un prix, selon la distance. — Selon la qualité de sa * voiturette, et sa chance, un conducteur de riksha peut gagner de 3 à 10 ligatures par jour. Il y a actuellement quatre-vingt mille rikshas à Pékin, et leur nombre s’accroît de jour en jour. LES MARCHANDS D'EAU. — Ils voiturent à domicile l’eau potable, et l’eau saumâtre (pour la lessive, etc.) qu'ils ont cherchée hors de la ville ou puisée dans les puits. Ce sont presque tous des Cantonais, coolies, tra- vaillant pour un bureau qui les a enrôlés. Ils vendent l’eau au seau, à la voiturée, ou conformément à un abonnement de tant par jour, tant par mois. Leur tra- vail est très dur. Ils sont pauvrement nourris. Dès . 6 heures du matin, ils assiègent les puits. À midi, dîner, » puis le travail reprend jusqu’au coucher du soleil, Et cela par tous les temps, tous les jours, sauf le jour . du nouvel an, après qu'ils ont la veille approvi- sionné leurs clients pour deux jours. Le salaire est » aussi misérable ; environ 30 ligatures par mois. Les gratifications, aux termes qu’on ne leur permet pas de - chômer, sont partagées également entre tous les coolies - du bureau. — Maintenant il y a de plus à Pékin quelques - puits artésiens et des conduites d’eau. Ces nouveautés Le PSP SET POI E SPL I LEE ON SAT ECRIRE PEER EMI EE DER MEN 0 Es 2 US OR D) NT COR STE SEE T'as MmUS à Some D RER en mt ce pOdE out à dc LÉ CÉ A ATP à ES / Ge) é prre Æ à S L TAC 22 / LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE ont enlevé aux anciens bureaux la moitié de leurs pra- tiques. Elles les ont aussi obligés à diminuer le prix de l’eau. Actuellement, l’eau potable se vend trois sous les deux seaux, l’eau saumâtre un sou le seau. — Les puits artésiens appartenant à de grands établissements, ne vendent pas leur eau, ou ne vendent que l’excédent, à qui la prend au puits, deux sous la charge (deux seaux). — Les propriétaires des conduites d’eau vendent de l'eau au robinet, à qui la prend, un sou et demi la charge. Ils livrent aussi à domicile, par voiturée. Leurs coolies gagnent 6 piastres par mois. LES VIDANGEURS. — Ils sont attachés à des bureaux, comme les porteurs d’eau. L'usage à, de temps immémo- rial, divisé la ville de Pékin en sections, dépendant cha- cune d’un bureau. On ne crée pas de nouveaux bureaux. Ce commerce s’achète. Le travail des vidangeurs com- mence dès 6 heures du matin. L'usage veut qu'ils vident d’abord les cabinets des boutiques qui ouvrent plus tôt, puis ceux des bourgeois qui se lèvent plus tard. Quand ils ont fini leurs vidanges du jour et transporté le pro- . duit hors de la ville, ils l’étalent sur l'aire pour le sécher, le tournent et le retournent. — Les vidangeurs ne chôment que l’unique journée du nouvel an. Ils sont nourris par leur bureau, et reçoivent 30 ligatures de salaire par mois. En été, ils peuvent espérer quelques gratifications, la mauvaise odeur de leurs cabinets ren- dant les propriétaires plus généreux. On leur donne alors volontiers quelques sous, pour qu’ils vidangent plus souvent et plus vite. On leur doit aussi une grati- fication aux jours de fête où ils ne chôment pas. — Pour les propriétaires des bureaux, la vidange est un marché très lucratif. Car ils ont la marchandise gratis ; on leur sait gré de l'enlever ; ils ne dépensent que ce que leur coûte le travail. Or ils vendent ensuite l’engrais humain fort cher, en gros ou en détail, aux horticulteurs | f ; JEUNE CHINE 23 et aux paysans. L’engrais de la première lune est le mieux payé, parce que, tout le monde mangeant bien alors, les excréments sont gras, tandis que, en été, saison des pastèques, ils sont maigres. Un seau de bon engrais coûte au moins 20 sous; une brouettée se paie de 40 à 50 sous. LES MARCHANDS DE THÉ CHAUD. — Ils portent leur thé dans une grande cruche de terre, entourée d’une épaisse couche de coton recouverte de toile. Hiver et été les rues sont pleines de coolies altérés. Ils leur ven- dent une tasse de thé pour 8 sapèques, cinq tasses pour un sou. Ils peuvent se faire ainsi 4 à 5 ligatures par jour. LI YOU-YING. V ÉTUDIANTS MODERNES EN FRANCE (Article paru dans le « Journal de la Jeune Chine », 2, 4.) J'habite Montargis, une petite ville. Pour me prome- ner, je choisis d'ordinaire le bord du canal. Eau cristal- line, fond de sable blanc, vieux arbres verdoyants, pont superbe dans sa force, passants paisibles et polis ; voilà pour moi, comme dans un cadre, la douce et forte civilisation française. Là personne ne souille l’eau, per- sonne ne crache sur tout ce qui est propre, personne n’arrache les branches des arbres, personne ne se dispute ni ne vocifère des injures. — En Chine, nous sommes des civilisés, c’est entendu. Nous avons des chemins de fer et des bateaux à vapeur, et ils sont souvent plus beaux que ceux d'Europe, parce qu'ils sont à la dernière mode et tout neufs. Mais quiconque a voyagé en Europe et en Chine, aura senti la différence; vulgarité, grossièreté, vénalité, fourberie et saleté, chez nous ; distinction, politesse, désintéressement, droiture et propreté, chez les autres. Y aurait-il deux civilisations, l’orientale et ec = + SR MS PE AE a \ \ 24 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE SR EU LS u l’occidentale ? Ow ne serions-nous encore que des demi- civilisés ? J'ai vu souvent, à Montargis, des amateurs assis au | bord du canal, pêchant à la ligne toute la journée sans prendre un seul poisson, leur hameçon étant trop gros et leur ligne trop voyante. J'ai entendu, à cette occasion, . mes compatriotes traiter les Français en général d’inin- telligents. L'épithète est injuste. Ceux qui ont inventé les applications de la vapeur et de l'électricité, et com- bien d’autres choses, ne manquent certes pas d'intelli- gencé. Mais voilà ! Il y a intelligence et malice. Le Fran- çais manque de malice. Il est intelligent, mais pas malin. Faut-il lui reprocher cela ? — Les Chinois, les : Persans, les Juifs, les Arabes, les Turcs, sont malins, mais pas intelligents. Où est notre génie inventif ? Je ne donnerai, de son absence, qu’un exemple très vulgaire. Voilà des milliers d’années que nous Chinois nous nous asseyons sur des fauteuils et couchons dans des lits qui sont bien l'idéal de l’incommodité. Tandis que les menuisiers français ont doté leurs concitoyens d’un mobi- lier simple et léger , qui est un idéal de commodité... C’est vrai, les Français ne sont pas malins, les Chinois prennent plaisir à les rouler, y réussissent souvent, et croient alors avoir le beau rôle ? Est-ce bien sûr ? Les Français sont de race latine. Leur civilisation est donc plus ancienne que celle des Anglais et des Alle- mands. La race étant plus vieille, est aussi plus débile. Mais quelle grâce et quel charme dans ses manières, et à l’occasion quel héroïsme! Le Français n’est pas voyageur comme l'Anglais, ni batailleur comme l’Alle- mand. Les écoliers français sont des gringalets, à côté de ceux de ces deux nations. Et cependant, sur la Marne, au grand choc entre la civilisation latine et la culture germanique, la France fit échec à son adversaire. Qu'elle préfère à ces exercices violents l’art et la poésie, à quel titre le lui reprochera-t-on ?.… caf FN RME PAP OO MEL PRE" PIE see JEUNE CHINE 25 Je pense que, entendant le beau comme elle l'entend, l’aimant comme elle l’aime, la France ne pourra jamais sympathiser avec l'Allemagne ; les goûts des deux pays sont trop différents. — En France, c’en est fait de la religion ancienne, le catholicisme est absolu- ment décadent. C’est l'amour de l’art qui est devenu la religion nouvelle. Il a ajouté à la morale un étage de plus, établissant au-dessus de la distinction entre le bien et le mal la distinction entre le beau et le laid. Le laid est, pour les Français, plus haïssable que le mal. Leur idéal de la félicité se rapproche de l'idéal de la Terre Pure des Amidistes. LI SEU-TCH OUNN. * + * (Extrait d'une lettre publiée par le Journal de la Jeune Chine, 2, 4.) Cette vie simple, tranquille et régulière, dont j'ai été … le témoin depuis plusieurs mois déjà, m'a fait faire bien » des réflexions. J'ai entendu, dans mon pays, les uns exalter la famille, en faire la source de tout bonheur individuel et la molécule fondamentale de la Société. J'ai entendu les autres demander la suppression de la - famille, afin qu’il pût y avoir du bonheur sur la terre, et que la Société pût se développer. Aussi avec quel soin j'ai scruté la vie de mes propriétaires ! Après une longue * carrière militaire (il fut adjudant pendant huit ans), Monsieur X. quitta l’armée, s'établit comme artisan et » se maria. Il a un fils, âgé de 23 ans, et une fille grande- » Jette. Le fils est déjà établi pour son compte. La fillette “est l’idole de ses parents. Du fils, les parents ne reçoivent plus rien. Pour leur fille, ils dépensent sans cesse. Donc rien ici du principe si cher aux Chinois, qui veut que, dès que les enfants peuvent les nourrir, les parents se reposent. Pas de domestiques. On en a généralement peu “en France. Tout le travail, la cuisine, le balayage, la 26 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE lessive, le raccommodage, tout est fait par la ménagère, que sa fillette aide en dehors du temps des classes. Ces deux personnes ne se préoccupent nullement de devenir électrices, et celles qui attisent chez nous le mouvement féministe les trouveraient bien apathiques. — Maïs n’ont-elles aucun plaisir ?.. Si fait, elles en ont un... La mère et la fille cultivent un jardinet. Il y a des pommes, des pêches, des raisins ; des choux, des carottes, des oignons ; des pivoines, des roses, du muguet, des pensées, des marguerites, des œillets, des girofilées ; l’humble salade remplit tous les coins. Le petit espace est bondé.… Ces petites choses, utiles ou agréables, sont pour ces deux femmes une joie de tous les jours. Il y a toujours un bouquet frais, dans un vase, sur ma table de travail ; il y en a un dans la chambre de mes hôtes. Par manière de récréation, Monsieur X. sarcle ou arrose aussi parfois. Les déchets du jardin nourrissent quelques poules et lapins. Ce petit, très petit monde, voilà le bonheur de mes propriétaires. Et je comprends qu'ils l’aiment. Tel qu'il est, il est le fruit de leur labeur. Cela, c’est déjà de l’économie sociale ; continuons sur ce chapitre. Ma propriétaire n’a pas un instant de libre dans la journée. Elle travaille depuis le lever jusqu’au coucher, sans interruption, mais tranquillement, tout se faisant à l'heure, avec suite. Ce que c’est que d’avoir de l’ordre, de tout faire en son temps ! Et combien cette habitude nous manque ! — Même ordre dans la dépense, ce qui produit une économie parfaite. Le sens, l'instinct de l'épargne, paraît inné chez les Français. On voit cela dans tous leurs actes. Ainsi, il y a des conduites d’eau dans toutes les maisons. Comment ouvririons- nous le robinet, nous autres Chinois ?..… Tout grand, n'est-ce pas, pour jouir du fracas ?.… Le Français l’ouvrira tout juste autant qu'il faudra, et ne dépensera pas plus d’eau qu'il n’est nécessaire. HOU TCHOU. (Textes traduits par le P. LÉON WIEGERS. 1.) * Sage mt NS de + ou fo ANTARÈS Le mur qui enfermait autrefois le jardin avait été remplacé par une clôture de treillis. Était-ce ce réseau géométrique ou le jour grisâtre de janvier ? le grand jardin où la douceur s'était si longtemps mêlée à l’or- donnance ne me parut plus qu’un terrain plat, sans secret, sans autre vie que de rares fanes d’asperge. Et, tout au bout, la maison, recrépie, au toit neuf, elle non plus, n’était pas celle que j'avais connue. Je restai quelques instants une main accrochée au treillis, l’autre tendue machinalement parce qu'il me semblait avoir senti une goutte de pluie ; et je me demandai, non tout à fait en plaisantant, si j'avais atteint l’âge où toute maison n’est plus que murailles. Dans la rue, un homme qui traînait une brouette, et que je ne parvins pas à reconnaître, me dit : — Vous regardez l’ancienne maison de Mile Aïmée ? Elle a bien changé, hein ! De grosses gouttes clapotaient dans l’abreuvoir. Je rentrai chez moi et m'assis près du poêle. Là aussi, dans cette maison que je n’habite guère plus d’une semaine par an, tout a changé ; on a repeint les solives, les placards, même le vieux Christ de la cheminée ; — pour une semaine, vraiment on m'a gâté. Je ne vois “plus la lampe à essence que mon arrière grand’mère _ allumait chaque soir pour gagner sa chambre, qu'on 28 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE alluma pour elle au dernier jour, bientôt après pour sa fille, et qu'une douzaine d’années auparavant on avait placée près de mon père. On a dû la jeter dans un coin, peut-être dans ce grenier blanchâtre qui donne sur la vallée, et qui, jadis, pendant mes vacances d'été, m'offrait asile ; par la fenêtre ouverte pénétrait une odeur de prune mûre et de foin ; parfois un oiseau, se posant sur le rebord, piquait dans le bois quelque ver, puis s’enfuyait en criant. De tout le village même, il n’est guère de maisons qui n'aient changé, guère de visages sur lesquels je puisse mettre un nom. Des gens me disent « Monsieur », qui m'appelaient autrefois « Marcel » ; d’autres avec qui j'ai joué passent, tête droite, auprès de moi. N'importe ; je ne me sens pas seul. Il suffit d’une odeur, d’un son : le battement de cette horloge, par exemple, pour que je me retourne et croie voir une ombre disparaître. Beaucoup de ces ombres, peut-être ne reste-t-il que moi pour leur prêter quelque fugitive apparence ; si je m’y refuse, si je les oublie, elles vont se fondre à jamais dans la nuit parfaite. Je me sens responsable de ces ombres ; si légères qu’elles soient, et toutes ne le sont pas, je les devine parfois qui pèsent sur un de mes gestes, fixent mon regard ou le distraient, arrêtent ou changent ma parole. Parfois encore, si le moindre inci- dent m'envahit avec une violence inattendue, c’est qu'il a, me semble-t-il, fait lever en moi un camp de fantômes mal résignés à leur silence. Cette maison que, de ma chaise auprès du feu, j’aper- cevais derrière la rue, le treillis et le jardin terne, il est peu de jours que je n’y aie songé, enfant, à cette même place ; le soir surtout, quand, revenu de l’école, mon goûter pris, mes devoirs bâclés, je posais sur mes genoux un livre de la bibliothèque du village et restais immobile jusqu’à l’heure de la lampe, tandis qu’à deux ANTARÈS 29 pas de moi, une capeline sur les épaules, les pieds sur une chaufferette, mon arrière grand'mère poursuivait avec quelque présence intérieure un éternel entretien, et parfois, me regardant, se laissait aller à un mince sourire. Alors si j'abandonnais un instant ma lecture, c'était, tournant les yeux du côté de cette demeure, pour y transposer les plus rares aventures de mon livre. Dans la nuit tombante, le mur du jardin, qui s’éloignait et grandissait à la fois, rendait plus secrets et plus inaccessibles encore le jardin, la maison, et cette vieille fille, Mile Aimée, l’un des trois ou quatre visages sans lesquels je n’imagine pas mon enfance. Le mur était lézardé, moussu, et peuplé de fourmis. Des surgeons de glycine, des branches de mirabellier passaient par-dessus et tendaient, la saison venue, des fleurs et des fruits aux enfants. Un jour que j'attirais ainsi un rameau, au milieu du mur, la porte verte s’ou- vrit ; à peine avais-je pu m'inquiéter, elle s'était refer- mée devant un visage indulgent et craintif. Jusqu’alors, j'avais rarement aperçu Mile Aïmée. Elle vivait avec une vieille religieuse, que l’on appelait Sœur Théotime, ou plus communément la Sœur. Elle ne sortait guère que pour la grand’ messe du dimanche. Elle recevait peu de visites, non qu'elle s’y dérobât, mais il semblait que son aménité déconcertât les paysans. Des allées bordées de fleurs et d'arbres fruitiers traversaient son jardin. Quand l’après-midi était chaude, un pliant sous le bras, toujours soigneusement vêtue de gris, elle sortait de la maison, ouvrait une ombrelle et s’avançait dans une allée. Se baissant parfois pour relever une fleur, écartant son ombrelle pour regarder un coin du ciel, elle allait s'asseoir à l’ombre d’une charmille. Bientôt, la vaisselle lavée, la Sœur la rejoi- gnaït et lui faisait lecture de la Croix. C’est ainsi que je les vis, le jour que, passée la porte verte, mon arrière grand'mère et moi pénétrâmes dans 30 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE le jardin. La veille, MHe Aimée nous avait apporté des fraises ; c'était cette visite que ma grand’mère lui rendait, la main mal assurée sur la canne, droite pour- tant et les yeux clairement levés. Tandis qu’à notre vue, la sœur repliait le journal, Mie Aimée se leva, et sourit, les mains légèrement ten- dues en signe d'accueil, la tête un peu inclinée sur l'épaule. Elle avait une cinquantaine d'années ; son visage, petit, rond, aux yeux noirs, était très blanc, mais un peu fripé près des paupières et aux commissures des lèvres. Presque tous ses gestes n'étaient qu’ébauchés. Je n'aurais su dire au juste si, à la fin de ses phrases, elle se plaignait ou chantait un peu. Elle voulut me caresser la joue; mais, timides, ses doigts me frôlèrent à peine. — Eh bien! petit, dit-elle, on vit les uns près des autres sans se voir, jusqu'à la mort. Puis elle parut embarrassée par ses paroles, sourit encore et nous offrit des fleurs. Elle en avait toute l’année ; elle en donnait aux jeunes filles qui décoraient l'église, aux petits garçons qui les lançaient par poi- gnées à la Fête-Dieu ; et, pour les enterrements, elle en composait des croix et des couronnes. La pluie commençait à tomber ; elle prit une telle violence que j'apercevais à peine le jardin. J’ouvris des tiroirs, explorai des placards ; de ces livres poussiéreux, de ces coffrets de couture, de ces vêtements d’enfant ou de vieille femme, était-ce mon enfance que j'at- tendais ? La porte s’ouvrit sans que j'eusse entendu frapper : un de mes anciens amis d'école entra. — Alors quoi! Monsieur fait le sauvage. Si on ne descendait pas le voir, il ne se dérangerait pas. Il s’assit près du poêle et tendit vers la chaleur des doigts jaunes et nerveux. Dans le coin d’une armoire, ANTARÈS $E je dénichai une bouteille d’eau-de-vie. Albert est marié depuis deux ans, et père de trois enfants. — Ça vient plus vite qu’on ne veut. Tout de même, trois enfants, moi! et une femme : c’est drôle, hein ? Je retrouvais sur ses traits amaigris cet air de bon casse-cou que j'aimais autrefois. — Albert, tu te souviens de Mlle Aimée ? — Mie Aïmée, la vieille folle ? T'ai aidé à faire son cercueil ; c'était un an avant la guerre, quand j'étais en apprentissage chez Monis le menuisier, Son cercueil, quand j y pense, un cercueil de deux sous, et l’enterre- ment des pauvres, elle qui avait engraissé à lard tous les curés d'ici, sans compter le frère : le maire de Verdeuil. Des histoires comme ça, non, c’est malheureux. Il se leva. — La bourgeoise m'attend. On te reverra ? Je promis d’aller, après le déjeuner, lui demander un verre de café. Par la porte qu’il avait laissée entrebâillée, un chat glissa une tête inquiète, s’enhardit, vint flairer le buffet. Dans un bol restait un peu de lait, qu’il but à grands coups de langue. C'était une petite bête noiraude, efflanquée et sale. Je le pris sur mes genoux, près du feu. J'ai eu beaucoup de chats depuis mon enfance ; ils furent tous assez laids, gris, sans race, bons, certes, mais d’un génie médiocre. Celui-ci, qui ronfle et mordille mes doigts, vient à sa place dans la série ; les autres n’en auraient pas été jaloux ; il ne me gênera pas dans mes souvenirs. IT Quand, après la visite que j'ai dite, ma grand'mère se retrouva dans son fauteuil, parmi l'ombre qui, dès le milieu de l’après-midi, sortait du fond de la grande pièce : — Cette fille, dit-elle, n’est pas vivante. Ÿ fe 32 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE Elle rêva un peu, hocha la tête, et dit encore : — C'est peut-être du feu qui couve. Rien ne pouvait me sembler plus charmant que de ne pas être « vivant », si c'était, dans un- jardin abrité du monde, sous une charmille de sureau, écouter lire une gouvernante bonasse, en comptant les roses de la prochaine moisson. Deux ou trois fois, j'avais entendu dire à des paysans que Mile Aimée avait « un cœur d’or » et qu’elle s'était « sacrifiée toute sa vie pour des gens qui ne le méri- taient pas ». Il me fallut plusieurs années pour en apprendre davantage, soit de ma grand'mère, soit d'enfants du village, ou d'un cousin de Me Aimée avec lequel je me trouvai plus tard au collège. À dix-sept ans, Mile Aimée était restée seule avec une sœur de quinze et un frère de treize. Leur père, l’homme le plus riche du canton, avait usé une bonne partie du patrimoine au service de tardives ambitions politiques ; terres et argent : il laissait à chacun des enfants une cinquantaine de mille francs, jolie somme pour l'époque et l'endroit. La garde des enfants échut à je ne sais quelle parente, dont ce ne fut pas le plus grand souci. Mlle Aïmée la remplaça, revint de pension pour surveiller sa sœur et soigner un frère maladif. J'entends ma grand’mère : « Pire coureuse que cette cadette, il n'y en avait pas. Aimée l’a bien vu, quand l’autre lui à pris son fiancé. » J'ai vu deux aventures pareilles à celle-là, dans ce même village, à un an d’in- tervalle. La seconde fois, la délaissée frappa sa sœur à coups de serpe ; c'était un soir de printemps, dans les vignes ; les cris remplissaient la vallée. Mlle Aimée pré- para le trousseau de sa cadette, à qui elle servit de demoiselle d'honneur. Deux ans après, on vit revenir la jeune femme : eûx avait quitté son mari; un amant l'avait quittée. Son frère refusa de la recevoir ; Mlle Aimée l'hébergea q À ANTARÈS 33 ques mois, puis, régulièrement, lui envoya la moitié de ses revenus, jusqu’au jour où la malheureuse périt dans l'incendie d’une clinique, où elle accouchait. Je dis un jour à Me Aimée, je ne sais pourquoi, que javais fort bien connu sa sœur. Elle me rit au nez et j'en fus pour ma honte. Mais le lendemain, repre- nant mon propos : « C'était, dis-je, une petite femme brune, avec un visage en triangle, et une raie juste au milieu des cheveux... » Le portrait était exact ; il fallait que je l’eusse entendu faire, puisque la femme était » morte avant ma naissance. N'importe, on ne laissa . pas d’être étonné, et moi le premier. Une ou deux fois, » Mlle Aimée railla : — Vous dites deux mots : « cheveux comme ci, oreilles comme ça »; et voilà, prt ! il y a un être de 3 plus. » Mais c'était là un pouvoir que, pour longtemps et sans trop de jeu, je n'étais pas loin de me reconnaître, 1 : Un petit homme malingre, chauve, jaunâtre, à l'œil 1 chassieux, à la voix blanche, toujours appuyé sur un bâton de verne, inquiet, soupçonneux, fureteur, la È prudence même, menant de loin son affaire, atermoyant, - murmurant des phrases ambiguës et de vagues compli- k. ments, soudain le regard clair et fixe à l'instant de la à décision, qui était irrévocable, rarement hors de lui, | mais alors d’une colère terrible, qui le mettait au lit : — à quarante-cinq ans, le frère de Me Aïmée faisait trembler sa sœur, sa femme, ses trois enfants, sa domes- » ticité, et ne gouvernait pas moins despotiquement un . village dont il était maire depuis quinze ans, haï à peu près par tous, mais redouté davantage. La première fois que je le rencontrai, j'allais pousser la porte verte ; elle s'ouvrit d’elle-même. Cette figure sans âge, ce corps sorti d’une tombe, cette main déchar- née et noueuse qui s’avança vers moi et m’entoura le 3 34. LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE poignet : je fus pris d'horreur et me débattis. Mais la main avait une vigueur inattendue ; les yeux, humides, bleuâtres, striés de rouge, se fixaient sur moi sans que je pusse dire s'ils me voyaient vraiment. Je ne sais quelle curiosité vint se mêler à mon dégoût. Il ne se passait pas d’année que l’on ne préviît sa mort. Mais s’il restait toujours maladif et se plaignait | à tout venant du poumon, du foie, des os, on ne le vit . jamais vraiment malade, fût-ce par contagion ou par accident. Jusqu'à sa trentième année, il avait vécu avec Mie Aïmée, centre et unique but de cette vie de fille vieillissante. Brusquement, à la stupeur de tous, ïit. épousa une orpheline d’un village voisin, où il s’ins- » talla. Sa femme fut sa première servante, ses fils autant : de valets de labour ou de gardeurs de vaches. Lui-même travaillait à peine ; mais rien ne se faisait qu’il ne l’eût fixé. Champ par champ, il racheta les droits de sa sœur sur leur héritage, afin de vendre ou d'échanger ces terres au mieux de sa nouvelle entreprise. On le voyait arriver en carriole, pour le déjeuner ; il repartait vers quatre heures, plus blême peut-être, mais aussi impé- nétrable. Un peu plus tard, la porte du jardin claquait ; Sœur Théotime apparaissait, le visage enflammé. — Eh bien, ma Sœur, il est venu ? — Ne m'en parlez pas. Je ne peux plus y tenir. Il læ traite comme une gamine. Une bouchée de pain pour trois hectares. Et des boniments, et des morales, et l’avenir des enfants, qui « aiment tant leur tante »! Comme une simple gamine. Mie Aimée avait ainsi vécu jusqu'à l’Age de cin- quante ans. Chaque année voyait d'elle un nouveaw | sacrifice. Disait-on : c'était en 1905, ou x906, elle pouvait penser : l’année où mon frère m’a emmené ma voiture, | l'année où M. le Curé m'a demandé un saint Joseph | pour l'église. Mais faut-il parler de sacrifices ? Elle y semblait presque indifférente, comme si rien n’eût compté pour elle, au regard de quelque bien d’une tout autre nature. Depuis notre visite, j'allais chez elle chaque jeudi Faprès-midi, jusqu’à la nuit tombante. S'il faisait beau, elle se promenaïit d'abord avec moi dans les allées du jardm. S'arrêtant devant un massif de fleurs : — Petit, savez-vous comment on les appelle ? Je ne le saïs pas encore aujourd’hui ; mais peut-être n'en existe-t-il plus. Un jour, avec son ombrelle, elle traça un cercle sur le sable de Fallée, appuya au centre la pointe de l’om- brelle, et dit, comme si elle eût récité : « Un prisonnier ici ; des murs autour, hauts comme le ciel, des murs autour et tout autour. Sortira-t-il ? Il ne sortira jamais. » Une autre fois, elle me plaça en face d’elle, et, d’une voix enfantine : « Un beau monsieur ici, une belle dame là. Bonjour, Monsieur ; bonjour, Madame. » Mais soudain, traçant une barre entre nous : « Ha ! un gouffre entre les deux ! Fim, fini Au revoir, Monsieur ; au revoir, Madame. » Sans doute étaient-ce là des bribes de rondes enfantines, qui s'étaient transformées au long de sa solitude selon quelque accent intérieur, qu’elle- même ignorait peut-être. Puis nous nous asseyions sous la charmille. La Sœur, qui nous avait rejoints, commençait la lecture ; sa cor- nette blanche accusait ses traits hommasses et terreux. Avant d'entrer en religion, elle avait servi, comme toute sa famille, chez les parents de Mile Aimée ; elle gardait. pour la fille de ses maîtres une vénération tyrannique et bourrue. Elle avait pris habitude d’en- trecouper sa lecture de commentaires. — Mais enfin, mon amie, ne pouvez-vous lire: sans ajouter de votre eru: ? Peine perdue. Alors: une petite voix qui voulait. être % sèche:: 36 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE — Sœur Théotime, voulez-vous lire comme on doit lire. Autour de la charmille, des glycines s'emmélaient à des sureaux, double odeur, moelleuse et profonde, qui nous arrivait par bouffées, parfois avec tant de violence que j'en fermais les yeux. Des guëêpes bourdonnaïent inlas- sablement ; laissons-les à leur musique; elles n’ont point souci de nous. Quand la Sœur s'était tue, j'ou- vrais un livre à couverture rouge, que Mile Aimée avait tiré pour moi de quelque armoire. La Sœur tricotait ; Mile Aïmée brodait un peu; puis, laissant pendre la main et tournant à demi les yeux vers le jardin, elle restait ainsi, immobile et douce, dans une après-midi que l’on eût crue éternelle. Mais soudain, hochant la ttes — Sœur Théotime, disait-elle, il faudra songer aux carottes. Le plus souvent, sœur Théotime haussait l'épaule sans rien dire. Temps enfantins ! je crains d’y retrouver un trouble si brûlant que je m'abandonne à ces images, alors que la figure que j'en veux dégager réclame toute ma ten- dresse. La maison répondait au jardin, aussi minutieusement agencée pour le repos et la rêverie. On y accédait par un perron minuscule ; dès le vestibule, on sentait une odeur de tilleul, de lavande, et des quatre fleurs de la tisane, qui séchaïent au grenier, sur des claies. Dans les maisons campagnardes, j'ai toujours préféré le grenier aux autres pièces ; celui de MHe Aimée était vaste et clair ; de ses deux petites fenêtres, on découvrait le village et les plaines d’alentour. Tout au faite, une lucarne s’ouvrait en plein ciel; il en tombait une lumière plus pure, blonde et bleue, qui semblait ne pas se mêler à celle des fenêtres. Il y avait dans ce grenier une bibliothèque de curé de campagne, des coffres et des caisses remplis de ANTARÈS 37 vieilles étoffes, d'images pieuses, de vases à fleurs, et, accroché au mur du fond, un portrait sur verre, gauche- ment enluminé, les joues de roses, les yeux de violette, un crucifix entre les seins, trop haut placés, en dessous duquel des lettres de diverses couleurs annonçaient : Portrait de S. À. R. Mademoiselle d'Artois. I1 y avait aussi une armoire solennelle, que longtemps je brûlai de voir ouverte, sans l’oser dire ; on l’ouvrit un jour : elle était vide, sinon l’un de ses coins, où se cachaït un rouet ; à la roue pendaiïent encore quelques fils, soyeux et pâles. Dès qu’il se mettait à pleuvoir, Mlle Aimée disait : — Si vous voulez, petit, montez au grenier ; mais ne cassez rien et ne vous coupez pas. Je lui ai toujours connu une crainte maladive des coupures. . Je prenais un pur plaisir à regarder, à toucher, à. sentir ces livres, ces étoffes, ces pieux tableaux. Mlle Aï- mée ne tardait pas à monter, elle aussi ; elle restait un instant sur le seuil et me regardait en souriant. Puis elle faisait deux pas, ouvrait un livre, essuyait la poussière d’un cadre. Et d’abord je n’entendais qu’un petit siffle- ment du bord des lèvres, un soupir, ou bien : « Tiens, tiens ! » Mais bientôt, désignant un reliquaire : — Voyez-vous, commençait-elle, ceci vient de mon oncle, celui qui était chanoine à Saint-Martin-les-Lan- gres. Je le croyais perdu ; mais tout se retrouve dans la vie, bien ou mal, les moindres actions, les moindres pensées. Autrement, voyons ! mais il ne resterait plus qu'à mourir. Quand elle parlait aïnsi, et souvént de semblables paroles m'ont frappé, le chantonnement plaintif qui terminait ses phrases hésitait, devenait à la fois timide et voulu ; sa voix était plus nue ; ses yeux soudain sem- blaient se rendre compte du monde. Je me sentais si troublé, sans que je susse au juste pourquoi, que je 38 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE n'osais plus la regarder et me souhaïtais à cent pas. Un jour elle me montra une image de son paroissien ; c'était une salle claire et calme, où un ange était age- nouillé, entre des cierges et des fleurs, devant une croix discrète. CÉ ! F 2 LOMES PS SR ON Re 0 0e — C'est la chambre intérieure, me dit-elle; c’est la chambre des pensées. Petit, il faut tenter d’avoir une belle chambre comme celle-là. Voyez-vous comme tout y est net |! Tout à coup, elle se mit à rire, d’un rire qui me parut extraordinairement la rajeunir. — Ma foi, tout y est si bien rangé qu’on n’a pas envie d'y rester. Elle rit encore un peu, donnant une tape à sa robe : — Qu'est-ce que je dis là, mon Dieu ! Si sœur Théo- time m'’entendait, ou votre grand'mère !.…. Cependant, le regard absent, elle tenaït le livre ouvert. Elle répéta : — Tout y est si bien rangé qu’on n’a... Soudain, d'une voix sourde, qui me parut presque celle d’un homme : — Tout y est si bien rangé que tout y semble mort. De ses yeux, je ne vis plus qu’une petite boule humide et luisante entre des paupières gonflées. Ses;lèvres, entr'ouvertes, tremblèrent un peu ; elle étendit et ferma les mains. Puis, un instant, elle resta dans ume immobilité qui me glaça, et son visage, exsangue, ressembla à celui de son frère. Mais déjà elle revenait à elle, et murmurait d’une voix encore machinale : — Qu'est-ce que je dis là, mon Dieu ! qu'est-ce que je dis! = ANTARÈS 39 III Un samedi (c'était au début d'août, les vacances com- mençaient le soir même), comme les enfants, réunis derrière l’église, vers une heure, attendaient que l’ins- … tituteur les appelât pour la dernière classe, l’un de nous cria que le feu était aux Grands-Bois et que de sa vie il n'avait vu incendie pareil. À nos pieds, la colline de notre village descendait, avec ses vignes et ses jardins de pruniers, jusqu’à la vallée et à sa rivière; puis le monde se relevait en un large plateau que couvraient les Grands Boïs. Une tache à peine rouge, plutôt quelques gouttes de pur soleil tombées dans la masse noirâtre des bois, c'était tout l'incendie. Mais une journée limpide et venteuse à la fois, l’approche d’une liberté de trois mois qui nous serrait le cœur, et cette voix qui nous disait que tout était grand et désespérément unique — le moindre feu de broussailles eût passé à nos yeux le brasier d’une capitale. Nous dévalâmes la colline, courûmes dans la vallée entre les étangs et les canaux d’irrigation ; la passerelle d’un barrage nous laissa franchir la rivière. Quand nous atteignimes la forêt, une énorme masse de fumée, tachée de larges éclairs, roulait sur le sol. Parfois un coup de vent en jetait au ciel de larges lambeaux ; nous aperce- vions alors, entre les pans de la déchirure, des arbres qui vacillaient et se tordaient comme de longs animaux - préhistoriques. Des bruits légers, épars : sifflements, > craquements, rires, formaient un tel contraste avec ce ” lourd et confus spectacle, que nous avions peine à les associer aux mêmes causes. Des villages voisins, une cinquantaine de gamins s'étaient joints à nous ; quelques hommes qui travail- laient dans des prés d’alentour étaient accourus dès le ais 9 RD se Ce EST de 40 . . LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE début de l’incendie ; tous, hommes et enfants, nous res- tions immobiles et parlions à mi-voix. Vers le soir, comme je rentrais au village, anxieux d'annoncer que les Grands Bois flambaient et que les hommes ne connaissaient rien qui pût éteindre l’in- cendie, à l'instant que je regagnais la grand’route, je vis s’avancer une étrange caravane. Une machine lourde et trapue traînait lentement deux ou trois voitures ; elles étaient basses, longues et bleues, sur de larges roues, les fenêtres ornées de clairs rideaux qui parfois se relevaient sur des fleurs ou sur des visages ; plutôt qu'aux wagons d’un train, on songeait, en les voyant, à de splendides roulottes, organisées pour l'aventure. Le convoi passa devant moi, qui me tenais adossé à un peuplier. La machine, avec un souffle paisible, lançait des boules de fumée, qui montaient se dorer dans le ciel de sept heures. L'intérieur des voitures semblait tendu d’un velours sombre ; leurs hôtes lisaient ou fumaient avec nonchalance ; à l’embrasure d’une portière, une vieille dame tendait à la fraîcheur un visage couvert d’une voilette. Tous étaient silencieux ; je perçus seule- ment un rire de femme ; encore, léger et si différent des rires de mon village, ne donnait-il au spectacle rien qui me le rendît plus réel. Les voitures s’éloignèrent entre les peupliers ; j'entendis longtemps encore le bruit des roues et la respiration de la machine. L'ombre était venue ; quelques étincelles se mêlaient à la fumée ; puis, de chaque côté des voitures, un peu de lumière mouilla le bord de la route et se perdit dans les champs. J'étais resté immobile, sentant à peine ma vie. L’ap- parition elle-même ne m'étonnait pas; chaque jour j en imaginais de pareilles, et mon existence véritable se passait parmi elles. Mais que ce rêve prît soudain corps, qu'il apparût entre les peupliers les plus calmes et se dirigeât vers mon village, où tous comme moi le ANTARÈS AI pourraient voir, c'était là qui détruisait entre le monde et moi toutes les frontières à l'abri desquelles se menait mon enfance. - Je courus, rejoignis le convoi au bas de la côte qui monte au village, et marchai quelque temps à son allure, sur l'herbe de l’accotement. La clarté läiteuse qui régnait dans les voitures les rendait plus secrètes encore. L'ombre d’une silhouette apparut sur une fenêtre, puis, s'éloignant, grandit hors de mesure, pâlit et sembla pénétrer dans un monde inconnu. La côte montait rude ; l’attache des voitures faisait un cri léger, mi-chanson, mi-plainte. Nous allions, entre les vignes géométriques et les champs d’où montait une - odeur de sainfoin. D’autres chemins s’amorçaient sur le nôtre ; à chacun d’eux j'attendais que le convoi s’y engageât et retournât vers la plaine, pays des forêts ténébreuses et des saulaies au peuple mélancolique. Mais les premières lueurs du village apparurent. A cet irstant, la vitre d’une portière se baiïssa ; j’enten- dis un rire, celui-là même que j'avais déjà perçu. Deux êtres se penchèrent par l’embrasure ; comme elle était étroite, ils se tinrent à demi tournés l’un vers l’autre. — Mais qu'il fait sombre ! dit une voix quasi enfan- tine. Je m'étais arrêté. Ils passèrent devant moi : c'était un homme et une femme, dont je ne distinguai pas les traits, mais qui semblaient très jeunes. Entourant du bras les épaules de la jeune femme, il se pencha dans l'ombre du village. — Nous arrivons, dit-il. Je crus les voir se presser plus étroitement. La voiture s’éloignait. J'entendis encore la voix légère et naïve qui répétait : — Mais qu’il fait sombre | J'étais arrivé au pied de notre jardin; je le traversai. Mais, la main déjà tendue vers la porte, je m’assis sur la RÉ A2 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE marche du seuil, inquiet et comblé, et regardant tour à tour, comme pour y trouver le sens et la juste place de ce que ce jour m'avait donné, la masse familière du buis et des poiriers, celle de la campagne jusqu’à l'horizon, et celle, grave et bleuâtre, du ciel. Je poussai la porte. Au fait, j'étais en vacances. — Hé! petit, quelle histoire ! Mie Aïmée joignit les mains. — Savez-vous que ce train qui se promène dans la campagne, un peu au hasard, j'imagine, rien ne me con- viendrait davantage. Nous partirions ensemble pour voir des pays, des pays. La France a beau être petite depuis la guerre de 70 et celles du grand Empire ; avant que nous en ayons fait le tour, Sœur Théotime aurait greffé plus d’une fois les rosiers. 2 La Sœur haussa l'épaule et murmura : — Les bicyclettes ne suffisaient pas, ni l'automobile du médecin. Belle invention que ce train Renard ! Nous avions appris que le convoi se nommait ainsi, nom qui me déplut d’abord, mais où je ne tardai pas à voir le symbole d’une vie libre et capricieuse. Le train n'était resté qu’une nuit dans notre village ; quand, le matin, vers dix heures, je gagnai la place de la mairie, on me dit qu'il avait laissé à l'auberge un couple de jeunes mariés. — Ah bien, je les ai vus, je les ai vus comme je vous vois, bien que ce fût le soir. Lui disait : « Nous arrivons » ; et elle, par deux fois : « Mais qu'il fait sombre |! » Donc, au milieu de nos champs à la terre dure et exigeante, devant nos maisons noirâtres, nos mares et nos tas de fumier, avaient passé ce train fait pour le plaisir, ces êtres qui lui confiaient une vie indolente. Nous, pour qui pénétrer dans une gare était une aven- ture, et tout un spectacle le passage d’une automobile, à À 3 H ANTARÈS 43 ce ne fut bientôt plus que par des allusions gênées que nous évoquâmes le train vagabond. La présence parmi nous du jeune couple nous surpre- naît tout autant. On parlait de voyage de noces, sans comprendre que, familiers comme ils devaient être des grandes villes et des paysages fameux, ils pussent trouver beau notre village. Je m'étais dit parfois qu’il était beau, et plus souvent l'avais senti, soit qu'étendu face au ciel sur une voiture de foin et frôlé au passage par des bran- ches, la campagne, vers le soir, me parût s'ouvrir à une trêve divine, soit l'hiver, à l’école, quand, regardant de mon banc par-dessus le mur de la cour, je songeais que, sous sa neige et son jour jaunâtre, cette terre portait un secret aussi émouvant qu'aucune autre. Ils restèrent huit jours parmi nous. On disait qu’ connaissait la région comme s’il y était né, qu’elle savait peindre, qu’un soir même elle avait chanté, et les mai- sons voisines tendaient l'oreille, mais c'était une vieille chanson, que l’on ne chantait même plus chez nous. On disait encore qu’ils étaient toujours ensemble « à se pro- mener ou à se regarder dans les yeux », et qu'ils auraient paru tout à fait heureux si on ne les avait vus tomber dans d’inexplicables silences, dont eux-mêmes ne sem- blaient pas s’apercevoir. On ajoutait qu'ils ne portaient point de bague, qu'il n’était donc pas sûr qu’ils fussent mariés. Nous tenions ces nouvelles du gamin de l’aubergiste. De mémoire d'enfant, nul que de loin en loin un commis- VOYBBUE n'avait logé à 1’ auberge ; encore n’y passaït-il alors qu’une nuit. Pendant les vacances, nous nous retrouvions l’après- midi, vers quatre heures, sur la place du village ; c'est un rond-point que bornent l’église, la mañrie et deux ou trois maisons bourgeoises ; au milieu, une femme de bronze tend une palme au buste d’un sénateur. On avait 44 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE beau nous retenir à la maison (— « Louis ! Henri! Où allez-vous ? Venez ici tout de suite » ; — j'ai encore ces cris dans les oreilles), l’heure des commissions nous déli- vrait, et bientôt, posant contre la statue le pain, les bou- teilles, les paquets, nous nous mettions à jouer, jusqu’à l'instant que le cordonnier, cassé, grommelant des menaces, montait sonner l’angélus. Au troisième coup, il ne restait personne sur la place. Ces jours-là, ce n’était pas le jeu qui nous rassemblait, mais le désir d’apercevoir les Étrangers. Je les vis passer deux fois, grands et minces, lui : avec quelque chose de violent et de saccadé dans l’allure, elle — mais je parlerai d'elle. Un jour qu’ils se dirigeaient vers un bois, prenant par un raccourci, nous pénétrâmes dans la futaie, et là, blottis derrière des arbres, nous les vîimes venir sur la route. Ils marchaient tout près l’un de l’autre ; la tête fixe, ils semblaient regarder sans voir. Ils ne se parlaient pas ; mais quand ils furent à notre hauteur, nous enten- dîmes, venu de la jeune femme, un vague murmure ou chantonnement. Nous revinmes au village ; soudain aucun de nous ne plaisantait. Je rapportais chaque jour à M1ie Aimée ce que l’on disait des Étrangers. Si complaisante qu’elle ne cessât d’être à mon endroit, l'intérêt qu’elle prenait à ces propos m'emplissait d’aise et de fierté. Nous vîinmes à nous entretenir du jeune couple comme si nous partagions avec lui quelque secret. Le soir dont j'ai parlé, comme je me hâtais de raconter la promenade dans la forêt : — Il est grand, mince ; elle aussi, mais. Mile Aimée se mit à rire, et, l'œil brillant de malice : — Comme si je ne le savais pas! et qu’il s appelle Philippe, et la jeune femme Angèle | Elle jouit un peu de ma surprise ; puis sa langue n’y tint plus : — Ils sont venus, ils sont venus tous deux, ici, dans ANTARÈS 45 le jardin, dans la maison. Je les voyais venir. Mais qui est-ce donc ? — « Bonjour, Mademoiselle, on nous a dit que vous aviez les plus belles fleurs du village, et que peut-être vous consentiriez... — Oh! Monsieur, Madame, les plus belles fleurs, c’est beaucoup dire ; et mes fleurs ne sont pas à vendre ; mais je serai contente de... » Et voilà que nous nous promenons dans les allées. Petit, si vous les aviez vus marcher | Des gens comme ceux-là, on dirait que le ciel leur sourit à chaque instant. Cela réjouit le cœur. Elle surtout, la belle jeune femme, et polie, et pas du tout l'air d’une poupée, s'intéressant à tout, craignant de vous froisser. Ce sont les roses crèmes qu’elle préfère, tout comme moi. Ma foi, quand ils sont partis, je leur ai dit : « Ce serait péché du Bon Dieu que de vous ôter votre bon- heur ». Alors ils m'ont embrassée tous les deux ; lui m'a dit : «Nous devons beaucoup à votre village ; mais rien n'aura été plus beau que vos roses. » Et elle, la chère enfant, elle m'a dit : « Nous serons toujours heureux, Mademoiselle » ; et je vous jure qu’elle pleurait presque. Demandez à Sœur Théotime. La vieille tête ingrate de la Sœur se ferma un ins- tant sous la réflexion. — Ça n’a pas l’air de mauvaises gens, dit-elle enfin. Tout de même, ils paraissent un peu drôles. Le jour suivant, à l’aube, enfonçant la porte, l'auber- giste les trouvait abattus l’un sur l’autre, lui, déjà mort, elle la poitrine sanglante, sans connaissance. Il pleuvait ; j'avais passé la matinée chez Mile Aimée à lire dans un coin du grenier. Quand la pluie cinglait moins violemment les tuiles, j'entendais Mlle Aïmée, au dessous de moi, se promener et parfois se parler à mi- voix. Vers midi, par une des petites fenêtres, je vis la sœur Théotime, un filet au bras, pousser la porte du jardin, se hâter vers la maison ; tout de suite elle parla 46 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE précipitamment, et Mile Aimée poussa un cri. Et tandis que je descendais l'escalier, des paroles entrecoupées, des exclamations me serraient le cœur. Mlle Aïmée me tendit les mains : — Nos pauvres amis ! gémit-elle. Mais la Sœur : — Mademoiselle !. On ne parle pas de ces choses devant les enfants. Mile Aimée, indécise, détourna la tête, puis s’assit près de la cheminée. La pluie avait cessé ; il y eut un silence et une paix extraordinaires ; ils semblaient s’éten- dre sur-le monde entier. — Et pourquoi n'en parlerait-on pas, murmua Mie Aimée. Elle me dit alors que les jeunes gens s'étaient tués. — Je ne sais ce que j'éprouve. C'était si bien, hier, quand ils sont venus. Et puis vous m'en parliez tous les jours. Je crois que je m'étais attachée à eux. La Sœur hocha la tête, et je crus l'entendre parler de damnation. Puis elle sortit. — C'est une grande faute, certes, reprit Mlle Aïmée, peut-être un crime. M. le Curé ne voudra pas les enterrer à l’église. Petit, petit, songez-vous : ils étaient jeunes, is s’aimaient, ils descendaient du beau train. Et voilà qu'ils se tuent. Saura-t-on jamais, mon Dieu ! Elle me regarda et dit tristement : — Vous ne paraissez pas avoir grand chagrin. Je rougis ; je me sentais la gorge oppressée, je ne savais de quoi, mais ce n'était pas de chagrin. Elle murmura comme pour elle-même : — Mais qu'est-ce qui se cachait donc dans leur bon- heur ? Soudain elle porta les mains à son visage : — Mon Dieu ! gémit-elle, ils se sont tués ! Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi avez-vous permis cela ? ANTARÈS 47 Ils avaient laissé plusieurs lettres ; l'une adressée à un juge d'instruction en retraite, qui habitait une petite ville voisine : c'était le père du jeune homme ; une autre, au mari de la jeune femme, M. de C., qu’elle avait quitté un mois auparavant pour suivre son amant. Sur une feuille arrachée d’un livre, elle avait écrit hâtivement : Qu'on ne cherche pas d'autre cause à notre mort que notre amour même, qui a été plus beau que tout, et que nous ne voulons pas voir devenir moins beau. Et en dessous : Madou, 1e te demande pardon. Nous apprîmes plus tard que ces derniers mots s’adressaient à une vieille pay- sanne, sa nourrice. Le lendemain était un dimanche. Jamais peut-être l’inépuisable séduction de l’église : grondement, plaintes ou clameur de l’orgue, voix audacieuse et irrésolue des jeunes filles, odeur d’encens, gestes rituels, présence des anges et des morts, ne m’emplit d’un abandon plus délicieux. Cet événement où les paysans, inquiets et génés, voyaient une honteuse folie, ce sang offert, cette mort cherchée, donnait à la passion les couleurs mêmes, sombres et violentes, où les choses de l’église trouvaient leur puissance. Pressés sur nos bancs d’enfants, nous regardions cette foule agenouillée, faces prudentes, rusées, craintives, terreuses ; puis nous songions aux deux jeunes êtres dont on n’osait pas parler. C’est en vain que l’on nous répétait que tout suicide est une lâcheté ; quelque voix, plus persuasive de savoir qu’on l’étoufferait bientôt peut-être, nous disait confusément da offrir sa vie pour un dieu, celui d’un autel ou celui qu’un homme se crée, ne peut être sans grandeur. Ce fut un enterrement civil. On ne vit, près du cer- cueil, que le père du jeune homme, l’aubergiste, un forge- ron, libre-penseur, qui avait décoré ce jour-là sa maison 48 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE d’un drapeau rouge, et une vieille fille, simple d'esprit, la risée des gamins. Un orage s'était déchaîné pendant la nuit ; quand on arriva au cimetière, la fosse était à demi remplie d’eau. Tandis qu’on y descendait le cer- cueil, une corde cassa ; le cercueil, se retournant, resta suspendu aux parois par les angles et soudain s’ouvrit ; le corps tomba dans l’eau boueuse. On le chuchotait, le soir, de porte en porte ; il était peu de gens qui ne vissent 1à, à la fois troublés et fortifiés dans leur conscience, un châtiment surnaturel. | Le dimanche suivant, quand le curé, monté en chaire, eut fait la prière nominale pour les morts, il invita l’as- sistance à réciter un pater et un ave, afin que Dieu, lais- sant à une âme la vie terrestre, lui permît de se repentir et de regagner la vie éternelle. Quelques jours après, la jeune femme se trouva hors de danger. Elle n’avait pas d’argent ; ni le père de son amant, ni son ancien mari ne voulant intervenir, on décida de la transporter à l'hôpital. Ce fut alors que Mie Aïmée proposa de la recueillir et de la soigner. Cela n'alla pas sans commentaires : qu’allait faire la sainte fille avec cette sanglante dévergondée ? « Mlle Aimée est bien bonne ; n'empêche qu'il ne manque pas de malheureux plus dignes de sa charité. » On se tut pourtant quand, à la grand’messe suivante, le curé remercia Dieu d'une double marque de miséricorde, puisque, non content d'écarter une âme d’une damna- tion immédiate, il intéressait à cette âme deux des per- sonnes les mieux faites pour l'aider au salut. Mais on ne laissa pas de remarquer que, de ces deux personnes, si la sœur Théotime, rouge et la tête baissée ‘se tenait à son banc, Mlle Aimée, retenue sans doute par son nouveau rôle d'infirmière, pour la première fois depuis nombre d’années, avait manqué la messe. (A suivre). MARCEL ARLAND SEPTEMBRE ARDENT : Dans le crépuscule sanglant de septembre, regain de soixante-six jours sans pluie, la rumeur ou l’histoire, peu importe, courut comme le feu dans l’herbe sèche, Quelque chose concernant Miss Minnie Cooper et un nègre. Attaquée, insultée, terrorisée : personne ne savait exactement ce qui était arrivé, parmi les hommes qui, ce samedi-là, emplissaient la boutique du coiffeur où le ventilateur du plafond brassait sans le rafraîchir l’air vicié, leur renvoyant, avec des bouffées de vieille pommade et de lotions, leurs haleines âcres et leurs odeurs. — Sauf que ce n'était pas Will Mayes, dit un des garçons coiffeurs. C'était un homme entre deux âges, un homme mince, couleur de sable, avec une figure douce.» Il rasait un client. — Je connais Will Mayes. C'est un brave nègre. Et je connais Miss Minnie Cooper . également. — Qu'est-ce que tu sais d'elle ? dit un autre garçon. — Qui est-ce ? dit le client. Une jeune fille ? — Non, dit le coiffeur. Elle doit bien avoir dans les quarante ans, je suppose. Elle n’est pas mariée. C'est pour ça que je ne crois pas. — Croire, eh foutre ! dit un gros jeune homme vêtu 1. Copyright by Charles Scribner's. 50 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE d'une chemise de soie tachée de sueur. Vous ne croyez pas à la parole d’une blanche plutôt qu’à celle d'un nègre ? — Je ne crois pas que Will Mayes ait fait ça, dit le coiffeur. Je connais Will Mayes. | — En ce cas vous savez peut-être qui l’a fait. Vous l'avez peut-être même déjà aidé à s'enfuir de la ville, sacré sale négrophile. — Je ne crois pas que personne l’ait fait. Je crois qu’il n’est rien arrivé du tout, Voyons, messieurs, est-ce que ces dames qui prennent de l’âge sans avoir réussi à se marier ne se figurent pas toujours qu'un homme ne peut pas. — Pour un blanc, vous êtes un joli coco», dit le client. fl s’agita sous sa serviette. Le jeune homme d’un bond s'était mis debout. — Vous ne croyez pas ? dit-il. Accuseriez-vous une blanche de mentir ? Le coïffeur tenait son rasoir en l'air au-dessus du client à moitié levé. Il ne regardait pas autour de lui. — C'est la faute à ce sacré temps, dit un autre, ça suffirait pour qu'un homme fasse n'importe quoi. même à elle. Personne ne rit. Le coiffeur dit de sa voix douce, entêtée : « Je ne porte d'accusation contre personne. Tout ce que je sais, et vous le savez tout aussi bien que moi, messieurs, c'est qu’une femme qui n’a jamais. — Sacré sale négrophile ! dit le jeune homme. — Assez, Butch, dit un autre. Nous nous mettrons au courant des faits à temps pour agir. — Qui ça, nous ? Qui se mettra au courant ? dit le jeune homme. Des faits, pour quoi foutre ? Moi je... — Vous êtes un chic blanc, vous pouvez le dire», reprit le client. Sous sa barbe savonneuse il avait l’air d'un de ces gueux du désert qu'on voit au cinéma. — Parfaitement, Jack, dit-il au jeune homme, s’il n’y SEPTEMBRE ARDENT 51 a pas de blancs dans cette ville, tu peux compter sur moi, bien que je ne sois qu’un commis-voyageur et un étranger. — C'est cela, mes amis, dit le coiffeur. Trouvez d'abord la vérité. Je connais Will Mayes. — Ah, nom de Dieu, hurla le jeune homme, pose qu’il y a un blanc dans cette ville !.… — Assez, Butch, dit l’autre, nous avons tout le temps. Le client se redressa. Il regarda celui qui venait de parler : « Prétendriez-vous qu’un nègre qui attaque une blanche peut avoir une excuse ? Auriez-vous la prétention d’être un blanc et de soutenir une chose comme ça ? Vous feriez mieux de retourner dans le Nord d’où vous venez. Le Sud n’a pas besoin de types de votre espèce. — Comment, le Nord ? dit l’autre. Je suis né et j'ai été élevé ici même. — Ah, nom de Dieu ! dit le jeune homme. Il regarda autour de lui d’un air tendu, déconcerté, comme s’il essayait de-se rappeler ce qu’il voulait dire ou faire. Il passa sa manche sur son visage en sueur. — Du diable . si je permettrai qu’on laisse une blanche... — Parfaitement, Jack, dit le voyageur de commetce. Nom de Dieu, s'ils... La porte en toile métallique s’ouvrit brusquement. Un homme apparut, les jambes écartées, plein d’aisance malgré la lourdeur de son corps. Sa chemise blanche s’échancrait à son cou ; il portait un chapeau de feutre, Son regard brûlant et audacieux balaya le groupe, Il s’appelaitiMc Lendon. Il avait commandé des troupes sur le front français et il avait été décoré pour son courage. — Alors, dit-il, c'est comme ça que vous restez assis et que vous laissez un nègre violer une blanche dans les _ rues de Jefferson ? 52 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE Butch bondit à nouveau. La soie de sa chemise était plaquée à ses épaules trapues. Sous chaque aisselle il y avait une demi-lune sombre. — C'est justement ce que je leur disais. C’est ce que... : — Est-ce que c’est réellement arrivé ? dit un troi- sième. Ça ne serait pas la première fois qu’elle aurait eu peur d’un homme, comme le disait Hawkshaw. Il y a environ un an, est-ce qu’il n’y a pas eu une histoire d'un homme qui serait grimpé sur le toit de la cuisine pour la regarder se déshabiller ? — Quoi ? dit le client. Qu'est-ce que c’est que ça ? Le coiffeur avait lentement tenté de le faire rasseoir ; la tête levée il s'arrêta à demi redressé, tandis que le coiffeur continuait à le pousser. Mc Lendon se tourna vers celui qui venait de parler: — Si c'est arrivé? Eh foutre quelle importance ça a-t-il ? Allez-vous laisser les nègres en prendre à leur aise jusqu’au jour où ça arrivera pour de bon ? — C’est justement ce que je leur disais ! hurla Butch. Il égrena un long chapelet de jurons, sans rime ni raison. — Allons, allons, dit un quatrième, pas si fort. Ne parlez pas si fort. — Pour sûr, dit Mc Lendon, il est bien inutile de parler. J'ai dit ce que j'avais à dire. Qui m'aime me suive. Dressé sur ses pieds il regardait autour de lui. Le coiffeur maïintenait la figure du voyageur sous son rasoir en position : « Informez-vous d’abord, mes amis. Je connais Will Mayes. Ce n'est pas lui. Il faut faire les choses en règle et aller chercher le sheriff, Mc Lendon pirouetta vers lui, furieux, le visage figé. Le coiffeur ne détourna pas ses regards. On eût dit deux hommes de race différente. Les autres garçons s'étaient également arrêtés au-dessus de leurs clients renversés. — Comment, est-ce que vous prétendriez croire à la SEPTEMBRE ARDENT 53 parole d’un nègre plutôt qu’à celle d’une blanche ? Sacré sale négrophile..: Celui qui avait parlé en troisième se leva et saisit le bras de Mc Lendon. Lui aussi avait été soldat.— Voyons, voyons, examinons un peu la question. Qui est-ce qui sait réellement comment les choses se sont passées ? — Examiner, pourquoi foutre |» Mc Lendon libéra son bras. « Que tous ceux qui sont pour moi se lèvent. Les autres. » Il regarda autour de lui, en passant sa manche sur sa figure. Trois hommes se levèrent. Le commis-voyageur se redressa sur son fauteuil. — Allez, dit-il en tirant sur la serviette autour de son cou, enlevez-moi ce torchon. Je suis pour lui. Je n’habite pas ici, nom de Dieu, mais si nos mères et nos femmes et nos sœurs... Il se bou- chonna la figure avec la serviette et la jeta par terre. Mc Lendon debout jurait contre les autres. Un second client se leva et s’approcha de lui. Les autres restaient assis, mal à l'aise, évitant de se regarder. Puis, un à un, ils se levèrent et se joignirent à lui. Le coiffeur ramassa la serviette par terre. Il se mit à la plier soigneusement : « Mes amis, ne faites pas ça. Will n’est pas coupable. Je le sais. — En avant, dit Mc Lendon. Il fit demi-tour. La crosse d’un lourd revolver automatique sortait de sa - poche de derrière. Ils s’en allèrent. La porte grillagée battit derrière eux, en résonnant dans l’air mort. Le coiffeur se hâta de nettoyer son rasoir et de le serrer, puis il courut vers le fond du magasin et prit son chapeau au mur. — Je reviendrai le plus tôt possible, dit-il aux autres garçons, je ne peux pas laisser... Il sortit en courant. Les deux autres coiffeurs le suivirent jusqu’à la porte qu’ils arrêtèrent au moment |où elle se refermait. Penchés, ils le regardèrent remontér la rue. L'air était lourd et mort. Il laissait sous la langue un goût métallique. 54 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE — Qu'est-ce qu'il peut y faire? dit le premier. (Le second répétait à demi-voix : nom de Dieu, nom de Dieu). J'aimerais autant être dans la peau de Will Mayes que dans celle de Hawk si jamais il fait mettre Mc Lendon en rogne. —— Nom de Dieu, nom de Dieu | murmuraït le second. — Alors, tu crois que le nègre lui a vraiment fait ça ? dit le premier. IT Elle avait trente-huit ou trente-neuf ans. Elle habitait avec sa mère infirme et une tante menue, jaune et affairée, dans une petite maison en bois où, chaque matin, on la voyait apparaître sous la vérandah, coiffée : d’un bonnet de dentelle. Elle s’installait dans le hamac, et s’y balançait jusqu’à midi. Après déjeuner, elle s’éten- dait un moment jusqu’à l'heure où la chaleur commen- çait à tomber. Alors, dans une des trois ou quatre robes de voile qu’elle se faisait faire chaque été, elle descendait en ville passer l’après-midi dans les magasins où, avec d’autres dames, elle pouvait tripoter les mar- chandises et discuter les prix d’une voix sèche, directe : sans la moindre intention d'acheter. Elle appartenait à une famille aisée, non des meilleures de Jefferson, mais assez bien classée cependant, et elle avait encore une certaine beauté courante, une manière d'être et de s'habiller vive, légèrement hagarde. Dans sa jeunesse elle avait eu un corps souple et nerveux joint à une sorte d’entrain vigoureux qui lui avait permis, pendant un temps, de trôner au sommet de la vie mondaine, représentée par les fêtes d’école et de paroisse, alors qu'elle et ses contemporains étaient encore trop jeunes pour avoir pesait de classe. Elle fut la dernière à s’apercevoir qu'elle D doi de du # ri We f 4! : ñ nl * SEPTEMBRE ARDENT 55 terrain, que ceux parmi lesquels elle avait été une flamme un peu Plus brillante, un peu plus lumineuse, commençaient à savourer le plaisir du snobisme — côté hommes — et celui des représailles — côté femmes. C'est alors que son visage prit cette expression vive «et hagarde. Dans les réunions, sous les vérandas ombra- gées, sur les pelouses d'été, elle portait encore cet air-lÀ comme un masque ou un drapeau, avec, dans les yeux, cet air étonné de quelqu'un qui, furieusement, refuse de voir la vérité. Un jour, dans une soirée, elle entendit un jeune homme et deux jeunes filles, ses camarades d'école, qui causaient. Elle n’accepta plus jamais d’invi- tation. Elle vit les jeunes filles avec lesquelles elle avait été élevée, se marier, avoir des foyers et des enfants, maïs aucun prétendant sérieux ne se présenta avant l’époque où, depuis longtemps déjà, les enfants des autres jeunes filles l’appelaient Tante Minnie, tandis que leurs mères leur disaient combien Tante Minnie avait été populaire dans sa jeunesse. C’est alors que la ville commença à la voir se promener en voiture, le dimanche après-midi, avec le caïissier de la banque. Veuf, frisant la quaran- taine, il avait le teint coloré et dégageait toujours une vague odeur de salon de coiffure ou de whisky. Il fut le premier à avoir une automobile dans la ville, une voiture rouge. C’est à Minnie que la ville, pour la pre- mière fois, vit un chapeau et un voile d'auto. Et da ville commença à dire : « Pauvre Minnie ». « Oh, elle est bien d'âge à savoir se débrouiller » disaient les autres. C’est alors qu’elle demanda aux enfants de ses anciennes camarades d'école de l’appeler cousine au lieu de tante. * I y avait maintenant douze ans qu'elle avait été reléguée dans l’adultère par l’opinion publique, et huit ans que le caissier était parti pour Memphis d'où il _ revenait chaque année, à Noël, passer un jour dans un L , z L 1 1 ae club de chasse, sur la rivière, où se donnait un dîner Fà £ 56 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE annuel de célibataires. Derrière leurs rideaux, les voisines regardaient passer les convives et, lors des visites traditionnelles du jour de Noël, on parlait de lui à Minnie, on lui disait qu’il avait l’air fort bien, qu’on avait entendu dire que ses affaires prospéraient en ville, et on surveillait avec des yeux vifs et secrets l'expression vive et hagarde de son visage. Générale- ment, ces jours-là, son haleine sentait le whisky. Elle se le procurait par l'entremise d’un jeune homme employé au comptoir des sodas chez le droguiste. — Bien sûr, la pauvre fille, c’est moi qui le lui achète. Elle a bien le droit de s'amuser un peu, je suppose. Sa mère ne quittait plus la chambre ; la tante efflan- quée dirigeait la maison. Sur ce fond, les robes voyantes de Minnie, ses journées vides et oisives prenaient un air de furieuse irréalité. Le soir, elle sortait ; elle allait au cinéma, mais toujours avec des femmes maintenant, des voisines. Chaque après-midi elle mettait une de ses robes neuves et elle descendait en ville, seule. Ses jeunes « cousines » flânaient déjà, au soir tombant, avec leurs têtes délicates, soyeuses et fines, ne sachant que faire de leurs bras, conscientes de leurs hanches, enlacées, ou bien criant et ricanant en compagnie de jeunes garçons, au comptoir des sodas, tandis qu’elle passait, et s’éloignait le long des devantures aux portes desquelles les hommes, assis à ne rien faire, ne la suivaient même plus des yeux. III Le coiffeur remonta rapidement la rue où les lampes rares, encerclées d'insectes, suspendaient dans l'air sans vie leur reflet rigide et violent. Le jour était mort sous un linceul de poussière. Au-dessus du square sombre enseveli sous la poussière, le ciel était aussi ; ù Ps. SEPTEMBRE ARDENT 57 clair que l’intérieur d’une cloche de cuivre. Sous la ligne de l’orient on sentait la rumeur d’une lune deux fois pleine. Il rattrapa Mc Lendon et les trois autres au moment où ils montaient dans une auto garée dans une impasse. Mc Lendon baissa sa grosse tête pour voir par-dessous la capote. — Alors, vous avez changé d’avis, hein ? dit-il, et vous avez bougrement bien fait. Bon Dieu, quand on saura demain, en ville, la façon dont vous avez parlé ce soir. — Allons, allons, dit l’autre soldat, Hawkshaw est un brave type. Venez Hawk ; montez. — Ce n'est pas Will Mayes qui l’a fait, mes amis, dit le coïffeur, en admettant que quelqu'un l'ait fait. Voyons, vous savez aussi bien que moi qu’il n’y a pas de ville où on ait de meilleurs nègres que chez noûs. Et vous savez comment les dames se figurent souvent un tas de choses au sujet des hommes, sans aucune raison et Miss Minnie en fin de compte... =— Mais oui, mais oui, dit le soldat. Nous voulons simplement lui dire un mot, c’est tout. — Lui dire un mot, j't’en fous, dit Butch, quand nous en aurons fini avec le... — Oh, assez, pour l'amour de Dieu, dit le soldat, voulez-vous que toute la ville ?.… — Vous pouvez le leur dire, nom de Dieu, dit Mc Len- don, vous pouvez dire à tous les salauds qui laisseront une blanche. — Partons, partons, voilà l’autre auto... La seconde voiture sortait en grinçant d’un nuage de poussière à l’entrée de l’impasse. Mc Lendon démarra et prit la tête. La poussière pesait sur la rue comme du brouillard. Les réverbères pendaient, auréolés, comme noyés d’eau. Ils sortirent de la ville. Un sentier plein d’ornières tournait à angles droits. La poussière flottait au-dessus comme sur toute la 58 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE campagne. La masse sombre de la glacière où le nègre Mayes était gardien de nuit se détacha sur le ciel. — Si on s’arrétait ici, vous ne croyez pas ? dit le soldat. Mc Lendon ne répondit pas. Il poussa sa voiture et s'arrêta brusquement, les phares en plein sur le mur blanc. — Mes amis, écoutez, dit le coiffeur, s’il est ici, est-ce que ce n’est pas la preuve qu'il ne l’a pas fait ? Voyons, ce n’est pas vrai ? Si c'était lui il se serait enfui, Vousne voyez pas Ça ? La seconde auto arriva et stoppa. Mc Lendon descendit et Butch sauta à terre à côté de lui. — Écoutez, mes amis, dit le coïffeur. — Éteignez les phares, dit Mc Lendon. L'étouffante obscurité s’engouffra. Pas d’autre bruit que celui de leurs poumons cherchant de l’air dans la poussière sèche où ils vivaient depuis deux mois ; puis ce fut le crissement décroissant des pieds de Mc Lendon et de Butch, et un instant après la voix de Mc Lendon. — Will... Will... æ À l'Est, la blême hémorragie de la lune augmentaït. Elle pesaït sur la crête des collines, argentant l’air et la poussière, si bien qu'ils avaient l’air de respirer, de vivre dans une vasque de plomb fondu. Nul bruit, ni d'insecte, ni d’oîseau nocturne: rien que le souffle de leur respiration et un léger cliquetis de métal contracté, dans les autos. Où leurs corps se touchaient ils semblaient suer à sec, car ils n'étaient même plus en moïiteur. — Nom de Dieu, dit une voix, partons d'ici. Mais ïs ne bougèrent que lorsque des bruits vagues commencèrent à sortir de l'obscurité en face d'eux. Alors ils descendirent et, angoissés, attendirent dans l'obscurité étouffante. Un nouveau son se fit entendre : un Coup, un souffle sibilant, et Mc Lendon qui jurait à mi-voix. Ils restèrent encore un moment immobiles Le = RE SEPTEMBRE ARDENT 59 puis ils s’avancèrent en courant. Ils couraient en groupe, trébuchant comme s'ils fuyaient quelque chose. — Tuez-le, tuez-le, le salaud, murmura une voix. Mc Lendon les fit reculer, — Pas ici, dit-il. Mettez-le dans l'auto. — Tuez-le, tuez-le, ce sale nègre, murmura la voix. Ils tirèrent le nègre jusqu’à l’auto. Le coiffeur était resté près de la voiture. Il sentait la sueur couler sur lui et il savait qu'il allait avoir mal au cœur. _ — Qu'est-ce qu’il y a, capitaine ? dit le nègre, j'ai rien fait. Pour l’amour de Dieu, Mr. John. Quelqu'un sortit des menottes. Calmes, attentifs, se gênant les uns les autres, ils s’affairaient autour du nègre comme s’il eût été un poteau. Il se laissa mettre les menottes. Il ne cessait de regarder rapidement cha- cun des visages indistincts. — Qui est là, capitaine ? dit-il, se penchant pour scruter leurs visages, au point qu'ils sentirent son haleine mélée à des relents de sueur. Il prononça un ou deux noms. — Qu'est-ce que vous dites donc tous que j'ai fait, Mr. John ? D'une secousse Mc Lendon ouvrit la portière de l'auto. — Monte ! dit-il. Le nègre ne bougea pas. « Qu'est-ce que vous allez me faire, Mr. John ? J'ai rien fait. Hommes blancs, capi- taines, j'ai rien fait : je le jure devant Dieu ». Il appela un autre nom. — Monte! dit Mc Lendon. Il frappa le nègre. Les autres, la respiration sèche et sifflante, le frappèrent au hasard ; ïil pirouetta, les insulta, brandit ses mains enchaînées devant leurs visages, déchira la bouche du coiffeur et le coiffeur le frappa à son tour. — Faites-le monter, dit Mc Lendon. Ils le poussèrent. Il cessa de résister, monta et s’assit tranquillement tandis que les autres reprenaient leurs places. Il était assis ‘entre le coiffeur et le soldat, rentrant ses membres pour ne pas les toucher, jetant sur chaque visage des coups LV \ 60 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE | d'œil rapides et continus. Butch s’accrocha au marche- | pied. L’auto se mit en marche. Le coiffeur se tampon- . nait la bouche avec son mouchoir. — Qu'est-ce qu’il y a, Hawk ? dit le soldat. — Rien, dit le coiffeur. Ils regagnèrent la grand’route et tournèrent le dos à la ville. La seconde voiture sortit de la poussière. Ils avancèrent, augmentant de vitesse ; la dernière rangée de maisons disparut. — Nom de Dieu, ce qu’il pue ! dit le soldat. — On va y remédier, dit le commis-voyageur, assis à côté de Mc Lendon. Sur le marchepied Butchljura dans . le courant d’air chaud. Le coiffeur se pencha soudain et toucha le bras de Mc Lendon. — Laissez- -moi descendre, John, dit- il. — Vous n’avez qu’à sauter, négrophile, dit Mc Lendon sans tourner la tête. Il menait vite. Derrière, les lumières * sans source de l’autre voiture luisaient dans la poussière. | Bientôt Me Lendon tourna dans un chemin étroit. Hors | d'usage, il était creusé d’ornières. Il conduisait à des . fours à brique abandonnés, série de monticules rou- : geâtres et de puits sans fond emplis de ronces et de lianes. Pendant un temps, ce lieu avait servi de pâtu- : rage jusqu’au jour où le propriétaire perditiune de ses | mules. Bien qu’il eût soigneusement sondé les puits | avec un long bâton, il n'avait jamais pu même en. toucher le fond. — John ! dit le coiffeur. — Vous n'avez qu'à sauter, dit Mc Lendon en pous- sant sa voiture dans les ornières. À côté du coiffeur le nègre parla : — Mr. Henry, Le coiffeur s’assit plus en avant. L'étroit tunnel de la route fila et disparut. Leur mouvement ressemblait à la bouffée d’air qui sort d’une chaudière éteinte : plus fraîche, mais complètement morte. L’auto bondissait d'une ornière à l’autre. NT AL JR MR, (y y SEPTEMBRE ARDENT 6x — Mr. Henry, dit le nègre. Le coiffeur se mit à secouer furieusement la portière. — Attention!» dit le soldat, mais le coiffeur, d’un coup de pied, avait déjà ouvert la portière et s'était élancé sur le marchepied. Le soldat se pencha par-dessus le nègre, les mains tendues vers Hawk, mais il avait déjà sauté. L’auto continua sans ralentir. La vitesse précipita Hawk à travers les ronces pous- siéreuses jusque dans le fossé. Un nuage de poussière s’éleva autour de lui, et il resta étendu, haletant, secoué de nausées, parmi les craquements ténus et vicieux de tiges sans sève, jusqu’à ce que la seconde voiture fût passée et hors de vue. Alors, il se leva et s’éloigna, trat- nant la jambe. Arrivé sur la grand’route, il prit la direction de la ville en brossant de ses mains son vête- ment. La lune avait monté, elle glissait très haut, sortie enfin du nuage de poussière sous lequel, au bout d'un moment, la lueur de la ville apparut. Il allait toujours, clopin-clopant. Tout à coup il entendit les autos. La lumière des phares grandissait derrière lui. Il quitta la route et s’accroupit dans le fourré jusqu’à ce qu’elles fussent passées. La voiture de Mc Lendon roulait main- tenant la dernière. Elle était occupée par quatre per- sonnes et Butch n'était plus sur le marchepied. Ils disparurent ; la poussière les avala ; la lueur et le bruit s’éteignirent. La poussière qu'ils avaient sou- levée flotta encore quelque temps, mais la poussière éternelle eut tôt fait de l’absorber. Le coiffeur se hissa _ de nouveau sur la route, et reprit en boitant le chemin de la ville. IV Ce samedi-là, comme elle s’habillait pour dîner, elle eut l'impression que toute sa chair brûlait de fièvre. 62 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE Ses mains tremblaient parmi les crochets et les œillets, ses yeux avaient un éclat fiévreux et, sous le peigne, ses cheveux s’enroulaient secs, crépitants. Elle n'avait pas fini de s'habiller quand ses amies vinrent la cher- cher. Elles s’assirent pendant qu'elle enfilait ses dessous les plus légers, ses bas et sa robe de voile neuve. — Vous sentez-vous assez bien pour sortir ?» dirent-elles, les yeux brillants d’une lueur sombre. « Quand vous serez revenue de votre émotion, il faudra nous raconter ce qui est arrivé, ce qu'il a dit, ce qu'il a fait, enfin tout. » Dans l'obscurité feuillue, tandis qu’elles descendaient vers le square, elle se mit à respirer longuement comme un plongeur qui s'apprête à plonger, jusqu’à ce qu'elle eût cessé de trembler. Toutes les quatre mar- chaïent lentement à cause de la chaleur torride et aussi par sollicitude pour elle. Mais en approchant du square elle recommença à trembler. Elle marchait, la tête haute, les mains crispées aux côtés, enveloppée de leurs voix chuchotantes sous l'éclat de leurs yeux qui égale- ment brillaient de fièvre. Elles arrivèrent sur la place. Elle était au centre du groupe, frêle dans sa robe neuve, Elle tremblait davan- tage. Elle marchaït de plus en plus lentement, comme les enfants qui mangent une glace. La tête haute, les yeux brillants dans l'expression hagarde de son visage, elle passa devant l'hôtel où les voyageurs de commerce en bras de chemise, assis sur le trottoir, se retournèrent pour la regarder. « Tenez, la voilà, vous voyez ? Celle qui est en rose, au milieu. — Oh, c'est elle ? Qu'est-ce qu'on a fait du nègre ? Est-ce qu’on l’a... ? — Bien sûr, il a tout ce qu'il lui faut. — Tout ce qu’il lui faut, hein? — Parfaitement, il est parti pour un petit voyage. » - Puis ce fut/la*boutique du droguiste où même les jeunes gens qui flânaient sur la porte soulevèrent leur chapeau et suivirent des yeux, quand elle passa, le mouvement de ses hanches et de ses jambes. | SEPTEMBRE ARDENT 63 Elles continuèrent devant les chapeaux soulevés des messieurs, les voix qui s’interrompaient brusquement, déférentes, protectrices. — Vous voyez, lui dirent ses amies. (Leurs voix résonnaient comme de longs soupirs: attardés où sifflait le triomphe). Il n’y a pas un ere sur la place. Pas un seul.» Elles arrivèrent au cinéma. On aurait dit un pays enchanté en miniature avec son hall tout illuminé, ses lithographies en couleur où la vie était saisie dans ses mutations terribles et Superbes. Elle sentit un picote- ment à ses lèvres. Dans l’obscurité, quand le film aurait commencé elle se sentirait mieux. Elle pourrait réfréner son rire afin de ne pas le gaspiller si vite et si tôt. Aussi se hâta-t-elle, devant les têtes qui se tournaient, sous les murmures d’étonnement discret ; et elles occupèrent leurs places habituelles d’où elle pouvait voir l’allée dans la lueur argentée, et les jeunes gens et les jeunes filles qui s’y détachaient, entrant deux par deux. Les lumières s’éteignirent. L'écran s’embua d’argent et, bientôt, la vie commença à se dérouler, superbe, passionnée et triste. Cependant jeunes gens et jeunes filles arrivaient encore, parfumés et chuchotants dans la demi-obscurité ; leurs dos accouplés se détachaient en silhouettes luisantes et fines; leurs corps nerveux; élancés, pleins de gaucherie, débordaïent de jeunesse divine. Plus loin, devant eux, le rêve d'argent s’accumu- lait, inévitable, infini. Elle commença à rire. En essayant de s'arrêter elle ne parvint qu’à faire plus de bruit. Des têtes commencèrent à se retourner. Elle riait toujours quand ses amies la firentilever et l'entraînèrent ; et elle resta plantée sur le trottoir, secouée d’un rire aigu, continu, jusqu'à l’arrivée du‘taxi où elles l’aidèrent à monter, Elles enlevèrent le voile rose, les dessous légers et les bas, et elles la mirent au lit. Elles cassèrent de la glace | pour lui mettre sur les tempes et elles envoyèrent cher- : as 64 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE cher le docteur. On eut de la peine à le trouver, aussi, prirent-elles soin d’elle avec des exclamations étouffées, renouvelant la glace, l’éventant. Tant que la glace était fraîche et froïde elle ne riait pas. Couchée, tranquille pour un temps, elle se contentait de pousser quelques plaintes. Mais bientôt le rire reprenaït et sa voix s'éle- vait, stridente. — Chhhhh! Chhhhh! disaient-elles en changeant la glace, caressant sa chevelure, y cherchant des cheveux gris : Pauvre fille! Puis l’une à l’autre : — Croyez-vous qu'il se soit vraiment passé quelque chose ? et leurs: yeux brillaient d’une lueur sombre, secrets, et passionnés. — Chhhhh ! Pauvre fille | Pauvre Minnie | V Il était minuit quand Mc Lendon arrêta son auto devant sa Jolie maison neuve. Elle était fraîche et coquette comme une cage à oiseaux et presque aussi petite, toute propre sous sa couleur verte et blanche. Il ferma sa voiture, monta sur la véranda et entra. Sa femme se leva de la chaise où elle lisait, sous la lampe. Mc Lendon s'arrêta au milieu de la pièce et la regarda si fixement qu'elle baïssa les yeux. — Regarde-moi l’heure qu’il est, dit-il, en levant le bras pour montrer la pendule. Elle était debout devant lui, tête basse, un magazine entre les mains. Elle avait la figure pâle, tirée, fatiguée. — Combien de fois t’ai-je dit de ne pas rester comme ça à guetter l’heure à laquelle je rentre ? — John, dit-elle. Elle posa son magazine. Debout, il la fixait de ses yeux brûlants, la face ruisselante de sueur. — Ne te l’ai-je pas dit ? Il s’approcha d'elle. Alors elle releva les yeux. Il la prit par l'épaule. Passive, elle le regardait : SEPTEMBRE ARDENT 65 — Je t’en prie, John. Je ne pouvais pas dormir... La chaleur... quelque chose Je t'en prie, John. Tu me fais mal. — Ne te l’ai-je pas dit ? Il la lâcha et, la frappant à demi, la rejeta sur la chaise. Affalée, elle le regarda tranquillement quitter la pièce. Il traversa la maison en arrachant sa chemise, et arrivé sur la véranda obscure tendue de toiles métal- liques, il s'arrêta et s’épongea la tête et les épaules avec sa chemise qu'il jeta au loin. Il tira le revolver de sa poche et le posa sur la table près du lit ; puis il s’assit sur le lit, enleva ses souliers et, s’étant mis debout, il laissa glisser son pantalon. Il était de nouveau en sueur. Il se pencha, chercha furieusement sa chemise. Il finit par la trouver et, s'étant épongé le corps, il resta debout, haletant, le corps pressé contre le grillage pous- siéreux. Pas un mouvement, pas un bruit, pas même un insecte. On eût dit que le monde obscur gisait, abattu, entre la pâleur froide de la lune et l’insomnie des étoiles. WILLIAM FAULKNER {Traduit de l'anglais par MAURICE EDGAR COINDREAU) UN IDÉALISTE DE PROVINCE Les amis de Lamartine, et lui-même, ont plusieurs fois dépeint la vie à Saint-Point : au travail avant cinq heures du matin, äprès avoir allumé son feu de bois, il couvrait des pages jusqu’à huit ou neuf heures, et le. resté de la journée était donné à la famille, aux voisins, aux affaires, aux propriétés, à la politique, jusqu’à la causerie dans le salon du soir et à la distribution des bougies. C’est par cette réserve de ses matinées que Lamartine, le grand Homéride, pouvait mener avec une généreuse aisance la triple vie dé poète, du gentilhomme rural et du politique. Gette même règle avait permis à l’Homéride Victor Bérard de conduire à bien son immense œuvre odysséenne, tout en employant sa journée à des tâches actives, qui furent longtemps son enseignement et le secrétariat de la Revue de Paris, puis son mandat de sénateur du Jura. On retrouvait en lui quelque chose de la mer- veilleuse vitalité de Lamartine, son abondance de paroles et sa fulguration d'idées, — une grande nature poétique qui avait été disciplinée par le travail, recouverte en partie par l’école, transformée comme une chute d’eau de montagne en valeurs techniques et précises. Lamartine a introduit en France une politique des poètes et une poésie de la politique. Et le sel de la politique, ou son âme, ce sont ses poètes. Barrès et Maurras sont les poètes de la politique de droite. Et la gauche ? Elle en a, elle en cherche, elle n’en cher- n. Fe #4 F UN IDÉALISTE DE PROVINCE 67 cherait pas si elle n’en avait trouvé. Un jour que, dans une réception officielle, Mme de Noaiïlles passait au bras de M. Herriot, M. Painlevé, qui est mathématicien, mais fin, les désigna à ses voisins avec ces mots : « Deux poètes ! » Ce sera d’ailleurs une des gloires de Mme de Noaiïlles que d’avoir exprimé au xxe siècle, entre Jaurès'et Barrès, quelque chose de ce principe géné- reux de la poésie, de cette présence du courant lamartinien dans la vie politique française. Je ne sais cependant si, depuis la mort de Barrès, il y avait dans le monde parlementaire une voix mieux accordée à ce cœur poétique de la politique que celle de Victor Bérard. On s’aperçut, la semaine de sa mort, qu'il y occupait certaine place lamartinienne. Il y a en tout cas un plafond dont le-décor n’a pas changé depuis Lamartine : le décor épique. Ces deux idéalistes _ dé la politique, l’auteur de la Chute d'un Ange et le traducteur de l'Odyssée, voilà deux Homérides. On songe à l’autre Homéride, au politique du soleil, à Mistral. Et nos trois Homérides le Mâconnais, le Comtois, le Provençal, sont les délégués de leur terre, la portent à la semelle de leurs souliers. * * * Homéride comme Lamartine et Mistral, non pas seule- ment homériste comme nos philologues. Homéride parce qu’il avait abordé Homère dans un grand élan de critique créatrice, donc poétique. On demande souvent ce que c’est que la critique créatrice, En voici un exemple : Bérard, qui s'était formé à l’École Normale, et qui mettait d’ailleurs l’École Normale très haut, disait fréquemment que deux de ses professeurs seuls avaient exercé sur lui une action durable : Brunetière et Vidal de la Blache. Brunetière lui avait donné le sens et le goût des constructions, des systèmes, aussi peut-être un 68 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE dogmatisme qui se manifestait par un fréquent : « Ce n’est pas douteux ! » Mais mieux encore et plus profon- dément, Vidal avait fait de lui un géographe, ce qui est beaucoup plus rare. L'œuvre écrite de Bérard ne donne qu'une idée lointaine de son extraordinaire génie géo- graphique, des vues inépuisables qu’il répandait non seulement dans la politique extérieure, au temps de sa collaboration à la Revue de Paris, mais dans son ensei- gnement des deux Ecoles des Hautes Études, celle de la Sorbonne et celle de la Marine, et aussi et surtout dans sa conversation. La géographie dépassait infiniment pour Bérard ce qu’elle est pour un professeur ordinaire de géographie ; elle cherchait la raison de la Terre, la philosophie de la Terre, et d’abord de la Méditerranée, qui fut de bonne heure son mare nostrum. La géographie méditerranéenne telle que l’a comprise Bérard, c’est un monde vivant, neuf, un appel à la découverte : ce que sont la physiologie sociale et le cœur humain pour les romanciers. Si on lui élève le monument qu’il mérite, je . souhaiterais qu’il fût placé dans l’avenue de l’Obser- vatoire, sous les arbres de ce chemin qu'il suivait chaque jour pour aller au Sénat, entre la sphère de Carpeaux qui symbolise l’âme de la géographie et un Homère de marbre, tiré du sol grec. Car tout le sillon intellectuel de Bérard fut amorcé, toute sa part d'Homéride lui fut attribuée, le jour où, il y a plus de quarante ans, étant membre de l’École d'Athènes ou peut-être encore normalien, il lui vint, sur un texte de Strabon, cette idée qu'Homère, ou plutôt l'auteur de l'Odyssée, avait été un géographe, le poète géographe. Au commencement de la littérature d'Occi- dent, il y avait eu cela même dont Bérard éprouvait en lui la fermentation, et qui allait devenir une des formes de sa vie intellectuelle : de l'imagination géographique, Homère, comme le dit Strabon, avait tenu en main des périples ou un périple de navigateurs phéniciens, et le UN IDÉALISTE DE PROVINCE 69 Grec avait animé le sec rapport du marin sémite, en trans- formant les écueils en monstres, les volcans en cyclopes, les îles en nymphes, et le marchand de Sidon en l’Ulysse éternel. Ce que l'imagination géographique d'Homère avait fait pour le périple phénicien, l'imagination géo- graphique de Bérard, guidée par le sens des sites et la science des doublets, allait le faire pour l'Odyssée, mais en sens inverse, c'est-à-dire en retrouvant dans l'Odyssée le périple phénicien, puis en associant le périple et l'Odyssée en une Méditerranée éternelle : après la Médi- terranée antique, la vénitienne, la grecque ou l'anglaise, celle dont l'Odyssée reste le poème inchangé, soustrait à la durée non seulement par sa beauté, mais par la permanence de son cadre marin, la transparence et la sûreté de sa géographie. Il s’agit, bien entendu, de ce qui reste pour Bérard l’Homère supérieur, l'Odyssée » de première zone, soit les Erreurs d'Ulysse, la seule » partie des poèmes homériques écrite d’après un périple. Il ne s’agit pas de l’Zliade et du Massacre des Préten- dants. La perte de ces deux poèmes, perte qui aurait É borné le nom et le royaume d'Homère à une aire exclu- . sivement géographique, je soupçonne que Bérard ne . l’eût pas immodérément regrettée. - Bérard n'avait rien du tout de l’homme qui plaît à ; tout le monde, et ses travaux participèrent de ce carac- * tère de leur auteur. On le lui fit bien voir, non par des - réfutations en règle, qui manquèrent toujours, mais par _ certaine bienveillance ironique et distante qui marquait ” que des augures académiques n'approuvaient pas. On prétendit que les découvertes les plus récentes ruinaïient la thèse de Bérard, ce qui est exactement le contraire de la vérité, puisqu'elles témoignent de plus en plus de l’activité des échanges gréco-égypto-phéniciens, dans la Méditerranée orientale, et qu'elles ont prouvé l’anti- quité insoupçonnée de l'écriture alphabétique, deux > thèses cardinales des Phéniciens et l'Odyssée. Quand A) LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE Bérard paraissait quelque part, il faisait ce qu'on pour- rait appeler l'entrée de la vie, avec une alacrité qui sem- blait provocante. Certains en étaient émerveillés, et d’abord, naturellement, le philosophe de la vie, Bergson, qui, pour l'amour moins du grec que de la vie, se fût fait porter à l’Académie afin de voter pour Bérard. Mais beaucoup d’autres, dérangés dans leurs habitudes, se renfrognaient, exhalaient leur mauvaise humeur contre la dangereuse imagination, et certain : « C’est du Bérard ! » devint un Tarte à la crème! qui dispensait d'examen, de discussion, de réfutation. Par ces harmoniques géographiques et maritimes, Bérard avait cependant fourni au Poète une vibration, un rayon, qui animait en les traversant les épaisseurs accumulées de la Méditerranée éternelle, mêlait l'Odyssée à toute la vie de cette mer, faisait du Poète, rajeuni par la géographie comme Ulysse par l’ambroisie d’Athena, notre guide et notre ami. Et ce que Bérard entreprenait par la géographie moderne, pour le poème homérique, il entendait le faire aussi, par le théâtre moderne, pour les tableaux, le dialogue et le vers homérique. Homère à la double paternité, Homère père de la géographie et Homère père du théâtre, ces deux idées, familières aux anciens (Strabon n'avait pas inventé la première ni Aristote la seconde !) font la raison et le levain de l’œuvre homérique de Bérard. L'Odyssée, qui par son fond est originairement un poème de géographie maritime, par sa forme est origi- nairement un poème dramatique, récité et destiné à être récité, non à être lu, récité par des diseurs en riche cos- tume, dans les fêtes publiques, et associé aux esprits de la déclamation par toutes ses fibres, qui-sont des cordes vocales. La critique allemande avait eu cette idée, mais Bérard, avec un entêtement et une solidité de monta- gnard, l’a poussée, contre vents et marées, préjugés et ironies, à toutes ses conséquences, lui a fait donner et UN IDÉALISTE DE PROVINCE 7x tout son jus sous le pressoir et toute sa sève à l’alambic. Si le poème avait été écrit pour être récité, toute traduction faite pour être lue intérieurement ou indivi- duellement devenait trahison. Bérard s’en rendit compte après avoir écrit, et même fait composer à l'imprimerie, une traduction de ce genre, celle dont on trouve des fragments dans la première édition des Phéniciens et l'Odyssée. La traduction devait, selon lui, pouvoir être lue ou déclamée devant un public assemblé. I1 la voulait une traduction dramatique, et non une traduction livresque. De là l'emploi du vers blanc, qui a été critiqué, qui étonne les oreilles délicates, qui a contre lui un préjugé légitime, et cela à bon droit tant que l’arbitre est le lecteur indi- viduel. Mais les objections tombent dès que le système de traduction ne relève plus que des nécessités de la déclamation à haute voix. L'expérience montre qu’au théâtre une traduction en vers de Sophocle, fût-elle de Jules Lacroix ou de Vacquerie, vaut encore mieux que la meïlleure traduction en prose. Le vers permet à Bérard de satisfaire l’oreille qui vient écouter un poète, de même que l’absence de rime permet une exactitude plus grande ; car ce n’est pas seulement la couleur qu’on doit admirer dans cette traduction, mais, comme le dit Paul Mazon, sa vertu ’d’exactitude, la symbiose du texte grec et de la version française. Ici encore l’œuvre écrite de Bérard rend insuffisam- ment la phosphorescence d'idées, la poussée d’homérisme vivant, la création continuée qui suivait et pro- longeait dans sa parole sa traduction d’'Homère. La litté- rature parlée et la littérature écrite lui semblaient, tout le long des littératures, deux mondes différents et opposés, plutôt en lutte qu’en accord. Et en éternel combatif il prenait parti pour l’une contre l’autre. Il ÿ avait chez Bérard une pensée de derrière la tête, que tout de même _ sa’culture normalienne et son humanisme lui défendaient d’expliciter et de propager, maïs qu’il confiait dans l’in- 72 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 2 timité. C'est que l’écrit pour l’écrit, l'écrit qui sort du rôle d’aide-mémoire, a empoisonné la littérature. L'Enéide est la grande épopée écrite, le chef de file de la littérature du livre, de la littérature pour les yeux. De là, chez Bérard, une antipathie contre Virgile, une guerre de revanche du Grec contre le Romain. L’anti-romanisme de cet helléniste venait de loin, allait loin. Il allait jusqu’à se demander si, de Sophocle à Victor Hugo, la poésie avait réellement vécu, si on n'avait pas été trompé par son. fantôme livresque, comme Menelas poursuivit à Troie un fantôme d'Hélène. Il avait imaginé d'attribuer à Ferrero, l’histoire pessimiste, cette idée que la déca- dence de Rome a commencé avec le meurtre de Remus par Romulus. Mais pour lui-même la décadence de la poésie semblait commencer au Massacre des Prétendants, qui, après les Erreurs d'Ulysse, lui paraissaient du Voltaire après du Racine. Tout cela, bien entendu, cum grano salis : tenez-le pour cette pointe de paradoxe, d'extrémisme et d'humour que Bérard aimait à mettre dans ses propos et qu'il se gardait, sauf de rares excep- tions, de hasarder dans ses livres. Mais la mort l’a pris alors qu'il avait encore bien des livres à écrire, qu’il s'était contenté de parler, et d’abord un livre sur le livre, soit une explication et une mesure de l'écart entre: l'Odyssée et le reste de la littérature. % * * Le vœu de fidélité à l'Odyssée, Bérard l'avait prononcé pendant son séjour à l'École d'Athènes, et particulière- ment pendant sa campagne de fouilles en Arcadie. L'étude géographique et toponymique de l’Arcadie lui avait révélé l'importance, en ce pays intérieur, des cultes. venus de la mer, et des peuples de la mer. De là sa thèse sur l'Origine des Cultes Arcadiens, vraie préface aux Phéniciens et l'Odyssée, premier manifeste, premier acte SACS 2 : UN IDÉALISTE DE PROVINCE 73 de cette chasse au doublet gréco-sémitique, qui allait lui permettre de retrouver ce que les lansonistes appelle- raient les sources d'Homère. Mais dans le doublet gréco-sémitique, il ne s’agit pas seulement des sources d'Homère, il s’agit des courants permanents de la Méditerranée éternelle. Pareillement Bérard n’a pas seulement cherché dans ses trois ans d'École d'Athènes la Grèce et l'Orient des inscrip- tions et des ruines, mais la Grèce et l'Orient d’au- jourd’hui et de demain, sur qui sa pensée animatrice allait jeter inlassablement des lumières et des appels. Bérard aimait et soutenait de toutes ses forces les corps auxquels il appartenait, École Normale, École d'Athènes, Sénat. Son esprit de corps valait son patrio- tisme jurassien. Cependant, en ce qui concerne l’École d'Athènes, il déplorait qu'une lignée de directeurs honnêtes, bons proviseurs, eussent découragé dans leur maison tout ce qui n'était pas fouilles et épi- graphie, surtout épigraphie ! On était précipité dans Athènes et dans l’épigraphie comme on était préci- pité, rue d’'Ulm, dans la grammaire. La direction d’un homme d'esprit comme Mgr Duchesne a suff pour que l’École de Rome donnât à la politique un Romier, un Serruys et un Massigli. On imagine ce qu'eût été pendant quelques années à l’École d'Athènes, pour l'expérience de la Grèce et de l'Orient, de leur économique et de leur politique, une direction Victor Bérard ! Entre les générations qui depuis bientôt un siècle sont sorties de l’École, deux hommes seuls ont apporté d'Athènes quelque chose de neuf et de vivant, à jeter dans la cir- culation du jour, de la politique, de la vie : ce sont About et Bérard. Car nous ne compterons par le pur lettré Gebhart, le terne Mézières, ni Gaston Deschamps. Et si on me dit qu'About n'était qu'un plaisantin, je ne m'échaufferai pas pour y contredire. Cependant cet _ Athénien anticlérical équilibre et rappelle un peu, sur 74 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE le registre parisien, la force montagnarde de Bérard. Notez d’ailleurs que Bérard avait gardé la température du XIXe Siècle, le journal d’About et de Sarcey, qu'on recevait et commentait chez son père, le pharmacien de Morez. De l’École d'Athènes, Bérard rapporte d’abord le goût des choses de la mer, qui fera de lui le maître écouté de*plusieurs générations de marins aux Hautes Études Maritimes, — ce goût que retrouvaient chaque jour dans Tambroisie originelle et dans l’embrun homériaue Îles quatre heures matinales d’Odyssée. Mais il rapporte surtout le sens de cette question d'Orient qui est restée jusqu’en 1919 le nœud et l’école de la politique mon- diale. Il revint de Grèce avec deux valises : son bagage d'idées odysséennes et son bagage d'idées et de politique orientale, son Athèna au repos et son Athèna casquée. Les questions d'Orient ont donné à Bérard, en poli- tique, cette aire limitée de spécialiste où il aïmaït se sentir tenu, et que l'Odyssée fournissaït à l’historien. Mais d'autre part les questions d'Orient, avec leurs ramifica- tions anglaises, russes, asiatiques et françaises, éclairaient et animaient pour lui tout l’ancien continent, comme l'Odyssée soulevait, des colonnes d’Hercule en Phénicie, toute la vie millénaire de la Méditerranée. De là ces livres, publiés d’abord dans la Revue de Paris, qui trai- tent aussi bien de l'Angleterre protectionniste, du pro- ._ blème russe et de la révolte de l’Asie que des affaires macédoniennes, arméniennes, grecques ou turques. Liés à une‘actualité, et d'avant-guerre encore, ils ont nécessai- rement vieilli. Ils méritent cependant d’être relus pour des pages de géographie d’une originalité et d’un éclat éblouissants. La géographie a eu dans la littérature de notre temps son technicien, Vidal de la Blache, même ses critiques, comme Henry Bidou, mais aussi et d’abord son dramaturge et son poète, qui.est Victor Bérard. Ce dra- maturge et ce’poète, connaissez-le par exemple dans de UN IDÉALISTE DE PROVINCE 75 tableau extraordinaire de la géographie de l'Iran qui est la première partie des Révolutions de la Perse. Voyez- y ce que Bérard a construit sur ce thème : l’analogie des oasis sur les sables et des îles sur la mer, l’applica- tion de la géographie de la mer à la géographie du désert. C’est, dans la lumière et les hauteurs, la poésie même qu'a vulgarisée l'Aflantide. On s’est étonné, même scandalisé, de ce qu’un spécia- liste de la politique étrangère ne fût pas un colonial, ait pris parti à diverses reprises contre la politique coloniale. Il ne faudrait cependant pas oublier que la politique coloniale à été imposée par des groupes économiques et financiers au pays, qui en voulait peu, imposée par une propagande habile et une presse « éclairée ». Les empires coloniaux, anglais, hollandais, allemands, pareïllement, sont d’ailleurs, à l’origine, l’œuvre de groupes d'hommes d’affaires. Il y a là des pentes et des nécessités du capi- talisme moderne. Nous les trouvons dans notre héritage et nous les acceptons comme le reste. Mais Bérard était un vieux radical, et il n’aimaït pas la politique d’affaires. Surtout il était hanté par cette idée que la guerre euro- péenne naîtrait des conquêtes et des rivalités coloniales. Déjà elles avaient failli nous amener la guerre avec l'Angleterre, à propos du Siam en 1893 et du Nil en 1898. En xort, Bérard vit nettement la guerre balkanique, puis européenne, au bout de la politique de conquête maro- caine, puisque cette conquête ouvrait l'ère du partage et de la liquidation de l'Islam. II n’avait de parti-pris ni contre la pénétration française au Maroc, ni contre le contrôle de l’Europe sur l'Islam, mais il savait que l’outre d'Eole était embarquée avec l'équipage à bord du vais- seau. Il connaissait les marins susceptibles de l'ouvrir et de jouer avec la rose des vents, celui-ci à Vienne, cet . autre à Berlin, un troisième à Saint-Pétersbourg, sans compter, bien entendu, ceux de Paris. De là sa politique dela Revue de Paris, la politique d’un contrôle prudent 76 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE au Maroc et d’un accord Maroc-Bagdad avec l’Alle- magne. Très attaché à l'entente cordiale, comme Cle- menceau, ami et admirateur de l’Angleterre, Bérard entendait que les accords de 1904 en facilitassent d’autres, au lieu d’y contredire, ce qui est également l'attitude de Jaurès dans les discours et les articles que recueille le volume de ses œuvres, la Paix Menacée. Ulysse gour- manda en vain l’équipage. En 1911 la Revue de Pans, que dirigeait Lavisse, dut choisir entre Bérard et l’amitié d'Étienne, entre l’idéaliste radical de province et le chef des groupes coloniaux, M. René Pinon, au banquet de la Revue des Deux-Mondes, rappelait l’autre jour le mot habituel de Francis Charmes, l’ancien directeur de la Revue : «La politique ce sont les intérêts. » Le colonia- lisme est pour un directeur de revue le premier de ces intérêts. Bérard quitta la Revue de Paris. Il n’eut d’ail- leurs pas à le regretter : presque aussitôt les électeurs du Jura lui donnèrent une autre tribune, l’envoyèrent au Sénat. Quand loutre d'Eole fut ouverte, il fut contre Posei- _ don déchaîné un des premiers à la manœuvre. Homme de l'Est et jacobin (il le disait nettement) il eût fait sous . la Convention un magnifique représentant en mission à la frontière. L’Eternelle Allemagne est le livre militaire d'une frontière à défendre. Mais à la frontière même il faut qu'Homère soit là, monte la garde. La mobilisa- tion d'Homère ce fut le livre sur Wolf, Un mensonge de la science allemande, dont le dessein un peu forcé s'explique par les nécessités de cette littérature spéciale. Mais depuis cette époque, Homère, et d’abord chez Bérard, a été rendu à la vie civile. Bérard eut été le dernier à prononcer le mot qu’un Parisien malveillant en 1014 a prêté à un élu des Pyré- nées : « Défendez votre frontière, nous défendrons la nôtre! » L'Eternelle Allemagne défendait la frontière commune. Mais Bérard, paradoxalement Jurassien, UN IDÉALISTE DE PROVINCE 77 militant du patriotisme local autant que du patriotisme français, mit après la guerre le principal de son activité politique à défendre sa frontière à lui, contre les voisins de cette frontière. Quand on sait ce qu’étaient pour lui le Jura et ses questions frontalières, on ne s'étonne pas que son œuvre la plus considérable après l'Odyssée reste son énorme rapport de deux mille pages in-quarto sur la question des zones genevoises. Ce travail il ne faut pas l’escamoter quand on parle de Bérard, mais le mettre en place et en lumière. Tel qu'il est, il nous représente, après tout, son œuvre jurassienne, comme l'Odyssée et les Phéniciens Son œuvre méditerranéenne. Poète de la géographie et des sites, il vécut du Jura et de la Méditerranée. Au Jura ! * * * Une des dernières idées de Bérard, et qu'il aurait sans doute réalisée, c'était d’ériger — et d’inaugurer face à la Suisse — un buste de Pasteur sur la frontière française, entre les Rousses et Saint-Cergue, avec cette inscrip- tion : « Ici commence le pays de Pasteur ! » Je souhaite- rais qu’on réalisât le projet de Bérard, maïs que, sous le buste de Pasteur et sur les quatre faces du monument, on plaçât quatre médaillons de bronze, avec cette suite à l'inscription : « Et de Fourier, de Proudhon, de Cour- bet, de Bérard. » Les cinq noms formeraient une parfaite synthèse du génie franc-comtois. Ce génie a pour marque une rudesse montagnarde, une originalité de source jaillie toute formée du calcaire comme la Loue, et ce que l’un des cinq, Fourier, appelle l'écart absolu. Tel est le trait qu’à travers leur culture Pasteur porte dans les Instituts, Bérard dans les écoles et au Sénat, mais que le « courtaud de boutique » Fou- rier, l’ouvrier Proudhon et le paysan Courbet présentent à l'état nature. Sainte-Beuve, dans son livre sur Prou- dhon, marque, comme explication de sa causticité dans 78 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE la polémique, sa nature jurassique. Le Comtois est un homme carré, il a raison en long et en large, le : « Ce n’est pas douteux ! » de Bérard est un mot comtois. Et la devise historique du Comtois c’est : « Rends-toi, Comtois ! — Nenny, ma foi ! » Donnons d’ailleurs du jeu à une vue qui risquerait de paraître elle-même trop peu douteuse, et rappelons que le Comtois Jouffroy, l’homme des précautions passionnées, du doute, indéfini et d’un amiélisme larvé, se place à l’antipode de Proudhon, — trop à l’antipode pour n'être pas l'extrême d’une même nature. { La nature combative de Bérard faisait partie de sa santé et de sa belle humeur. Non seulement Jurassien, mais Jurassien du haut, fier d’être de la montagne, il regardait avec un air de joyeux défi les deux plaines entre lesquelles se plissent les sept gradins de son département. Ce robuste Gargantua menait contre la duché de Bourgogne une guerre picrocholine, où l’ami qui écrit ces lignes était généralement l'adversaire. Je fus très content quand je trouvai dans la correspon- dance de Proudhon une lettre de jeunesse où Proudhon refuse de collaborer à la Revue des Deux Bourgognes sous ce prétexte : «La Duché y a le pas sur le Comté, et les Bourguignons n’y ont d’encens que pour eux-mêmes. » Je la montrai à Bérard : « Vous voyez que les Comtois. n'ontpas changé !» Il y a six ans, Bérard, qui n’avait pas encore écrit le Rapport sur les zones franches, parlait comme représentant du Jura, à la fête de la mi-été qui, à la Givrine, entre Saint-Cergue et les Rousses, fait fraterniser tous les ans Jurassiens, Vaudois et Genevois. Bérard fit un beau discours d'amitié, très applaudi, et cita des vers de quelqu'un qu'il appela « notre grand poète comtois ». C’étaient deux strophes de la Marseil- laise de la Paix. Victor Hugo est né à Besançon, mais il fallait exclure l’idée qu’un Bérard pût attribuer à Hugo des vers de la Marseillaise de la Paix, et je ne comprenais. | t #7 | Éi | _ UN IDÉALISTE DE PROVINCE 79) pas. Je lui demandai : « Qu'est-ce que c’est que ces Strophes d’un prétendu poète comtois ? — Lamartine, parbleu ! Il est Comtois. Sa grand'mère était de Morez ! Allez donc dire que ce n’est pas le sang comtois qui l'a fait poète! — Mais ne ceroyez-vous pas que le Mâconnais ?...» Sur cette affaire de détournement de poète et d’impérialisme jurassien, la guerre picrocholine recommença, esbahissant un Genevois, qui dit : « C’est. étonnant | Je croyais qu’en France il n’y avait plus de provinces, depuis la Révolution. — Et vous n'avez rien vu !» Je ne croyais pas si bien dire, puisque la guerre de l’auteur de Genève et les Traités contre l’autreïplaine, celle qui est à l'Est du Jura, allait commencer. Je suis incompétent sur l'affaire des zones, qui est x soumise à une procédure d’arbitrage. Français moyen ._ je n'en connais pas plus le fond que le Suisse moyen, et nous laissons nos procureurs plaider nos dossiers. Du point de vue qui nous occupe, l’intéressant est préci- sément de voir chez Bérard s'implanter puissamment, en terrain jurassien intégral, une grande et antique nature de procureur du roi de France. Des Suisses m'ont dit souvent : « Mais l'affaire des _zônes n’est pas une affaire comtoise ! C’est une affaire _ du Pays de Gex et de la Savoie. Alors que vient faire là le patriotisme comtois de Bérard ? » C'est vrai! Mais outre que la Zône mord sur la chaîne du Jura, ïl faut dire que le pays de Bérard a une vieille affaire avéc le canton de Vaud, celle du Val des Dappes, et qu’il y a entre l’arrondissement de Saint-Claude.et le côté suisse, des histoires frontalières de bétail et de chasse, sur lesquelles il est douteux que C. F. Ramuz écrive une épopée en prose comme la Séparation des Races, mais qui nous autorisent au moins à rappeler que ‘Voltaire a immortalisé les difficultés de mur mitoyen _ entre Ferney et Genève. 80 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE Je parlais tout à l’heure de Gargantua. Si le rapport de Bérard?sur la petite question des zones s’est étendu à ces proportions gigantesques, si le démon de Bérard : a pris, presque à son insu, ses coudées franches, c’est | qu'un génie de légiste de la frontière, de grand procureur, « s’est éveillé chez lui; conjointement avec ce génie d’ani- À mateur théâtral que l’auteur du Drame Epique a porté | dans son interprétation d'Homère. ! Ces énormes volumes sur les zones franches ne sont, ï comme le poète odysséen écrit, qu’un résidu de ce qui était fait pour être dit, et qu’il fallait écouter. Ils sont durs à lire, mais c'était une joie d'entendre Bérard en réciter les arguments, la littérature historique, les jouer, # comme le rhapsode récitait et jouait un chant d'Homère, * où les Genevois faisaient figure de prétendants injurieux, # et où le grand Comtois descendait de la Faucille, l'arc \ en main, sur la cité hostile de Calvin. On songe à la cam- pagne de Proudhon, le meilleur des hommes, contre les économistes, et l’on ne s'étonne plus que, pour s'être répandu en propos énergiques contre la Colonne, Courbet ait été fait responsable de sa chute. Bérard attachait une grande importance au remboursement de la dette d'Henri IV sous Louis XV, remboursement qui selon lui rendait caduques les stipulations de 1815. Il a écrit là- dessus des pages vivantes, mais il fallait l'entendre inter- préter en dialogue les négociations des ministres du roi avec les envoyés de Genève ! Son accent jurassien, aussi caractérisé que l'accent lorrain de Barrès, disparaissait pour faire place, dans la bouche de M. de Choiseul, à des discours irréfragables, condescendants et nuancés, dits d’une voix que le ministre de S. M. semblait tirer d’un talon rouge. Puis Bérard prenait l'accent genevois, qu'il imitait à merveille, et, à travers son jeu, les propos cauteleux, les ruses vite percées à jour des envoyés de la parvulissime République, sortaient tout vifs, eût-on dit, des rues basses de Genève. Il y a dans l'Odyssée Rés S. UN IDÉALISTE DE PROVINCE 8I un épisode d'Hélène près du cheval de Troie, avec des changements de voix, qui paraissent singuliers et qui ne s’animent pour nous que si nous y voyons un pas- sage fait pour la récitation polyphonique du rhapsode. À l’antihelvétisme du frontalier jurassien, à l’anti- colonialisme, antistephanisme et antiaffairisme du nor- malien idéaliste, il faut joindre l’anticléricalisme naturel à un arrondissementier de Saint-Claude. Il y a des pays . où l’on peut tenir pour très primaire la distinction hugo- lienne entre le temps d’avant et le temps d’après la Révo- lution, entre les ténèbres et la lumière, le monstre esclavage et l’ange liberté. Mais s’il existe une terre en France où cette distinction prenne figure de vérité, c’est le pays de Sainte-Claude, où une corporation de cha- noines avides et grossiers tint, jusqu’à la nuit du 4 août, malgré Voltaire, un pays tout entier dans le statut du servage. De là un peu l'accent de l’anticléricalisme jurassien chez Bérard. Mais d’ailleurs aussi! Charles Andler, dans sa Vie de Lucien Herr, rappelle quel rôle d’animateurs ont joué pendant la bataille dreyfusienne, au Quartier-Latin, Bérard et son ami Chamonard. L'affaire Dreyfus, plus que n'importe quoi, avait donné à Bérard sa conscience militante d’idéaliste de province. Le coté caséiste de la Société des Nations avait fait de lui un adversaire aussi de l’autre Genève, celle du Quai Wilson, et l’on sait quelles croupières il tailla dans les commissions du Luxembourg à la Coopéra- tion Intellectuelle. Car il tenait une grande place et exerçait une vaste influence dans ce morceau traditionnel et vivant de province qu'est le Sénat. Bérard y incarnaïit avec flamme, originalité et invention le meilleur de la République, un mouvement, une liaison, un dialogue entre trois visages de la République que j'appellerai République des procureurs, République des professeurs, République des _ idées. 6 ‘82 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE Il comprenait et admettait la première. Son tempé- rament n'était pas du tout celui d’un procureur cau- teleux, comme son compatriote Grévy, mais d’un procureur militant et botté du roi de France, un Guillaume de Nogaret, qui, faute d’aller à Aragni, se fût arrêté à Satigny. Cependant la spécialité de l’Uni- versité, de l’École: Normale, dont Bérard était au Sénat, aussi, le procureur, ne consiste pas à alimenter la République des procureurs. Elles ont leur République à elle, moins celle d'intérêts à procurer que d'idées à incarner et à répandre. Sa culture, sa vitalité, son accord profond avec des puissances autochtones, sa cohésion avec da terre, son intelligence des souffles et des courants, sa double nature d'esprit monta- gnard et d'esprit maritime, d'humaniste et de poli- tique, désignaient le sénateur du Jura comme le grand sapin du Rizoux dans la vieille futaie départemen- tale du spirituel républicain. Sans doute avait-elle rai- son, à la Givrine, sa galéjade sur le poète comtois ! Elle témoignait de ce qu’il y avait de jurassien, de forestier et de libre dans le génie de Lamartine, La Montagne de Bérard est bien la grand'mère homéride du poète qui a fait la République puissante et salubre. ALBERT THIBAUDET HYMÉNÉE A mon filleul Alain. CHAPITRE PREMIER Après le repas, la mère s’endormit, la tête penchée sur la poitrine. Le pére, qui lisait son journal en fumant _ sa pipe, leva les yeux vers Maurice. — Laissons-la, dit-il à mi-voix. Un petit somme lui fera du bien. Tu vas au bal ? — Oui, père. Devant l’armoire à glace, Maurice, impatient, nouaït sa cravate. Il avait eu beau se dire, au retour du stade, où, dans l'après-midi, il avait couru et gagné le cent mètres, qu’il rentrerait de bonne heure, il s'était, comme toujours, laissé entraîner par les copains. Il savait mal leur résister. Après le stade, il était de règle de s'arrêter à l’auberge du Beau Soleil, pour y boire du vin blanc — et chahuter un peu. Rentré en ville, on « faisait » la rue Saint-Guillaume, jusqu’à l’heure du dîner. Tout cela plaisait beaucoup à Maurice, d'habitude. Mais ce soir, il y avait bal sur les Promenades. Berthe avait promis de l’y retrouver. Il ne comprenait pas comment il avait pu, si bêtement, se mettre en retard. — Prends la clé, dit le père. Tu rentreras de bonne heure ? — Süûrement. 84 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE — Ta mère s'inquiéterait. Tu sais bien comment elle est, Maurice ? — Sois tranquille. — Alors bonsoir, mon garçon, et amuse-toi bien. — Bonsoir, père. Ils se serrèrent la main, et Maurice sortit sur la pointe des pieds. M. Lacroix vint s’accouder à la fenêtre. Quelle jolie soirée ! Juste ce qu’il fallait de vent pour que la chaleur ne fût pas accablante. En bas, la rue était blanche de poussière entre ses boutiques fermées. Il suivit son fils des yeux. Maurice marchaït hardi- ment, le canotier un peu penché sur l'oreille. M. Lacroix admira ses belles épaules, son air gaillard. « Comme on voit bien, se dit-il, qu'il sort à peine du régiment | Qu'il est dégagé ! » M. Lacroix aurait eu plaisir à aller voir danser, si la. promenade qu'il avait faite dans l’après-midi ne l’avait fatigué. Il n’était pas casanier. Tous les dimanches il allait à la campagne, et tant que les soirées se mainte- naient belles, il faisait un tour, avant de se coucher, pour se dégourdir les pieds. Parfois, sa femme l’accom- | pagnaïit. Elle se plaignait bien qu’il marchât trop vite | pour elle, qu’un rien essoufflait, mais cahin-caha, ils faisaient leur petit tour de ville et, quand ils rentraient, M. Lacroix ne manquait jamais de dire : — Eh bien, avais-je pas raison ? — Mais oui, Pierre, répondait Mme Lacroix. Il me semble que je dormirai mieux à présent. — Parbleu ! Ça vous tient en santé. Et crois-tu que je n’aie pas besoin d'exercice après mes huit heures de bureau ? Quand elle était trop fatiguée, il partait seul. Il était rare que Maurice l’accompagnât dans ces courtes sorties du soir, et M. Lacroix ne le lui demandait jamais plus. C'était bon autrefois, quand Maurice était gamin. Alors, HYMÉNÉE 85 dès le repas fini; M. Lacroix s'écriait : « Arrive ! » Et Maurice s’empressait. Mais aujourd’hui ! « La vie est trop courte, se dit M. Lacroix. Il me semble encore le voir quand il est venu avec sa mère me chercher après ma démobilisation à Rennes. On dirait que c'était hier. » Il y avait de cela douze années, et M. Lacroix entrait dans la soixantaine. Vigoureux, à peine grisonnant, c'était un homme de belle prestance, épaissi par la vie de bureau, mais encore alerte. Son humeur était douce et aimante. S'il pensait à la vieillesse, c'était sans amer- tume. La mort viendrait, comme pour tout le monde, mais elle était loin encore, et il se fût dit heureux, si sa femme eût été moins souvent malade, moins triste, et si Maurice lui eût confié ses pensées. Ils avaient eu ce fils après quinze ans de ménage, alors qu’ils n’espéraient plus. Ils s'étaient passionnément attachés à lui, « oui, jusqu’à en être bêtes » se dit-il en souriant. Que de soirées passées à parler de lui, quand il dormait dans son berceau, à faire des rêves d’avenir, à chercher sur son petit visage, des ressemblances ! Il avait les yeux noirs de sa mère, mais les cheveux châ- tains, longs et souples, étaient ceux de la tante Jeanne, la sœur de M. Lacroix. C’est en grandissant que Mau- rice s'était mis à ressembler à son père. Il avait de lui la carrure, la démarche, jusqu’à des façons de se tenir et de parler. Si le temps ne les avait tellement jaunies, on aurait pris les photographies du père, à vingt ans, pour celles du fils. Comme tous les pères, M. Lacroix avait rêvé de se faire un ami de son fils. Mais le garçon, pourtant affec- tueux, semblait n'avoir rien à dire à son père. Il ne parlait que sports, voyages. Il méprisait son pays, « pauvre trou, sans ressources pour un jeune homme un peu actif ». Le seul nom de Paris l’enchantait. Il y avait bien passé une huitaine de jours en tout, à l'aller et au retour de ses permissions. Cela avait sufñ pour que 86 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE Paris demeurât à ses yeux comme l'image même du bonheur. Mais quand il parlait de Paris, il prenait soin de ne rien dire du plaisir qu’il attendait à y vivre. Il savait qu'avec les vieux, parler de plaisir est un danger. Aussi, ne donnait-il comme raison à son désir de s’expa- trier, que le souci de se faire une vie plus libre et de gagner plus d’argent. « Je ne dirais rien, pensait le père, qu'il fasse sa vie, mon temps est fini. Mais ne serait-il pas mieux ici avec nous ? Le voilà, comme moi, entré aux chemins de fer. Il n'aurait qu’à se laisser aller. Peu à peu il prendrait du grade. Il aurait une petite vie tranquille. Comme moi, il se marierait à sa porte. Nous serions tous heureux ensemble, et au moins la mère ne souffrirait pas. Mais la jeunesse n'entend pas raison. » Il y avait encore quelques lueurs du côté de Brest. Une lumière grise, alourdie de poussière, enveloppait les toits d’ardoises comme une buée. M. Lacroix avait laissé mourir sa pipe. Les bras croisés sur la barre d'appui, il regardait ces choses qu'il avait connues toute sa vie. Il aurait pu nommer chaque maison, dire à qui elle appartenait, qui y logeait, situer la moindre ruelle, et indiquer le moyen de s’y rendre en prenant par le plus court. C'était son pays, sa ville. Il y était né et il savait qu’il y mourrait. La mort lui en paraissait moins dure, Il ne se demandait pas pourquoi il était si attaché à ces choses, maïs il n'aurait pas pu vivre ail- leurs. Et quand Maurice parlait de Paris, M. Lacroix se disait que le pauvre petit y serait si malheureux qu’il finirait bien un jour par rentrer au pays. Sa femme s'était réveillée. Elle relevait la table. Il l'entendit aller et venir dans la pièce, poser une bassine pleine d’eau sur le feu, pour la vaisselle. Il s’attarda encore un instant à la fenêtre. La nuit prenait la ville tout entière... Des flons flons par-dessus Le toits arri- vaient jusqu’à lui. HYMÉNÉE 87 CHAPITRE II Maurice eût couru, s’il eût osé. Pour la première fois de sa vie, il portait de vrais escarpins de bal, fins, souples aux pieds comme des sandales de sport. Il ne s’entendait pas marcher : rien qu’un frôlement d'air vif. Son pas rebondissait sur les pierres nettes et encore chaudes du trottoir. Dans la rue Saint-Guillaume, la glace illuminée d’un magasin le tenta. Il voulut s’appro- cher, jeter encore un regard à sa toilette. Mais des bourgeois passaient en famille, le cigare aux lèvres. Ils se moqueraient de lui. Et Maurice ne s’arrêta qu’au fond de la rue des Promenades, à deux pas du bal. Caché dans la nuit d’un portail, il tira de sa poche une belle rose blanche, qu'il piqua dans la boutonnière de sa veste, Il ne pouvait rien voir encore, sauf, dans le ciel, la lueur qu'y projetaient les illumimations, mais il enten- dait, mêlés aux sons délicieux de l'orchestre municipal, les glissades des danseurs sur le sable dur, les rires, le murmure voluptueux de la fête. Son cœur battait, comme certains soirs de « descente » dans les mauvais lieux de la rue de Gouët. Il s’approcha de l'enceinte, montra sa carte de faveur, et entra. Lumières. Autour du kiosque de bois couronné de lampes qui faisaient étinceler les cuivres des instru- ments, les visières des casquettes, le bâton argenté du chef d'orchestre, s'’ouvrait un grand espace sablé, clos de tilleuls illuminés jusqu'au faîte” de lampions de toutes les couleurs et de tous les dessins : verts et cylindriques, rouges et gonflés comme des vessies, ou jaunes, en forme d'étoile. De place en place, de grosses lampes électriques dont l’éclat noircissait les feuillages. 88 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE D'une main protégeant sa rose, Maurice entra dans la foule. Une danse finissait. Des filles, qui retournaient à leur banc, bras dessus, bras dessous, éclatèrent de rire en se montrant la rose. Mais ce soir, Maurice redou- ‘ tait moins le rire des filles que la rencontre des copains. Il aurait tant voulu leur cacher son secret ! « Où est- elle ? Je ne la vois pas. » A l'écart, sous le papillon d’une lampe à acétylène, un limonadier avait dressé ses tréteaux. On s’y bous- culait. Les bouteilles de. bière, les sodas qu’on débou- chaiït, claquaïent. Il fallait se presser, boire debout. Les musiciens attaquaient une nouvelle danse. Maurice fit un premier tour dans le bal. Le parfum de la rose, ranimé par l'air nocturne, l’enveloppait. Il penchait amoureusement la tête pour le mieux respirer, et y retrouver son bonheur de la veille : le goût d’un | premier baiser. Une femme l’aimait. Elle le lui avait dit en lui donnant cette rose. Elle était là, quelque part, venue pour lui. Elle avait promis qu’elle viendrait de bonne heure. Il ne la trouvait pas. Elle viendrait. Il allait la rencontrer tout à l’heure. Patience. Ce n’était pas une femme comme les autres, qui promet et qui ne tient pas. C'était une jeune fille qui n'avait jamais eu d'aventures encore, et qu'il avait « conquise »… Elle serait là dans un instant. Quel bonheur ! Tout cela s'était fait il ne savait pas lui- . même comment. Un dimanche, deux mois plus tôt, comme il se rendait au Stade, il avait aperçu dans un sentier de traverse, un homme assis sur un pliant, en train de peindre. C'était M. Garel, son vieil instituteur. « Où cours-tu si vite, mon garçon ? » avait demandé M. Garel. Maurice, touché de s'entendre tutoyer comme à douze ans, s'était approché. « Au Stade, M. Garel. — Oui, il paraît que tu fais un fameux coureur. Je suis allé quelquefois te voir -au Stade et je dois même avoir dans mes cartons des e HYMÉNÉE 89 croquis où tu te reconnaîtrais. Tu as raison. Il faut occuper sainement ses loisirs. Moi, en attendant la retraite, je fais un peu d’aquarelle, pendant que ma fille cueille des fleurs. » Une jeune fille brune, grande, élancée, venait: vers eux à travers un champ, serrant sur sa poitrine une brassée de fleurs. Elle souriait. « Voilà ma fille, avait dit M. Garel. Te souviens-tu de Maurice Lacroix ? — Oh ! mais, s'était écrié la jeune fille, je pense bien. Tout le monde le connaît ! » Il avait rougi, balbutié quelques mots de politesse, et s'était hâté de prendre congé. Comme elle lui avait plu ! Le lendemain, il l'avait croisée dans la rue, et saluée, sans oser l’aborder. Ayant découvert qu’elle était dactylographe chez un grand marchand de confection, il s'était arrangé pour se trouver tous les soirs à la sortie des employés. Une fois, il avait osé lui demander des nouvelles de son père. Elle s'était laissée reconduire. Il était revenu le lendemain, puis tous les jours. Un soir en la quittant, il lui avait baïisé la main avec une tendresse si insistante, qu’elle s'était brusquement dégagée et enfuie. Hier, elle avait détaché de son cor- sage cette belle rose blanche qu’il portait à la bouton- nière, et la lui avait donnée avec un baiser. Elle avait promis de venir au bal... Où était-elle ? Neuf heures et demie. Des gens attendaient encore aux portes. Une poussière s'élevait au-dessus des dan- seurs. Il y eut une pause, une course vers la buvette, puis une nouvelle danse, une nouvelle pause, et encore une danse... Il ne la trouvait pas. Il avait beau aller, venir, contrarier ses pas, se glisser entre les danseurs qui le bousculaient, elle n’était nulle part. Et la foule augmentait toujours. Il s’obstinait, mais chaque instant qui passait lui enlevait un peu de son courage. À la manière dont les gens le regardaient, il pensa que son dépit se voyait et voulut prendre un air indifiérent. 90 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE Mais il avait envie de pleurer. Elle ne venait pas, et l'heure passait. Il était maintenant dix heures. Bientôt, on ouvrirait toutes grandes les ‘portes du bal : entreraït qui voudrait, sans payer. Et la bataïlle de confettis commencerait. Alors, même si elle était venue, il n’y aurait plus le moindre espoir de la retrouver. C'était fini. Non seulement pour ce soir, mais pour toujours. Ce premier baiser, cet aveu, n’avaient été qu’une sur- prise. Elle s'était ressaisie, elle ne voulait plus de lui... « Pourquoi ? Qu'y a-t-il en moi que les femmes fuient toujours ? » Il se trouva ridicule avec ses beaux escarpins, sa rose blanche, qu’il eût voulu jeter. Mais comment jeter une rose en plein bal ? Et partir, il n’y songeait pas. Le spectacle de la joie des autres lui était nécessaire : il y puisait une certitude de plus en plus grande de son | malheur, ù 11 s’assit sur un banc et alluma une cigarette, la première de la soirée. Il s'était retenu de fumer pour garder une haleine pure. Mais il n’était plus question de baisers. Dans les trous des feuillages des étoiles apparais- saient. La fête battait son plein. Des lampions s’en- flammaient, brûlaient un instant sur leur tige de fer avant de se répandre en flammèches sur la foule. Quel beau décor, pour être malheureux ! Tout se passait comme dans un film. Malgré la sincérité de son dépit, il se voyait, assis à l'écart, et délaissé comme le héros glorieux et méconnu d’un conte. Et il se résignait. Le bonheur de l'amour n'était pas encore pour lui. Plus tard — bientôt -— à Paris. À vingt-deux ans, Maurice connaissait les déceptions de la gloire. À quoi lui avait-il servi jusqu’à présent d’être l’un des joueurs de foot-ball les plus connus du Stade, le coureur le plus « vite » de sa région ? Il était célèbre parmi la jeunesse de sa petite ville. Souvent, HYMÉNÉE OL les journaux sportifs avaient raconté ses exploits, publié son portrait. Au Stade, il avait surpris plus d’un regard de femme qui l'avait fait rougir. Mais la gloire, en lui révélant qu'il pouvait être aimé, ne l'avait pas guéri de ses craintes, et il avait continué à redouter les rires des filles, et leurs moqueries. Seule, la présence des copains l’affermissait, et encore! Il n’osait pas les imiter. Les copains répondaient aux rires des filles par d’autres rires, ils les abordaient, les poursuivaient. Souvent, elles devenaient leurs maîtresses. Maurice, devant les copains, affectait de mépriser les femmes. Certains soirs, s’il dansait au « guinche » du Pont de Souzin, il prenait des airs durs pour ses cava- lières. Il dansait d’ailleurs rarement. Le plus souvent il demeurait assis au fond de la grande salle vitrée, un bock devant lui. Et de temps en temps, il jetait avec _ dédain sur la table de marbre, quelques gros sous pour qu'on remontât la « chignole ». Les copains pouvaient s’y tromper : les filles, non. Rien qu’au son de sa voix, elles devinaient ce qu’il s’appliquait tant à cacher. Elles voulaient bien le plaisir, mais l’amour leur faisait peur. Elles se disaient entre elles : « Il ne faut pas aller avec ce type-là. » Ce n’était pas seulement les femmes qui le mettaient ainsi en quarantaine. À l'occasion, les copains qui pourtant l’admiraient, qui étaient fiers de sa gloire, savaient manœuvrer pour l’écarter d’une « virée » à la campagne. Il n’était pas dupe, et pour sauver son amour- propre, il feignait de rester volontairement chaste, parce que l’amour, disait-il, lui ferait perdre sa « forme ». Il n'avait connu que des femmes de « maïsons » et par rencontre des « poules ». Mais les femmes qui lui . auraient plu, pour lesquelles il aurait eu un « béguin » l'avaient toujours fui ou repoussé. Pourquoi ? Elles se donnaïent si facilement à d’autres qui ne le valaient pas! ie 02 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE Une deuxième cigarette. Le bruit croissait autour de lui. 1l ne s'était pas aperçu qu’on avait ouvert les » portes, et que des marchands, poussant devant eux À des baladeuses chargées de confettis, s'étaient installés 1 près de la buvette. Onze heures... Acs Leù De css sera CHAPITRE III TS mg BRUT eee” Berthe dansait aux bras d’Antoinette. Plus grande, elle conduisait son amie qui s’abandonnaiït : jeux volup- tueux. De temps en temps, elle jetait alentour de vifs regards. Antoinette sourit malicieusement. — Personne encore ? — Oh mais, répondit Berthe, je ne le cherche pas! Penses-tu ! Elle savait qu'elle n’aurait pas besoin de le chercher. : « Comment, pensa Antoinette, voilà qu’elle ne veut … plus rien me dire ! » C'était la première fois que Berthe essayait de : cacher quelque chose à son amie. Jusqu'à présent, les : deux jeunes filles avaient toujours tout su l’une de” l’autre : les fiançailles deux fois rompues d’Antoinette, : sa liaison actuelle avec un voyageur de commerce, le duel méchant que Berthe et sa sœur Élise s'étaient livré l’année dernière pour l’amour d’un beau lieutenant. Le beau lieutenant avait changé de garnison. Élise était | partie pour l'Angleterre. Ensuite rien. Et Soudain, | Maurice. | Elles dansaient. Antoinette vexée, cachait de son mieux son déplaisir, « Pourquoi, se disait-elle, m'avoir | fait l’autre jour des confidences, si elle ne veut plus rien me dire ? » | C'est que Berthe regrettait ces confidences, non pour ce qu’elle avait dit, mais pour ce qu’Antoinette lui | = Re nm nv EE HYMÉNÉE 03 avait répondu. Berthe avait parlé d’un ton léger d’un « jeune homme très bien » qu'elle voyait depuis quelque temps, et qu'Antoinette devait connaître, au moins de réputation : Maurice Lacroix. « Oui, je le connais. Il est bien. — Tu trouves ? — Oui. — Qu'est-ce que tu ferais à ma place ? — Ça dépend ! Il t’a parlé ? — Non, il est timide. — Écoute, mon petit, avait dit Antoinette, j'ai été fiancée deux fois... Eh bien, veux-tu un conseil ? Si tu tiens à lui, trouve le moyen de te l’attacher. — Mais, Antoinette, avait répondu Berthe, nous n’en sommes pas là ! — Eh bien, quand vous en serez là, tâche de te souvenir de ce que je t’ai dit. Il n’y a qu'un moyen pour s'attacher un homme. Je n’ai pas besoin de te dire lequel. Surtout, ajouta-t-elle, s’il s’agit d’un homme timide. » Berthe s'était indignée. Quel conseil lui donnait-on ! Non, non, jamais. Mais depuis, l’idée avait fait un long chemin en elle. Ce fut Antoinette qui la première aperçut Maurice. Il n'avait pas bougé de son banc. Il rêvait, la cigarette aux doigts. D'instinct, Antoinette s’arrangea pour que Berthe ne le vît pas, et manœuvrant adroitement à travers les groupes, elle contourna le banc et tout à COUP : — Ouf}! dit-elle, asseyons-nous. Et comme par mégardeelle heurta légèrement Maurice. — Pardon, Mademoiselle. Oh! Il ne trouvait pas un mot à dire. L'apparition de Berthe, si jolie, si différente dans sa robe claire et soyeuse de ce qu’elle était tous les jours moulée dans son tailleur bleu marine, la présence d’Antoinette qu'il n'avait jamais vue, le bonheur, revenu d’un coup en lui, avec la crainte de ne pouvoir en jouir, à cause de cette présence étrangère, tout cela le rendait gauche, muet. — Que faites-vous là tout seul sur votre banc, dit Berthe ? | 94 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE — Mais... Antoinette eut une petite moue d’ironie pour Mau- rice, mais ravie d’avoir rapproché les deux jeunes gens, de jouer un rôle dans ce « roman», elle se dit qu'il fallait les laisser seuls un instant, et elle s’écria : — Attends-moi, Berthe. Ma mère est de l’autre côté, je crois. J'ai un mot à lui dire, Je reviens. Elle s’éloigna en courant. Berthe avait souri, en voyant la belle rose blanche à la boutonnière de Maurice. — Où étiez-vous ? dit-il. Je vous aï cherchée, où étiez-vous ? IT voulut lui prendre les mains. — Non... pas ici, fit-elle. Où j'étais ? Mais dans le bal. Comment ? Je ne vous avais pas dit ? Mais je ne pouvais venir que très tard, Maurice. Nous avions des amis à la maison. Je ne suis arrivée ici que vers dix heures et demie. Il Jui souriait, encore mal réveillé de sa tristesse. — Pourquoi me regardez-vous ainsi ? — Parce que je... Non, je ne peux pas dire cela ici, fit-il, en rougissant. Je... Est-ce que vos amis vous ont accompagnée ? — Non... — Alors, nous restons ensemble, n'est-ce pas ? Oui, venez, nous allons sortir du bal, nous promener un peu dans le jardin... La crainte d’un refus faisait trembler la voix de Maurice. Qu’y avait-il de fuyant dans Berthe‘et qu'il ne parvenait pas à comprendre ? Quelque chose dans son sourire lui disait qu’il pouvait encore la perdre, qu’elle pouvait repartir, le laisser seul. Comme il voulait l’entraîner, elle résista. — Et Antoinette ? — Qui, Antoinette ? Votre amie ? # RC van be: HYMÉNÉE 95: — Oui. que penserait-elle ? Non, non, je vous assure, Maurice, c’est impossible. Une colère le prit. Vraiment, elle allait donc repartir Il seraït venu au bal avec un espoir fou, il l'aurait attendue toute la soirée, seul, sur un banc, tout cela pour une entrevue si courte, pour s'entendre dire qu'elle ne pouvait lui accorder même une promenade ? IT la regardait sans rien dire, parcourait son visage, son corps. Jamais il n’avait rien éprouvé de tel devant une: femme. Il était prêt à renoncer à tout, si elle voulait seulement lui donner tout de suite un baiser. Un seul ! Mais elle allait repartir. El aurait pu danser avec elle, et il craignait qu’elle le lui proposât. Comment, ici, enlacer ce corps ?... Non, non, il fallait qu’elle vint. — Ne me regardez pas ainsi, dit-elle. — Alors, venez... — Écoutez, Maurice, soyez sage. Tout à l'heure, à la fin du bal, nous nous retrouverons, voulez-vous ? Vous me reconduirez. Où nous retrouverons-nous ? Vite, Antoinette revient. Il n’eut que le temps de dire : — Ici. — Bien. Et maintenant, adieu. Il s’éloigna vivement et d’une traite il courut jus- qu'aux marchands de confettis en se répétant : « Après le bal, après le bal, après le bal... » Combien de temps encore, avant que le bal finisse ? _ Une heure et demie ? Cela n’avait pas d'importance. Il n'était pas impatient puisqu'il était sûr de la retrou- ver ! « Après le bal! ».. Partout, c'était la poursuite et le jeu. Bousculé par - des filles qui s’enfuyaient avec des rires aigus, le dos courbé, le visage caché dans les mains, Maurice se mélait à la cohue. Quel plaisir ! C'était le plus beau moment de: la fête. Tout le monde riaït. El riait aussi. Une grande blonde s’approcha de lui, et traîtreusement, 96 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE ‘ voulut'lui enfoncer dans la bouche une poignée de confettis. Elle le manqua. Il la poursuivit, la rattrapa, lui plongea la main dans le dos : sa chair était moite. La fille ne bougea plus. Un remous de la foule les jeta l’un contre l’autre. Il sentit, contre le sien, un corps à peine vêtu. C'était une grande fille blonde, les bras nus et blancs. Il lui saisit la taille, elle s’alourdit, avec un battement à peine sensible des paupières... Troublé, il saupoudra de confettis la belle chevelure blonde. Un nouveau remous les sépara...' Il la chercha des yeux : disparue... La fête s’achevait. Il courut au rendez-vous. Berthe l’attendait, assise auprès d’Antoinette. — Allons, dit-elle en se levant, aidez-nous à traverser cette foule... Brutal, il leur ouvrit un chemin. Arrivés de l’autre côté des portes, Berthe s’écria : — Et Antoinette ? | Elle s'était « perdue ». Ils ne la cherchèrent pas. Enlacés, ils gagnèrent les allées désertes du jardin. CHAPITRE IV La vaisselle rentrée, les Lacroix s'étaient mis à jouer aux dominos, comme il leur arrivait souvent le dimanche soir. Cela leur rappelait l’autrefois, les vieux, dont. c'était le passe-temps. Ils avaient joué jusque vers. onze heures, et s'étaient couchés. M. Lacroix s'était. endormi tout de suite. Elle, non. Les siestes, pourtant | brèves, lui volaient toujours le meilleur de ses nuits. Le bourdon de la cathédrale sonna la demie de onze. heures que répéta l'horloge de la Mairie. Mme Lacroix se dit que Maurice ne tarderait pas à rentrer, et finit | par s'endormir à son tour, mais d’un sommeil chagrin. | Et quand elle se réveilla, elle croyait si bien qu'elle | LME AT ? Le AT RUN HYMÉNÉE 07 venait seulement de s’assoupir, qu’elle fut étonnée, en voyant que la montre, sur la table de nuit, marquait deux heures moins dix. Doucement, elle se glissa hors du lit, s’approcha de la « chambre du gars » et colla son oreille contre la porte : il n'était pas rentré. Dans sa longue chemise de nuit, elle frissonna. « Mon Dieu, soupira-t-elle, cet enfant n'a pas de cœur! » Malgré la fraîcheur, elle s’approcha de la fenêtre et s’y pencha. Nuit noire. Rien que le chuchotement d’une brise de mer sur la ville. M. Lacroix ronflait, la bouche ouverte, un bras pendant hors du lit. Elle toussota, et les ronflements cessèrent, mais le dormeur ne se réveilla pas. Résolue à ne pas quitter la fenêtre jusqu’à l’arrivée de Maurice, elle se jeta un manteau sur les épaules. Elle connaissait ces longues attentes, ces craintes, que la nuit redoublait. Où était-il ? Dans quels mauvais lieux l’avait-on entraîné ? Il y avait beau temps que le bal était fini. Deux heures sonnèrent. Elle n’y tint plus, et appela : « Pierre ! » Mais il ne bougea pas... Elle tendait l'oreille : rien d’autre que le bruit du vent... …Des pas résonnèrent. Elle se pencha, Ce n'était pas lui! Les pas se rapprochaïent, grandissaient dans la nuit. Quelqu'un allait s’arrêter, sonner, lui annoncer un malheur. Une ombre passa sous la fenêtre en chan- tonnant.. Elle écouta décroître les pas, et il lui sembla qu’au lieu de s’affaiblir, leur bruit s’amplifiait. « Il revient. Il s’est trompé. Il vient ici. » Elle se pencha hardiment : c’étaient les pas de Mau- rice, non plus silencieux comme tout à l'heure, mais au contraire, joyeux, clairs et claquant dans la nuit. Leur bruit s'était mêlé au bruit des autres. Elle les reconnaissait. Enfin ! Heureuse, transie, elle ferma vite la fenêtre, éteignit la lumière, et se recoucha. Mme La- 7 98 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE croix avait beau considérer son fils comme un enfant, elle savait que le temps était passé de lui laisser voir ses craintes, et de lui faire des remontrances. f CHAPITRE V Partout, dans la rue, à l'entraînement, à son travail, avec les copains, au « Bar des Sports », Maurice n'avait plus qu’une pensée : « J’ai une maîtresse ». Il se répétait ces mots, en souriant malgré lui de bonheur. Désormais, il était l’égal de tous : un homme. Cette crainte de n'être jamais aimé qui avait gâté les plus belles heures de son adolescence, ïl en était délivré. À la pensée que Berthe l’attendrait tout à l'heure, une hardiesse délicieuse lui enfla le cœur, Que c’est donc bon d’être heureux ! Il ne voyait rien au-delà de son bonheur présent. Parfois, il pensait encore à Paris, maïs comme on pense à un projet vague, auquel il sera facile de renon- cer. « Paris, se disait-il, rien ne presse. Attendons le printemps. » Juillet finissait à peine. C'était l’époque des bai- gneurs. Ils arrivaient en foule, peuplant la ville d’une jeunesse en robes légères, en vestes de couleurs, en sandales blanches, sans chapeaux. Que de fois, les années dernières, il s'était arrêté à regarder certaines de ces belles filles aux bras et aux jambes nues, à la peau brûlée ! Avec quel désir ne les avait-il pas suivies des yeux, et quelle jalousie, si elles étaient accompagnées de ces jeunes hommes élégants dont les propos les faisaient rire aux éclats ! Ces rires heureux, l’aisance dédaigneuse de ces filles, sûres d'être admirées et enviées, lui avaient fait, bien souvent, baisser les yeux. C'est qu'il ne rêvait pas de plus grand 24 1! 4 4 £! ; } L ? HYMÉNÉE 99 bonheur que celui d’être leur amant, ni de plus grande honte que celle de montrer son dépit. Quelle insolence dans leur allure ! Comment ces belles femmes osaient- elles paraître dans les rues, rire, marcher, parler comme les autres ? Elles ne savaient donc pas les désirs que leur vue faisait naître, elles ne voyaient donc pas comment les hommes se retournaient à leur passage ? Et leurs maris, leurs amants permettaient cela ? Il est vrai que jamais elles ne semblaient rien surprendre de tous ces regards, et que Maurice était seul à rougir. « J'aurai mon tour, s’était-il juré maintes fois. Je veux être heureux... » Son tour était venu. Il était l'amant d’une belle fille. L'amant ! Quel beau mot ! « Je suis son amant, j'ai une maîtresse. » Depuis qu’il était sûr d’être aimé, il ne se demandait plus : « Est-ce que je l’aime ? » Elle lui plaisait, La bonne santé, l'ivresse du succès, le bonheur des sens, lui donnaient l'illusion de la plénitude du cœur. C'était la première fois qu’une femme lui parlait d'amour. Autrefois, il pensait : « Quand j'aurai une maîtresse, je serai tout à elle. Les autres femmes n'’existeront plus. » Le lendemain du bal, il avait croisé dans la rue la grande fille blonde, tenue un instant contre lui pendant la bataille de confettis. Ils s'étaient reconnus, ils avaient souri ensemble. Et le sourire de la grande fille blonde disait : « Quand vous voudrez ». « Est-ce cela, tromper ? Comme ce serait agréable aussi | Mais je n'ai rien promis, je ne suis pas lié. » Six heures. Il se hâta de ranger ses papiers, et courut au vestiaire. Une glace était appliquée au mur. Il s’y regarda longuement. Il se pinça les joues et se dit : « Ces joues sont aïmées, cette chair est de la chair aimée. » Ils devaient se retrouver en dehors de la ville. « Je sais bien, lui avait-elle dit, que tout finira par se décou- I00 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE vrir, et cela m'est égal puisque je t'aime, mais que ce soit le plus tard possible. » A la pensée qu’on pouvait les « cafarder », Maurice entrait en fureur. Qui avait le droit de leur demander des comptes ? Ils étaient libres. Ils s'aimaient. L'amour était une merveilleuse excuse à tout. Mais se cacher lui plaisait aussi. Il avait beau être vaniteux de sa maîtresse, vaniteux, surtout, d’être un amant, l’amour est un secret, et la douceur du secret l'emportait sur les joies de l’orgueil. Ils s'étaient rencontrés, une fois, dans les rues, et ils avaient feint de ne pas se connaître : cela encore était un plaisir... Maurice s'était mis en route. Il comptait ses pas, comme à l'entraînement, surveillait sa foulée toujours égale, accordait le rythme de ses poumons à celui de sa marche. En le quittant, le soir du bal, Berthe lui avait dit : « Tu me trouveras jeudi sur la route du Cimetière Neuf. Je monterai la rue Fardel, je traver- serai la Corderie ». Il avait fait son compte : en prenant par la Croix Mathias et le Boulevard Laennec, il en avait pour un quart d’heure. Il sortit son chronomètre, prit son temps. « Je suis en forme », se dit-il... ….Berthe marchait doucement sur le côté de la route. Il s'élança comme pour un « sprint » et lui prit la taille. Mais elle évita son baiser. Il crut à un jeu, voulut l’'embrasser de force : elle le repoussa en disant : « Je ne veux plus. » CHAPITRE VI Elle baissait les yeux. Il ne découvrait de son visage que la pointe du menton, qui tremblait. — Pourquoi ? Que s'est-il passé ? bégaya-t-il. — Je ne veux plus. — Est-ce que tes parents... À ; L f 1 À 4 î ph s NI AA den are nr HYMÉNÉE TOI Leurs regards se croisèrent, et Maurice crut deviner dans celui de Berthe comme un sourire moqueur. — Mais non, voyons ! Viens, je te dirai. Ils entrèrent dans un chemin creux qui menait à un bosquet de hêtres, où croupissait une mare. Il avait pensé qu'ils s’arrêteraient dans ce bosquet toujours solitaire, et qu’il aimait. L'image de ce bosquet était associée, dans son esprit, aux désirs de l’amour. Il le trouvait poétique, surtout à l’automne, avec ses feuilles mortes, si épaisses sous les pieds, ses nénuphars et. ses iris sur la mare verte. On était encore loin de l’au- tomne. Les grands hêtres étaient en pleine sève. Mais ils franchirent le bosquet sans un regard pour les beaux feuillages clairs au-dessus de leurs têtes, ou pour les inscriptions amoureuses qui rayaient les troncs des hêtres. Sans une parole. Pourtant, comme il eût fait bon s'arrêter là ! Le bosquet était frais, plein d'ombre, silencieux. À travers les feuillages, on apercevait un château avec ses fenêtres fermées. Il n’osa rien dire, et elle l’entraîna plus loin, vers les champs, au-delà de la ligne du chemin de fer. Tout était fini, il le sentait bien, et Berthe n’était venue que pour lui dire cela. Quelle folie, que d’avoir pu croire au bonheur ! Jamais, jamais une femme ne l’aimerait. Pourquoi ? Il avait cru que Berthe n’était pas comme les’autres et il s'était trompé. Elle s'était donnée, mais à présent, elle le repoussait. Il vit qu’elle pleurait, comprit qu’elle regret- tait de s'être donnée à lui, et le chagrin de Berthe lui fit éprouver à la fois du remords et de l’orgueil. Tendrement, il la serra contre lui, en disant : — Berthe ? ÿ — Tu n'aurais pas dû, fit-elle. Il fallait me repousser. Tu voyais bien que j'étais folle. Il s'attendait à ces paroles. Oui, c'était fini, et par sa faute à lui. Tout le bonheur qu'il avait eu, depuis le bal, à se dire qu'il avait été son maître, qu’il l'avait 102 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE prise, se tourna en regrets, et bientôt en honte, Il l'avait pour ainsi dire forcée. Elle ne voulait pas. Elle n'avait cédé que par lassitude, et en pleurant. I1 chercha les yeux de Berthe qui se dérobèrent : — Tu regrettes ? Tout bas, mordillant son mouchoir, elle avoua : — Oui. Ils avançaient, à travers champs, d’un pas rapide, comme s'ils eussent été pressés d’atteindre un but. .— C'était si bien avant, reprit Berthe. Nous étions purs ! Pourquoi, pourquoi faut-il. Tu n’aurais pas dû... II ne sut que répondre. Quels mots inventer, pour dissiper ce chagrin, ce remords ? Il était coupable. Repensant à la façon dont il s'était regardé dans la glace tout à l'heure, en se pinçant les joues, il se trouva. grotesque. Purs ! Il n'avait pas pensé à cela, depuis. Ni même avant. Il fallait que cette chose ait eu lieu, pour qu’il comprit combien il était mauvais. « Je suis un égoïste, se dit-il, et un salaud. Je n’ai pensé qu’à moi. Pas un instant, l’idée ne m'est venue qu’elle pou- vait souffrir. Et pendant ce temps, elle, elle n’a pas cessé d’avoir des remords. » — Maurice, dis, tu ne m'en veux pas ? — De quoi ? — De t'avoir cédé ? Malgré toute sa honte, son cœur bondit joyeusement. C'était ça, l'amour, cette voix craintive, implorante, ce regard baissé, ce corps docile, à son bras. Il voulut répondre : elle ne lui en laissa pas le temps. Vive, Berthe expliqua qu’elle était venue au rendez- vous d’abord pour lui demander pardon à genoux, puis, pour le supplier de ne plus chercher jamais à la revoir. ê Il voulut l'interrompre, elle poursuivit, disant qu’elle était coupable, qu’elle « avait péché devant Dieu et devant les hommes ». Il Jui fallait se purifier, racheter , FRES “'Aeté RS ÈRAEr HYMÉNÉE 103 Sa faute par un grand sacrifice. Il n'en était pas de plus grand que celui de renoncer à Maurice. Il pouvait être certain qu'elle l’aimait et qu'elle l’aimerait tou- jours, mais il fallait qu’il lui obéisse, qu’il ne cherche plus jamais à la revoir. — C'est notre dernier rendez-vous, acheva-t-elle. Il voulut mettre toute sa fierté à recevoir ce coup sans broncher. Se défendre ? Persuader ? 11 n’en était pas capable. L'emploi de la ruse ou de la force étaient à ses yeux choses indignes de l’amour. Mais renoncer ! Toujours il avait renoncé, et elle était si jolie! Et s’il renonçait à celle-ci, c'était fini à jamais. « Elle ne m'aime pas, » se dit-il. Cette pensée souleva en lui des images de brutalité. Elle voulait le fuir, se reprendre? Elle parlait de pureté ? Ah ! s’il avait seulement osé. Ils étaient seuls, en’ pleins champs. Aussi loïn qu'il pouvait regarder, pas une maison, pas une ferme : rien que des clochers de villages à l'horizon. Le silence du soir. Qu’eût fait un autre à sa place, n'importe lequel des copains ? Un autre eût renversé Berthe derrière une haie, et l’eût possédée de force. Elle était à lui. I1 l’aimait. Et il avait trop longtemps attendu ce bonheur, pour y renoncer aussi lâchement. Un instant, il se complut à ces pensées violentes, comme certains lâches à imaginer des actions héroïques où ils jouent un rôle éclatant. Il la battait. Il la violaït. Elle se trat-_ nait à ses pieds en jurant qu’elle serait sa maîtresse tant qu’il voudrait. « Je ne suis qu’un salaud, se dit-il, avec dégoût. Quant à elle... elle me regrettera. » — Tu ne sais pas, tu ne peux pas savoir comment je t'aime, Berthe, ou tu ne parlerais pas de renoncer. Elle devina son orgueilleuse pensée. Mais tous étaient ainsi. Ils prétendaient tous que leur amour valait mieux que celui des autres. Ils je gr tous : « Due chance, pour elle, que ce soit moi. MATE OL OR RATER UN ETS E mes SR ATEN FEES Berthe admira la naïveté de Maurice. Il croyait donc que pour se faire aimer, il suffit de montrer que l’on aime ? Ah! si Maurice ne lui avait tant plu, avec quelle joie lui eût-elle fait payer sa bêtise ! Le cœur serré, Maurice « ’aperçut qu'ils s'étaient rapprochés de la ville. Dans quelques instants, il fau- drait se quitter. — Arrêtons-nous, Berthe. Et... et écoute-moi.… Asseyons-nous. Nous serons. comme avant. Je te jure que jamais, jamais... Elle poussa un cri de joie en se jetant dans ses bras. — Mon cher petit ! — Nous nous reverrons donc ! = — Non! Non! Il ne faut pas. Ce serait mal de notre part à tous les deux. Nous serions tentés, dit-elle. Et moi... et moi, j'ai trop souffert déjà... Comme tu as dû me mépriser ! — Berthe ! — Tu le jures ? Tu n'as rien cru de mal ? Tu n'as pas cru... — Jesais bien, lui dit-il, que tu n’as jamais été qu’à moi. Quel tendre regard ce lui jeta ! Mais aussitôt, elle baissa la tête. — Dis que tu reviendras, Berthe ? — Il ne faut pas. — Dis oui. Promets.…. Is arrivaient en ville. Et il fallait se séparer. — Promets, Berthe. Je te jure... — Adieu, dit-elle. Je réfléchirai. CHAPITRE VII Ils se revirent, et bientôt tous les jours : petit frère, s’imposaient fût si facile. 104 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE TR RER Pr Cp Lg RÉ RS I 0 Sa e De TM ep 22 2 , - petite sœur. Ils s’étonnaient que le sacrifice qu'ils 5 D La a Hé AS RS Sr HYMÉNÉE 105 À chaque fois, le lieu de leur rendez-vous changeait. Tantôt ils se retrouvaient dans la vallée de Gouédic, tantôt sur la route de Brest. Un jour Berthe lui dit : — Dieu est bon. — Tu crois donc en Dieu ? — Je crois à un Etre suprême. Il avait trouvé cela drôle. Il ne pensait jamais à Dieu. Les soirs où il ne la voyait pas, il retournait au Bar des Sports, et faisait une partie de billard avec les copains. — On ne te voit plus ! lui disaient-ils. Il souriait d’un air entendu. — T'es encagé ? ” — T'occupe donc pas, répondait Maurice en affec- tant le grasseyement canaïlle qui était de mode entre eux. — On ira aux noces! Il haussait les épaules. Les noces ! Mais il finissait toujours par couper court aux plaisanteries, en deman- dant : — Alors, on joue, ou on joue pas ? Et tandis que M. Leveder, le tenancier, lui appor- tait un porto sec, la partie reprenait, dans la fumée des cigarettes et des pipes. Il restait quelquefois très tard au jeu. Mais il lui arrivait aussi de quitter la partie d’un coup, malgré les protestations des autres. Il cédait sa place, allait s'asseoir seul à une table, demeurait là, à regarder. Il aimait ce lieu. Le bar « faisait » grande ville. Maurice anticipait sur les plaisirs de Paris. Puis il sortait, remontait la rue Saint Guillaume, avec l'espoir que peut-être un hasard lui ferait apercevoir Berthe. Mais ses yeux ne rencontraient que les regards provocants des filles, qui le faisaient sourire de dédain, et parfois lui arrachaient un mot de grossière moquerie. 106 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE Le moindre de ses gestes trahissait un profond chan- gement en lui. Rien qu’à la façon dont il ouvrait une porte, ou dont il gravissait un escalier quatre à quatre, sa joie éclatait. N'importe où, il riait. Même le soir en se couchant. Il se couvrait la bouche de ses draps pour que, de la pièce voisine, ses parents ne l’enten- dissent pas. Il exultait et se répétait en s’endormant : « Je me fous de tout, de tout, de tout... » Leur bonheur était si nouveau qu'il leur fallait sans cesse en recommencer l’histoire. Ils s’émerveillaient d’avoir pu vivre si longtemps sans se connaître et sans s'aimer. Afin de s'aimer mieux, ils voulurent tout savoir l’un de l’autre. Berthe la première, proposa de « raconter sa vie ». à À seize ans, elle avait obtenu son brevet simple, dans des conditions excellentes, qui la montraient capable de continuer ses études. Mais elle avait refusé d'entrer à l’École Normale. Elle n'avait pas voulu être enfermée, devenir une institutrice comme sa mère. Ni la persuasion, ni la menace ne l'avaient fléchie. Devant tant d’obstination, Mme Garel avait cédé, mais à la condition que Berthe préparerait l’examen des Postes. Berthe avait encore refusé. Elle voulait être dactylographe, entrer dans une maison de commerce, voir du monde, se mêler à la vie. De guerre lasse, on lui avait trouvé une place chez un marchand de confec- tion. Elle y était depuis cinq ans. Sa sœur Élise, plus jeune qu’elle de deux années, s'était laissée fourrer au collège, et, maintenant, elle préparait une licence 1 / SÈ4 | rt D Eee = AMIE << LE ES mn nn sm e nie d'anglais et séjournait près de Londres. Son frère ! Gustave, l’aîné de la famille, achevait son droit à Paris. C'était tout. — Pas grand'chose, n'est-ce pas ? Mais toi, Maurice ? Il avait raconté son enfance, parlé de la tristesse des années de guerre, quand le père était au front, et du grand bonheur de son retour. Ses parents étaient HYMÉNÉE 107 bons, simples. Il les aimait. Ils avaient voulu le faire instruire, mais ils n'étaient pas bien riches. Pourtant Maurice avait passé deux années à l’École Supérieure de Guingamp, après avoir quitté la classe de M. Garel. Sorti de là, son père l'avait fait entrer aux Chemins de fer, dans les Bureaux. Il y était resté jusqu’au mo- ment de partir soldat, et, libéré, il y était revenu. C'était tout. — Tout ? — Oui. Pas grand’chose, non plus, n'est-ce pas, Berthe ? Mais ce n’était là que le gros de la vie, c'est-à-dire rien. Ils avaient bien d’autres choses à se dire, mais c'était plus compliqué. Se souvenait-il de la fête des écoles le 14 juillet, quatre ans plus tôt ? Oui ? Il y était ? Elle y était aussi! Une actrice de Paris avait chanté quelque chose de si beau, que Berthe en avait pleuré. Elle ne savait plus quel était ce chant, mais en revanche, elle savait que jamais de sa vie, elle n’avait été aussi heureuse que ce jour-là. C'était l’époque où, en cachette, elle lisait Les Nuits. Encore aujourd’hui, elle aurait pu en réciter de longs passages. « Mais moi aussi, dit Maurice, je lisais Les Nuits. Et des romans! De Loti surtout : Matelot, Mon frère Yves. » Il voulait alors s'engager dans la marine, ou tout au moins faire son temps de service en Algérie, dans les Spahis. Sa mère l’en avait empêché, et il le regrettait encore. — Mais tu serais peut-être resté là-bas, dit-elle. — Peut-être. — Et je ne t’aurais pas connu. Il se dit qu'il n'avait plus le droit de rien regretter. C'eût été faire offense à leur amour. Quel plus grand bonheur pouvait-il rêver que celui d’être là, auprès : d'elle ? Comme c'était bon, et comme il serait bon, encore, de’s’en souvenir, plus tard. ue O8 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE Parfois, assis l’un auprès de l’autre, Berthe restait songeuse. — À quoi penses-tu, Berthe ? — À rien. — Si. Dis-le. — Je pense... à quand tu ne seras plus là... L'idée de leur séparation ajoutait de la poésie à leur amour. Elle y mettait de la souffrance. Mais partir était d’un homme. — Que feras-tu, alors ? — Je reviendrai par ici, en pensant à toi. Il était ému et flatté. Tandis qu'il serait à Paris, et qu'il aurait d’autres aventures, une. femme fidèle penserait à lui avec amour. — Je ne pars pas encore, Berthe... — Cela viendra bien pourtant. A se rappeler les fêtes où ils auraient dû se rencontrer, ils voyaient qu'ils avaient toujours vécu côte à côte, sans jamais se « reconnaître ». Comme c'était étrange, dans une ville aussi petite ! Comment avaient-ils pu se « perdre de vue » depuis leur enfance ? Elle se souve- naît bien de lui. Elle l'avait remarqué déjà, quand il était l'élève de son père. Mais depuis... ? — N'importe, n'importe, dit-il, puisqu’aujourd’hui... — Oui, mais tout le temps passé est du temps en moins pour notre bonheur, Maurice, et j’en suis jalouse. Parle-moi encore. Dis-moi tout ce qui s’est passé, avant. Pour la première fois de sa vie, il goûta la volupté de se confier à une fernme, I] vit qu’il n’avait jusqu'alors vécu que pour cette volupté, beaucoup plus que pour l’autre, mais qu’il ne pouvait s’y livrer entièrement. Il y avait en lui des choses honteuses, impossibles à dire, et c’est précisément celles-là qu'il eût voulu dire. Mais Berthe eût aussitôt cessé de l'aimer. Berthe était pure. Elle n'avait jamais eu de mauvaises pensées, RE ns GA A SES ER HYMÉNÉE 109 de mauvais désirs. Elle s'était donné à lui parce que c'était lui. Encore l'y avait-il presque forcée. L'amour, pour elle, était du cœur. Tandis que lui, Maurice, il avait connu l’amour des prostituées. Comment oser parler de ces choses, que d’ailleurs elle ne pouvait comprendre ? Il se rappelait toute une période de sa vie, autour de la seizième année, où, comme on lui permettait enfin de sortir le soir, il rôdait toujours dans les quartiers mal famés, attiré par les rouges lanternes des « maisons », dans la nuit. Il passait, repas- sait devant les lourdes portes, bardées de fer, trouées d'un petit judas, se cachait dans une encoignure, pour écouter plus longtemps la brutale musique de la « chi- gnole », et risquer, peut-être, d’apercevoir une femme. Et la première fois qu'il y était entré ! Il avait rusé avec un copain, pour s’y faire entraîner comme malgré lui. Il se souvenait. Depuis, il y était revenu souvent — et toujours, avec le même battement de cœur. Comment oser parler de ces choses, et de ce qui était arrivé ensuite, oser avouer qu'on l'avait toujours repoussé, toujours mis en quarantaine — les stations solitaires au « guinche » du Pont de Souzin, le mépris des filles pour lui? Elle était la première, la seule. Cela aussi, peut-être, eût empêché Berthe de l'aimer. Il se taisait, et l’enviait. Quel bonheur pour elle que de n'avoir rien à cacher ! Mais les mots jaillirent comme malgré lui de sa. bouche un soir. Il lui avoua qu'il était allé dans des « maisons », pour se « renseigner ». Et aussitôt, il regretta «ses paroles : trop tard ! — Toi! Tu as osé! — Bien sûr. Pourquoi pas ? C’est comme un café. Tu peux t’asseoir. Tu te fais servir à boire et tu regardes. Les yeux de Berthe brillèrent d'un feu étrange. — Et, dit-elle, toutes ces femmes sont là.., comme ça... enfin... WT O LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE — Oh non ! Elles ont une espèce de voile. — Elles sont jeunes ? ‘é — Il y en a. 3 À — Jolies ? / _— Ah ! non. Elles ne sont pas toujours jolies. Il y en a même de très laides. — Je croyais qu’il fallait être jolie. — Non. — Tu y es allé souvent ? — Non, penses-tu ! — Combien de fois ? — Trois ou quatre fois, peut-être, en tout. avec # les copains. — Maurice... il ne s’est jamais rien u d'intime entre ces « femmes » et toi ? I1 s’étonna lui-même de sa facilité à mentir et de son sourire de grande personne pour la question ridi- cule d’un enfant. — Mais. Berthe... Tu ne . pas sérieusement ? — Je ne veux pas, dit-elle en l’enlaçant, que mon petit garçon voie ces vilaines femmes. Je ne veux pas qu'il pense à ces vilaines choses. Je veux que mon petit garçon ait une âme bien pure, bien blanche... qu'il soit un bon petit frère... Promets ? — Mais oui... Mais tu ne dois pas croire... — Je sais bien. Je ne crois rien. Mais il ne faut pas penser au mal. Nous nous sommes jurés tu le sais bien. de. de. Ah! Maurice. À son tour, il l'interrogea. Qu'est-ce que les filles racontaient entre elles ? Est-ce qu’elles pensaient à. l'amour, comme les garçons ? Ces questions scandalisèrent Berthe. Elle refusa de répondre. Il insista. — Tu peux bien me dire... Il était lui-même étonné de son audace. — Bien sûr qu’elles pensent à l’amour. HYMÉNÉE IIX — Est-ce qu'elles ont des désirs ? Elle répondit en riant, ce qui le choqua beaucoup : — La chair est faible. Mais selon Berthe, les filles s ‘attachaient plus que les garçons. Elles avaient plus de cœur. I] lui posa des questions qui la firent rougir. Il avait entendu dire que les filles avaient des amours entre elles. Quelles amours ? Que faisaient-elles ? — Est-ce que je sais, moi, répondait Berthe. Tu me demandes des choses. Il voulait tout savoir. Soudain il n’avait pas honte de montrer à Berthe des ignorances qu’il eût si vrvement rougi d’avouer aux copains. — Finis, dit-elle. Pourquoi parler de ces choses ? Il sourit. Il n’y avait rien là de mal. — Non, n'est-ce pas, dit-il, nous ne sommes plus des enfants. Ce n’est pas mal que de parler. Dis, si tu apprenais un jour que j'ai fait quelque chose de“mal, dit-il, m’'aimerais-tu encore ? — Mais... tu n’as rien fait de mal ? — Non. Mais si tu apprenais…. — Je t’aimerais davantage, dit-elle, si c’est possible. Ils étaient assis sur une lande, derrière le Pont de. Toupin, près de la route de Cesson. Au-dessous d’eux, la vallée. En face, la ville, la petite gare, le Palais de Justice, en partie masqué par le Monument aux Morts. Un vent frais soufflait de la mer, — Pourquoi cette question ? — Pour rien. Comme ça... C’est que je voudrais toujours être digne de tot. Il tenaït, dans les siennes, les petites maïns de Berthe. et, de temps en temps, il les embrassait. Un baiser sur chaque doigt : un, deux, trois, quatre, cinq. Un baiser, plus long, sur le poignet. À chaque fois qu’il l’approchait de ses lèvres, il sentait le vent courir sur cette main. Petits doigts roses. ET2 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE — Tourne ta main. — Comme ça ? — Comme ça... Paume claire, avec de petites rides blanches. II la porte à son visage, enfouit ses lèvres dans cette paume : caresse intime. | — Non. — Si. — Il ne faut pas... — Donne tes lèvres. — Non. — Une fois. une seule. Long baiser. Ensuite, elle devint triste : — Tu n'es pas un bon petit frère... Et puis, et puis, regarde. Un petit pâtre, debout, à une vingtaine de mètres d'eux, les observait. Il disparut, quand il se vit décou- vert. — Tu lui as donné le mauvais exemple | Maurice ne répondit pas. Il voulut lui reprendre les mains. Elle refusa. — Non. Tu as promis... Soupir. Il se reprochaïit ce baiser qu’il eût voulu « éternel ». — Mais un baiser, dit-il, ce n’est pas. — Chut! Il ne faut pas me tenter. Silence. La nuit allait venir — le soir. Une carriole passa sur la route. Il s'était étendu, la tête posée sur. les genoux de Berthe. Qu'il eût été bon de dormir ainsi, près d'elle ! Elle jouait avec les cheveux noirs, bouclés de Maurice. — Tu m'aimes. quand même, Berthe ? — Ah! Et de même qu'elle avait été la première à proposer PE LT EE D nn TRES Cu A Or es its rs rh Parler PA gr : qu 9 TE CPAS ; Dog on Va 22 ver dome Ver f l HYMÉNÉE ù 113 de raconter sa vie, la première, elle prononça le grand mot de destin. CHAPITRE VIII Elle attendit encore quelques jours avant de redevenir sa maîtresse. Et quand elle s’y décida : — Je sais bien, dit-elle, que je me perds, mais tant pis. Je t'aime et je n’aimerai jamais que toi. Se voir ne leur suffit plus : ils s’écrivirent, pour tout, pour rien, par jeu. C'était, de la part de Berthe, de petits carrés de vélin parfumé, rehaussés d’un fil d’or. Maurice les rangeait dans son portefeuille, sans les mêler à ses autres papiers. Quand aurait-il une photo- graphie de Berthe ? Elle prétendait n'avoir que de très mauvaises épreuves et refusait de les lui montrer. Mais ils se feraient bientôt photographier ensemble. Maurice se cachaït pour relire les billets de sa « maî- tresse », et, s’il ne pouvait pas les relire, il se contentait de les toucher, ou d’en respirer le parfum, dont le por- tefeuille était tout imprégné. Mais depuis qu’il s'était cru observé de M. Gautier, son chef, qui travaillait en face de lui, il s’obligeait à plus de prudence. M. Gau- tier était un homme de quarante ans, blond, et déjà un peu chauve, un peu fort, maïs avec de beaux yeux bleus, et une moustache à la gauloise. Il représentait aux yeux de Maurice le type même de l'homme « posé », du père de famille, plein d'expérience, du travailleur ponctuel, qu'il était en effet. M. Gautier tutoyait Maurice, qu'il avait « formé au travail ». — ToiËmon vieux, lui dit-il, un jour que Maurice rêvassait, — tu as quelque anguille sous roche. Je t'observe depuis quelque temps. Tu es amoureux, hein ? 8 114 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE M. Gautier avait posé son porte-plume sur son oreille, et il se rongeait les ongles du bout des dents. — Moi? dit Maurice. — Ne te défends donc pas, va ! Si tu crois que ça ne se voit pas! Allons... c’est pas la peine de rougir. Veinard ! Tu verras ça, dans dix ans... — Oh! Dans dix ans, répliqua Maurice, avec un geste qui signifiait : voyons! ça n’arrivera pas... — Ça viendra plus vite que tu ne le penses, répli- qua M. Gautier. Dans dix ans, tu seras probable- ment marié depuis longtemps, et père de famille comme moi, mon vieux. Tu verras, si tu ne penseras pas aux petites poules d'autrefois. Maurice l’écoutait parler avec surprise. Qu'est-ce qu'il voulait dire ? D’habitude, M. Gautier était un homme réservé, discret. Est-ce qu’il trompait sa femme ? Quelle blague ! On savait bien que personne au monde n'était plus « sérieux » que lui. Mais M. Gau- tier reprit : — À ton âge, mon vieux. — Mais moi, Monsieur Gautier, je ne veux pas me marier, pensez-vous ! s’écria Maurice. _! — Tu dis des bêtises. — Jamais de la vie! Je veux rester libre. Et puis, ajouta-t-il en riant, est-ce que j’ai une tête à me'marier, sans blague ? M. Gautier haussa les épaules. — Mon pauvre petit, dit-il, tu ferais mieux de te taire. J'en ai dit autant que toi, tu penses bien. Ça n'empêche pas qu'à l'heure actuelle, je suis père de famille. J'ai quatre gosses, mon vieux, et voilà bientôt quinze ans que je suis marié. Tu te rends compte ? C'est pas pour dire que je regrette quoi que ce soit, non, bien sûr, et puis ça ne m’avancerait pas:beaucoup. Mais enfin, c'est pas la même chose, quoi. Il était devenu rêveur, presque grave. Soudain il HYMÉNÉE II5 saisit son porte-plume, et se replongea dans son travail en disant : — Amuse-toi bien, va ! tant que ça se donne. Tâche d'en profiter. Et si elle est jolie, ça ne gâte rien. Que voulait dire cette sortie? Comment avait-il deviné ? « Et puis quoi, se dit Maurice, je suis bien libre. » Il sortit, sous le prétexte d’aller porter un pli à la gare des marchandises. Le bureau l’ennuyait, mais il eût passé sa vie sur les quais. Il aimait sentir, autour de sa tête, ces larges espaces d’un ciel toujours mobile, et d’où les trains semblaïent arriver comme des flèches. Un jour, il monterait dans l’un d’eux. Ouvrir, fermer . une portière, geste facile. Sa vie serait transformée... Il traversa des voies, vers un entrepôt. L'homme qu’il cherchait n’était pas là. Maurice l’attendit, assis sur une caisse. La veille, ils s'étaient fait leur première scène de jalousie. Comme Berthe l’interrogeait sur les femmes qu'il avait connues avant elle, Maurice n'avait pas voulu passer pour un niais. Il avait inventé qu'au temps où il était soldat, il avait eu une première maîtresse, et pour donner plus de vraisemblance à son mensonge, qu'il croyait habile, il avait fait le portrait de cette maîtresse, d’après l’image de la grande fille blonde. — Mais je me suis bien vite aperçu que je ne l’aimais pas, et je l’ai quittée. Je tenais à te dire cela, parce qu’il faut que tu saches tout. Tu n'es pas jalouse ? — Mais non. Pourquoi le serais-je ? Tu étais bien libre. Au ton vif dont elle répondit, il vit qu’elle était piquée. _— Dis-moi la vérité, Berthe ? — Mais je te l'ai dite... Je ne suis pas jalouse, voyons, d’une femme comme ça. Pourquoi disait-elle : d’une femme comme ça ? L] 116 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE — Mais Berthe. — Parlons d'autre chose. Tu m'agaces…. Il prit le parti de rire. Il avait fait fausse route, mais il était trop tard pour avouer son mensonge. Berthe, d’ailleurs, ne l’eût pas cru. Et avouer qu'il avait menti, c'était se montrer doublement niais. Cette crainte pouvait conduire Maurice fort loin. _— Mais toi, dit-il, tu es si jolie. Tu as dû en avoir des amoureux ? — Bien sûr. — Ah! _ — Une fille n’a pas besoin d’être gentille pour che — Bien entendu. Mais toi, Berthe, as-tu 465 été amoureuse ? Elle imita le ton méchant de Maurice, et reprenant les propres paroles de son amant : — Bien entendu, dit-elle. — Comme le soir de la rose ? — Oh, Maurice... Il lui saisit les poignets. — Et. et comme le soir du bal ? — Lâche-moi.. C’est fini, fini, s’écria-t-elle…. — Réponds. . Il avait plaisir à repenser à cette scène. À quoi ot obéi ? C'était venu d’un coup. Peut-être avait-il voulu se venger de Berthe, se libérer d’un doute ? Quel doute ? Elle n'avait jamais été à d'autres qu’à lui. Non, c'était le dépit d’avoir fait un mensonge maladroit qui l'avait poussé. Il l'avait lâchée. Elle ne s'était pas enfuie. Elle s'était assise sur le bord du sentier, pour pleurer. — Voilà pourant, avait-elle dit, à quoi s CAPES une fille qui n’a bas su se garder... Il lui avait demandé pardon. Elle avait pardonné, À présent, il la voulait à lui, comme un amant véri- table, nue, dans un lit. Le cœur lui battit à cette pensée. SE RE ES mE Lente ab nt dr re rc HYMÉNÉE 117 Il jeta un vif regard alentour. Il était seul dans l’entre- pôt. A cent mètres de là, des hommes d’équipe étaient occupés à une manœuvre. Il les regarda aller et venir, pousser de l’épaule sur les wagons en se criant des ordres, faire des signaux avec leurs bras. Il sourit : « Ballots ! Moi, dimanche... » Ils étaient convenus de passer ensemble la journée du dimanche à Lamballe. C'était facile. Jamais on ne demandait compte de son temps à Maurice. Et Berthe prétendrait qu'elle allait à Saint-Quay avec Antoinette voir l’escadre. Il partirait par un train du matin. Elle le rejoindrait deux heures plus tard à l'hôtel, a Maïs, avait-il demandé, est-ce que tu mettras Antoi- nette réellement au courant ? » Berthe avait ri. « Bête, est-ce qu'on raconte ces choses-là ? D'ailleurs, elle a probablement tout deviné, mais tant pis, ça m'est égal. Et à toi ? — Moi, je voudrais que personne ne sache. » Ennuyé d'attendre, Maurice héla un des hommes d'équipe. Il lui remit son pli et revint vers le bureau en sifflotant. (à suivre) LOUIS GUILLOUX PROPOS D'ALAIN L'inattention n'est pas moits difficile que l'attention. Mais l'exemple de cette grande inattention qui est le sora- meil, avertit qu'il ne faut pas se tromper sur la difficulté ; car l'effort pour dormir écarte le sommeil. Il ne faut rien d'irrité dans le refus d'audience ; sitnplèment il suffit d'effa- cer toutes choses et le Souvenir même; ne plus nouer; laisser retomber le discours qué les choses voudraient nous faire. Un homme raisonnable n’est jamais en état de dormir ; il trouvera toujours quelque petite chose qui n'est pas faite, quelque difficulté non résolue, quelque pré- caution qui n’est pas prise ; mais il réfuse de s'intéresser plus longtemps à ces choses, ce qui est cesser de s’intérésser, M à soi. I y a de la grandeur d'âme dans le sommeil, inais sans rien de tendu. On admire le héros, qui dort quand il veut, et même justement quand les choses voudraient l'empêcher de dormir. Nous sommes tous des sortes de héros à ce compte ; car ce n’est pas parce qu'uf homme dort que le monde s'arrête, et que les problèmes cessent d'être pressants ; c’est l’homme qui est absent à tout ; comme un ministre qui s'enfuit par une porte dérobée. Sommeil, fuite, refus ; tout l'esprit du monde est peut- être dans cette bonne administration du non-chaloir. On nomme esprit le refus du tragique et même du sérieux. Cela est scandale pour les fronts plissés, pour les fronts prophétiques en forme de Sinaï ; mais ces bureaux de pen- sée font faillite presque tous. L’effort est bien trompeur, même dans les métiers de main. L'homme de métier apprend à ne pas appuyer toujours. Donner légèrement un fort coup de marteau, c’est déjà un secret assez caché. Un vif regard de l'esprit est de même sorte. Il y faut un profond repos d’abord, et comme un trou de sommeil. Prétendre est la seule#faute ; mais je ne crois pas que l’on puisse apprendre cela ailleurs que dans Platon. Le lecteur sérieux croit que Platon se moque. Au vrai sa manière de parler par mythes est une précaution suivie contre le sérieux. Les appliqués sont bornés. Voltaire est borné dans La Re ns M PROPOS D'ALAIN II9 * Henriade, mais non pas dans Candide ; et peut-être lui- même n’en savait rien et serait bien étonné maintenant, s’il revenait, de voir ce qu’on lit encore de lui, et ce qu’on ne lit plus. Je sais qu’on n’est pas un poète sans l’appli- cation ; on me le dit. Mais la ruse du poète à l'égard de lui-même peut bien le tromper. Son art est peut-être de tenir l'application au-dessous des pensées, dans la région des rimes, de la chanson, du mouvement, ce qui fait dor- mir l’amour-propre et le désir d’étonner ; ce qui aussi le préserve de boucler trop vite l'idée, faute commune à tous les forçats de la pensée. Je veux retenir ici un propos de Paul Valéry, qui autre- ment serait perdu. Comme je lui disais, en suivant ce même chemin : « Le difficile n’est pas de faire, mais de défaire », il m'interrompit, asseyant sa pensée par terre : « Avez- vous fait des cigarettes ? Oui ? Voyez, il s’agit de défaire, et encore de défaire, et même de refuser de faire. Elle se fait sans qu'on y pense. » Dans le génie, me disais-je après cela, il y a grand risque de talent. Et je rêvais de refaire la Jeune Parque telle qu'elle n’a pas été faite, toute de vers honorables et gagnés à la sueur de mon front. La vraie Jeune Parque, telle que nous l'avons, «st justement le contraire de cela. Le long temps ne signifie pas travail forcé, bien au contraire. Il faut du temps pour refuser attention aux formes prématurées. Toutes les actions réussies sont promptes et sans re- touches. J'y vois une légèreté et une sorte de négligence. C’est ce qu’on nomme grâce, et il n’y a pas de force sans grâce. Un beau dessin explique ces choses et même les jette au visage. Car on n’y trouve rien de difficile, Comme il n’est pas difficile de saisir avec la main une chose fami- lière que l’on a sous les yeux, ainsi il n'y a pas de raison pour que l'on manque la ligne dans le dessin, si ce n'est quelque tremblement ou sursaut qui détourne un peu Île geste, et souvent même une sorte d'impatience ou de colère qui se révèle dans le trait. L’apprenti connaît assez les fruits de l'attention forcenée. Apprendra-t-il à attendre la grâce, et à calmer le désir de plaire ? Selon mon opi- nion, une pensée juste est comme un bon dessin. Elle naît d’une profonde paix, et d’un travail tranquille à côté d'elle, ou au-dessous d'elle, comme lire, copier, calculer. C’est le chien qui tombe en arrêt, ce n’est pas l’homme. ALAIN LES ESSAIS Je me proposais d'examiner, dans mes chroniques de cette année, les principes directeurs de la pensée con- temporaine, lorsque les Nouvelles Litiéraires me firent entendre l’ «appel de pied » de M. Berl, qui somme les humanistes de lui expliquer ce qu’ils veulent dire quand ils parlent de «l'éternité de l’homme. » Voilà qui rentre tout à fait dans mon dessein. L’éternité de l’homme, c’est là préci- sément une des idées qui ne sont pas à la mode, contre les- quelles s’est formé, plus ou moins consciemment, le fameux esprit de l’après-guerre. M. Benjamin Crémieux l’a bien noté. Continuité, d’ailleurs, serait plus exact qu'éternité. Sil’homme est éternel nous n’en savons rien, et peu nous importe. Il nous importe au contraire extrêmement de savoir si les valeurs créées par l’homme se prêtent à une transmission continue, si nous sommes capables d’embrasser dans l’unité d’un même acte d'esprit les multiples conceptions humaines, si l’homme peut être intelligible à l’homme à travers le temps et à travers l’espace. Me voici donc tout disposé à répondre à M. Berl dans la mesure de mes moyens. Mais je demande la permission d'abord d’accommoder le problème à mon point de vue. Il me paraît vain d'échanger dialectiquement des notions assez vagues avant de préciser certains faits sur lesquels tout le monde peut s'entendre, même si l’on doit se battre en- suite sur leur interprétation. Or, l'observation nous enseigne ceci : à chaque époque on discerne, à côté des créations originales de la pensée, un ensemble d'idées qui com- posent le bagage de l'inéelligentsia, des façons de penser communes à un grand nombre de gens, une sorte de moyenne …" RTS) DAT LC Eee LL OS eee Le ee nd ui EE dE LES ESSAIS I2I philosophique diffuse, des catégories appliquées sans réflexion par les personnes qui, dans un certain temps et dans un cer- tain lieu, passent pour « intelligentes ». C’est un phénomène social, qui n'implique pas nécessairement les conditions de la pensée et de l’intelligence véritables. Au contraire, il arrive souvent que les créateurs d’idées pensent contre l'in- telligentsia de leur temps. Par sa fonction de repoussoir, justement, l'intelligentsia joue un rôle considérable dans l’évolution des idées, mais afin de la comprendre et de la dépasser il faut la mettre en regard de la pensée créatrice dont l'élan brise les cadres de la pensée socialisée, Je tâcherai, | dans ces chroniques, par l'analyse d’un choix d’ouvrages contemporains où la pensée veut remonter le courant des idées à la mode, de définir un rythme qui me semble essen- tiel. On y verra, notamment, un effort vigoureux et multiple de l'esprit afin de rétablir la continuité dans un monde qui se croit et se veut discontinu. Essayons auparavant de com- prendre cette croyance, et surtout cette volonté. Car la discontinuité est une notion chère entre toutes à l'intelligentsia contemporaine. Que signifie-t-elle, dans quelle mesure commande-t-elle nos jugements, comment se justifie- t-elle à la réflexion ? La continuité était naguère un des principes fondamentaux de l'esprit, lequel projetait cette continuité dans la nature afin de se la rendre intelligible ; dans la nature sociale aussi bien que dans la nature physique afin qu'une histoire de l’homme aussi bien qu’une science des choses fût possible. L'intellectuel du x1x® siècle se croyait dans un univers con- tinu dont les éléments successifs et coexistants se reliaient continûment les uns aux autres. L’évocation du passé et la foi au progrès se justifiaient également par cette croyance ; et de même la négation du progrès, qui implique certaines constantes humaines, naturelles, que l'esprit a pour tâche de connaître et de garantir. Mais comme il apparaît tout de même que les choses et les hommes changent, le produit logique de la continuité et du changement engendra des notions nouvelles qui variaient suivant les tendances et les besoins. Tandis que les savants croyaient découvrir dans la nature, 122 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE par exemple dans les variations que formule le principe de Carnot, une identité sous le changement par quoi la con- tinuité était sauve, les philosophes de l’histoire tâchaient de comprendre les transformations de la société dans le temps et ses différences dans l’espace. La sociologie corrigeait la loi des trois états d’Auguste Comte, soit par les profondes considérations de Cournot, soït en découpant des périodes historiques intitulées civilisations ou cultures reliées entre elles, malgré leurs différences, par l’unité du jugement qui les distinguait les uns des autres, soit en projetant le temps dans l’espace par une convention qui assimile les sociétés sauvages aux sociétés primitives. Mais l'expérience se com- pliquant et se précisant dans tous les domaines, il devint de plus en plus difficile de ne pas opposer le changement à la continuité. On connaît l'importance, dans la science contem- poraine, de la théorie des quanta, et la crise qui laisse aujour- d’hui les savants en présence d’une physique du continu et d’une physique du discontinu entre lesquelles un pont solide n’a pas encore été bâti. Parallèlement, l'expérience sociale de la révolution produisait des conséquences analogues. Le plus vigoureux et le dernier effort pour déduire nécessaire- ment la révolution d’un enchaînement continu de causes fut accompli par Karl Marx. Mais les événements démentaient ce déterminisme et pour sauver la révolution il fallut refondre la théorie. Tout en respectant le langage du marxisme, les disciples révolutionnaires de Marx, sous l'influence de l'anar- chie, du syndicalisme et de l'empirisme politique, en vinrent à considérer la révolution à peu près comme un changement absolu, comme une rupture provoquant une vie sociale incommensurable avec la vie sociale d'avant la révolution. La révolution, pour un intellectuel révolutionnaire, doit sa valeur à la discontinuité qu’elle introduit dans la vie sociale. Il est très probable que la crise de la physique contem- - | . poraine n’a pas plus de rapport avec la révolution sociale que la fameuse faillite de la science n’en avait, au début du siècle, avec la vérité de la religion. Mais il n'importe. fl suffit que le révolutionnaire puisse concevoir, très vague- ment d’ailleurs, que la matière est discontinue, pour en tirer confirmation de la discontinuité sociale. Les idées de C + ES LES ESSAIS $ 123 lintelligentsia se forment de la sorte : elle rassemble des « vérités » qui paraissent se correspondre dans les divers domaines, elle renforce une idée par une autre, elle forme une synthèse qui pour elle définit l'intelligence. Que la correspon- dance soit fausse, cela n’enlève rien à la force des idées ainsi mises à la mode. La discontinuité devient une hypothèse univer. elle qui sert à tout expliquer, depuis la poétique sur- réaliste jusqu’à la psychologie proustienne en passant par la nature de la matière et l'interprétation de l’histoire. Aujourd’hui un homme est «intelligent » dans la mesure où il interprète toutes choses par la discontinuité. Les conséquences sont aussi curieuses qu'importantes. D'abord, ce qu’on pourrait appeler le noyautage de l’histoire. La philosophie du discontinu découpe des périodes que ne relie plus le jugement distributeur. La civilisation égyptienne, par exemple, devient une réalité historique incommensu- rable avec la nôtre, que nous posons devant nous dans tout son mystère, que nous ne pouvons plus expliquer — dans la très faible mesure où cela nous est encore permis — que par ce que justement elle a pour nous d’inexplicable. Il en va de même des races et des peuples éloignés par l’espace. Nous retrouvons la même idée du discontinu dans la psychologie individuelle. L’isolement intellectuel de l'écrivain, l'isolement sentimental de l’homme ne viennent pas d’une autre source, Ce qui, chez l'artiste romantique, pouvait encore passer pour un malentendu accidentel, est devenu défaut essentiel de communication. Le contact est rompu parce qu'aucun cou- rant spirituel ne relie les hommes, en tant qu'individus, les uns aux autres. D’où vient l'étrange idée que nos intellec- tuels se font des ouvriers. Les ouvriers, pensent-ils à peu près, communiquent entre eux par la communauté du travail, de la révolte et des intérêts. Cette communauté nous est étrangère. Seule une révolution, en bouleversant les rapports sociaux et intellectuels, nous mettrait en relation avec eux ; et comme d'autre part la société ne peut «avancer » que par la catastrophe révolutionnaire, et que les ouvriers sont les seuls hommes en état de faire une révolution féconde, notre avenir, à la fois comme hommes et comme intellec- tuels, dépend de cette révolution à la préparation de laquelle, I24 & LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE du reste, nous ne pouvons à peu près rien. Ce raisonnement plus ou moins conscient repose dans toutes ses parties sur l'hypothèse de la discontinuité. Il implique : 1° que l’homme est incapable, par la pensée ou par l'intuition, d'établir une: continuité entre sa conscience et les autres consciences ; 2° que tout changement important doit s'opérer par une révolution ; 3° que le groupe social qui commandera cette révolution est actuellement séparé de la société, quant à . ses intérêts, ses valeurs et sa juridiction, par une solution de: continuité. Ne reconnaît-on pas, dans ce noyautage philoso- phique, un exemple de la façon de raisonner qui attire au- jourd’hui les personnes soucieuses de prouver leur pénétra- tion et leur savoir-faire intellectuel ? L'idée de discontinuité n’est pourtant guère plus recevable _ en droit que son ennemie l’idée de tradition. Des spécialistes — physiciens, historiens, psychologues, poètes — ont cons- taté certains faits qui, jusqu’à nouvel ordre, semblent mieux expliqués par l’hypothèse du discontinu que par son con- traire '. Chacune de ces catégories de faits, à notre époque de division complexe du travail intellectuel, relève de connais- sances techniques difficilement communicables et n’est assimilable, ni logiquement, ni empiriquement, aux autres catégories. Celui qui réunit ces « preuves » pour former la notion d'ensemble ne connaît de la plupart des faits que leur énoncé verbal. Confirmer la révolution par la théorie des quanta, et réciproquement, revient exactement à confirmer une tristesse de cœur par la tristesse d’un jour d'automne. C’est une métaphore. Parler successivement de discontinu physique, de discontinu social, de discontinu psychologique, de discontinu poétique, ce n’est pas additionner des preuves, c'est tout bonnement répéter la même phrase sans en amor- cer la démonstration. Bayle discernait dans cette répétition d'une même opinion non démontrée à la fois la preuve de la vanité et la raison du succès de la tradition. Ce sont les mêmes procédés, retournés seulement, et Bossuet rejoint ici M. Berl et M. Breton. : t. Est-il besoin d'ajouter qu’à côté de ces faits d’autres faits, et plus nombreux sans doute, sont favorables à l’idée de continuité ? Lan QE 4h AS EI ARR AE LG HS és D ES rc LES ESSAIS 125 Mais si la notion de discontinuité a pris une telle valeur dans P’intelligentsia contemporaine, ce n'est pas par hasard ou par jeu. Il y a bien en nous du discontinu, et, par un procédé vieux comme le monde, nous projetons ce discon- tinu dans les choses au lieu de le cerner en nous-mêmes, Autrement dit, l'individu moderne, dans les conditions modernes de l’organisation et de la division du travail, ne peut percevoir, sentir, penser que d’une manière discontinue, Dans le domaine psychologique, le relâchement pédagogique et moral fait qu’au lieu de saisir notre moi à travers une vue d'ensemble, un mot d’ordre qui en assure l'unité, nous sommes réduits à la succession des états de conscience dont les différences nous frappent d’autant plus que nous renon- çons à agir sur eux, et par suite à les relier par une continuité d'intention. Dans le domaine politique, la croyance d’une communication directe entre l'individu et l’État, que sym- bolisait, dans les luttes démocratiques du dernier siècle, le suffrage universel, a fait place, sous l'influence de la pratique politique et des mensonges systématiques de la presse, à un sentiment profond de méfiance et d'impuissance qui entraîne cet autre sentiment, principalement chez les intellectuels, que les choses publiques ne se peuvent modifier que par changements brusques et subversions totales. Dans le domaine scientifique, la liaison, si remarquable aujourd’hui, entre les théories générales et une technique expérimentale de plus en plus raffinée met ces théories à la merci de décou- vertes imprévisibles et surprenantes qui menacent à tout moment de mettre en question l’accord de la raison et du. réel sur quoi se fondait la continuité de la connaissance. Dans le domaine artistique, le sentiment d’avoir épuisé tous les genres et de ne pouvoir se sauver de la répétition qu'en renonçant à l’acquis de l'expérience antérieure rejette l'artiste vers l'inconscient et les sautes miraculeuses de la révélation intime. Dans le domaine philosophique enfin, où l’on devrait embrasser d’une vue tous les autres domaines, cette perception d'ensemble est devenue impossible à cause des difficultés que j'ai dites. Le philosophe qui s'appuie sur les sciences ou bien les connaît trop peu, ou bien il les connaît trop. Dans le premier cas il parle par ouï-dire, Co LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE dans le second il s’aveugle et se paralyse par de trop com- plexes détails. Et le philosophe savant, que sait-il de l’art ? Et le philosophe artiste, que sait-il de sa science ? Et le socio- logue, que sait-il de tout le reste ? L'homme de jadis et même l’homme de naguère est devenu impossible : celui qui fon- dait sa conduite sur une représentation de l’homme indivi- duel et politique justifiée par des données positives assez générales pour envelopper les cas d'espèce, assez permanentes pour assurer la continuité des croyances d’une vie humaine de durée normale. Cet homme-là est bien mort. Ou s’il pré- tend encore à vivre et à rêver, ce n’est plus qu’un fantôme. Rien d'étonnant, par suite, à ce que les esprits les plus ner- veux et les plus inquiets de notre temps ne se résignent point à vivre dans l'attente d’une révélation sur la nature des choses et d'eux-mêmes qui donnerait un sens, et un sens continu, à leurs efforts. Ou plutôt, poussés par le besoin si profond chez l’homme de convertir en état de droit ce qui n’est qu’un état de fait, ils font de nécessité vertu. Coupés de leurs sources, ils voient dans cette rupture le signe de ce qui est à la fois vrai et souhaitable. Cernés par des trous d'ombre, d’ignorance, d’inconscient, ils font de la discontinuité leur loi de vivre et leur loi d'agir. Il serait bien vain et bien injuste de leur donner tort, tout bonnement et tout rondement, car ceci ne se réduit pas à un calcul d’erreur et de vérité. Il faut comprendre. Mais commençons par inviter ces champions du discontinu à se comprendre eux-mêmes. Dans les exem- ples que j'ai donnés plus haut, on verra que la discontinuité n’est jamais présentée, au fond, comme un fait mais comme une valeur, c'est-à-dire comme un choix. Ainsi personne ne doute que les sociétés changent tous les jours sans révolu- tions, mais ces changements n'intéressent point ; et l’on retrouvera cette même déviation de l'intérêt en ce qui con- cerne la psychologie, la poésie, la science même, dans la mesure où ceux qui utilisent un certain état présent de la science ne sont pas des savants :. En somme, je crois que la 1. Les savants, en lanit que savants, n'aiment point la discontinuité. Ils travaillent honnêtement à retrouver le continu, conforme aux exigences de la pensée. Au reste, tous les intellectuels qui sont engagés dans un tra- vail de construction précise et continue apprennent à faire le départ entre LES ESSAIS 127 philosophie de la discontinuité est la doctrine d’intellectuels impatients, pressés d'agir immédiatement, qui ont dû renoncer, et pour cause, à l'accord continu de la pensée et du réel, du vouloir et de la vie publique. Je tâcherai de préciser, après enquête, ce point très important, mais je ne puis ter- miner ces réflexions sans indiquer brièvement, par contraste, ce que je crois qu’il faut entendre par continuité humaine. Ma croyance en la continuité humaine repose sur une obser- vation psychologique : c’est que nous sommes capables de retrouver ou de reconnaître, sans recours aux faits, certaines constantes spirituelles. L'accord de la pensée avec elle-même, sur quoi repose la détermination du vrai et du faux, suppose évidemment la permanence de la pensée. Le jugement par lequel j'affirme qu’une chose est belle, même si cette chose est aussi différente que l’on voudra d’une tradition esthétique quelconque, suppose évidemment en moi une capacité de saisir le beau indépendante de telles ou telles circonstances particulières. Quand il s’agit enfin de décider ce qui est juste, ren dans les faits ne m'y déterminera si je n’y apporte le consentement de mon choix. Or, je constate aujourd’hui, chez les négateurs de la continuité humaine, une façon de raisonner singulière. Ils diront par exemple que rien n’est vrai, et que par suite mon critère du vrai et du faux ne me sert de rien. Mais pardon. Il me sert, comme il vous sert, à maintenir une attitude spirituelle devant la vérité ou si vous voulez devant l’erreur. — Ou bien, ils me soutien- dront que je ne puis comprendre la beauté d’une statue égyptienne parce que la civilisation égyptienne m’ «échappe» entièrement ; ce qui revient à dire que je ne puis goûter un plat parce que j'en ignore la recette. — Ou encore, ils affirme- ront que la justice est un jeu littéraire, et que la violence et le meurtre sont les seules façons de s’imposer parmi les hommes. Mais de deux choses l’une : ou bien vous cherchez à vous imposer à tout prix, et alors il n’est pas question de justice ; ou bien vous pensez que ce n’est que par la violence qu’on peut réaliser une amélioration du sort humain, et les intuitions de l'esprit, qui sont nécessairement discontinues, et la « ligne générale » de l’œuvre, laquelle exige la continuité de la mémoire, de la pensée ordonnatrice et de l'effort. 111 128 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE alors c’est proprement un héritage de justice que vous inter- prétez à votre manière. Autrement dit, toute la question est de savoir si l’on parle le langage des choses ou le langage de l'esprit. Il arrive qu’à vouloir trop bien comprendre la nature on oublie l’activité interne que nous la rend compréhensible. Il arrive aussi, j'en conviens, qu’à vouloir vivre conformément à l'esprit on se perde dans un songe, et M. Berl a raison de nous rappeler le dialogue de l’homme et de l'univers. Mais l’univers a depuis si longtemps la parole qu’il est grand temps de nous tourner vers l’autre interlocuteur. Ce qui continue de l’homme, ce n'est pas tel ou tel symbole qu’il a semé sur sa route, la culture gréco-latine, ou le miracle du Moyen-Age, ou le droit de propriété : c’est l'effort incessant de l’homme pour rejoindre le meilleur de lui-même et dont tous ces symboles ne sont que des images toujours provisoires et toujours menacées. RAMON FERNANDEZ ÿ s her nt nn TE mo D re gr Re or SAUVE-QUI-PEUT Tout le monde sait que la peinture ne se vend plus. Je ne révolterai personne, sauf les marchands, en ajoutant : la peinture est sauvée. Et je m'attirerai les encourage- ments de tout le monde en concluant: le peintre recom- mence à devenir un individu sympathique. J'ai connu avant guerre la vie hasardeuse de l'artiste aux yeux de qui l’amateur était un personnage rare, lointain, passionné, difficile et marchandeur. Il se rendait à domicile — les galeries étaient peu nombreuses — se faisait tout montrer, ne trouvait rien à son goût et finalement allait dénicher dans un coin de l'atelier, car il avait toutes les indiscré- tions, une toile oubliée qui trouvait miraculeusement grâce à ses yeux. Ces délicieuses alertes n’empêchaient pas l’art de trouver en lui-même, comme ïl est normal, sa suffisante récompense. J'ai parfois évoqué ces années 1910 à 1914 devant des camarades hier encore accablés de commandes et de notoriété. Ils.me parurent toujours sourdement regretter comme moi cette époque de pureté, d’ardeur mystique, de passion désintéressée. Pour un instant nous étions du même avis : le succès gâte l’homme. (Il faut ajouter l’homme d'aujourd'hui, ce faiblard, car un Titien, un Rubens, ces entrepreneurs de peinture, étaient de taille à résister et à la Gloire et à la Fortune. Mais où sont les géants d’antan ?) Résister au succès ! Ou plutôt — car il est inutile dé se parer d’inopérantes vertus — l’accepter, ce succès, en déjouant ses embüûches, en essayant d'échapper à cette décomposition de l'individu qui accompagne presque toujours ses manifestations. Voilà un problème plus pres- 9 130 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE sant à mes yeux que le retour au Classique ou à l’Huma- nisme. Le premier Homme dont il sied, en effet, de faire la conquête, n’est-ce pas celui qui se cherche en chacun de nous ? Et cet homme intérieur, n'est-ce pas celui que me- nace cette compréhension à rebours par laquelle s’amorce : habituellement la popularité ? Tout applaudissement est d’abord l'expression d’un malentendu. C’est à un autre homme, c’est à une ombre et non au véritable responsable de l’œuvre que s'adresse la faveur du public :. Car tout créateur est pour ainsi dire précédé de sa négation : tech- nique héritée de ses maîtres immédiats, concessions ‘invo- lontaïres aux ordinaires façons de voir. Pour s'exprimer pleinement, il lui faut trouver des signes neufs, mais il s'embarrasse dans la gangue des ‘signes ‘appris ; ce n’est que par éclairs, ‘par ‘une série de petits miracles ‘interrompus que son âme véritable fuse et se désigne enfin ‘par son ‘vrai chiffre. Quel public pourrait dans ce mélange ‘hybride :de convention et d’inédit qu'est ‘toute œuvre, même (belle, reconnaître et aimer le signe nouveau ? T1 faut des géné- rations pour que le langage singulier des novateurs soit compris de la foule. (Il est perçu d’abord par des gens du métier, qui le vulgarisent. C’est à ce moment que l’on découvre la vraie grandeur du Génie. Le Génie ‘n’est autre chose qu'un homme de talent qui s’est trouvé. J'ai dans l’idée que c'est maintenant seulement que l’on goûte la rareté des rapports de tons de van Gogh. Ses -contempo- rains, beaucoup de ses imitateurs même, n’y virent que violence, ‘acidité, désordre. Aujourd’hui les jeunes peintres, volontairement ou non, lui rendent par leurs œuvres un hommage éclairé. Le triomphe du ton plein, localisé «t plaqué sur des gris saturés, lui est dû ; c’est devenu un lieu-commun de la technique picturale). S'il nous fallait établir une méthode pour résister au ‘pouvoir dissolvant du succès, dontile poison le plus violent n'est pas l'argent, 1. Dois-je rappeler qu’hier encore on aimait Velasquez en Manet, Car- rière ‘en Rodin; que l'on félicitait Cézanne, ‘cet :ordonnateur, du :pôids etidu natureli1de ses pommes comme tombées en désordre de d'arbre, (Huys- FeRre ; que l’on mettait Renoir sur le même plan ae Sysley (Mauclair), etc.. Eeta frsstssysabrse és TE no Eu ps ta RES apr an caca it 2 Tes SAUVE-QUI-PEUT T3T mais la flatterie mal justifiée, c’est à Cézanne, ce méconnu, que nous en demanderions les bases. Que fitil en «effet, toute sa vie, simon se découvrir lui-même et, soumis À l'influence d’une époque et d'une technique éblouissante, pressentir une autre époque, dont il était l’homme anti- cipé, et inventer une nouvelle technique, celle précisément qui devait convenir à l'époque suivante ? Né à la peinture au sein de l’impressionnisme, influencé par Pissaro, Cé- zanme eût pu s’oublier dans un monde qui n’était pas ‘celui pour lequel ä était fait. 11 eût pu à son tour répondre, et magnifiquement, au désir exprimé par ceux-là même qui incarnaïent cette époque : les mtellectuels et les gens de goût älfuminés par l'impressiomisme. Que fît-il au contraire ? T1 s'obstina à la recherche de ce que personne ne lwi deman- dait, de ce dont personne ne soupçonnaïit la possibilité, de cela même dont les plus lucides parmi les artistes choyés pouvaient redouter la venue. Qu'y eut-il en effet de plus incongru, en plein impressionnisme, que la recherche du dessin et de la composition géométrisés ? Cette géométrie vivante qui est ‘un des plus grands pres- tiges de son œuvre, tout en ne cessant d'indisposer bien des « connaisseurs », révolta ses amis (on se souvient de l’effroi de Zola). Cézanne Tui-même ne découvrit pas tout d’abord que c'était là son Hangage «essentiel ; il cher- chaït, dans un malaise ‘sans ‘fin, parmi les objets ‘se :che- vauchant, la forme symbolique ‘de son émoi. Des ‘traits répétés, des hachures inexplicables ‘balafrent des objets qu'un apprenti eût pu délimiter, et que lui-même, Cézanne, s'il n'avait pas «eu les yeux fixés sur l’homme :mtérieur, eut pu magistralement «copier. Mais ül s'agissait bien d'autre chose ‘pour lui que de représenter par des signes convenus, appris, traditionnels, à la Degas — m'y voilà enfin — des objets qu'un œil trop avisé tue sans coup férir ; il s'agissait ‘avant tout de restituer ‘sur la toile ‘sa Vision du monde, c'est-à-dire ce cataclysme merveilleux dont on me perçoit dans ses ‘toiles les plus réussies, j'en» . tends les ‘plus incomplètes au fameux point de vue « clas- sique », que des éclats épars, des lueurs, ‘es indications | ses esquisses peintes, que ce grand maladroit était l’homme connu, voient le monde à travers les lunettes de leurs pré- 132 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE Les professeurs impitoyables que sont habituellement 4 les Amants de la Beauté, les amants de la Nature et les # sectateurs de l'Homme n’ont pas encore fini de se lamen- ‘ter sur ses bouteilles «ivre-mortes, » sur ses assiettes car- rées, sur ses maisons de guingois et ses nus imparfaits ; c'est un lieu-commun de la critique que d'affirmer qu'il # n’a pas peint un seul portrait (lui pour qui tout était por- « trait |) — ; ces pédants larmoyants n’ont pas vu, dans ses dessins incomparables, dans ses aquarelles musicales et même le plus habile de son époque, que son pinceau, lorsque l’ins- piration ne l'arrétait pas, était conduit avec une maestria tout italienne ; ils n’ont pas compris que si tant de virtuosité cesse tout à coup pour faire place à des tâtonnements incroyables, c’est qu’il se passe quelque chose d’infiniment important ? Ce n'est pas mon plan d'expliquer par le menu le drame Cézannien; je l’ai d’ailleurs analysé jadis 1 ; il me suffira d'indiquer à nouveau que chercher à désapprendre ce que l’on sait des objets et de la façon traditionnelle de les représenter ; essayer de substituer à des signes appris des signes qu'il faut inventer sur le champ, essayer d’être l’homme qu’on doit être et non celui que tout;conspire à dresser à notre place, est une entre- prise extraordinaire, presque folle. Je ris bien lorsqu'un Monsieur plein de componction me réplique à propos de * Degas, dans un quelconque journal : « Degas savait des- siner ; sa place est au Louvre »! Je ris parce que dessiner * (ou peindre, c’est la même chose) ce n’est pas appliquer à l'expression des objets des signes connus et cent fois digérés ; ce n’est même pas, comme le proposent les récents apôtres de l'art spontané, naïf et charmant des peintres populaires, apprendre tout seul en balbutiant l'art de figurer les choses, mais c’est, — ayant tout appris —, pouvoir tout oublier dans la minute solennelle où le monde * se propose à nous, incroyable et virginal, par le truche- ment de quelques fleurs, d’un compotier, d’une femme étendue, d'un arbre, ou d’une fumée sur la mer. La plu- part des artistes, je parle de ceux dont le talent est re- LE GR TR ARE NPA LATE DES + te Ut ee NE PIN MONS Pr E COPIE PT PONTS é SAUVE-QUI-PEUT 133 décesseurs, ce qui devrait être le passe-temps des seuls apprentis ou du public ; ils sertissent et lustrent avec habi- leté des formes déjà apprivoisées ; nulle surprise ne les guette, qui les paralyserait de stupeur. Leur maître, leur rempart, leur drapeau est Degas, l’homme des Musées, qui empailla avec une adresse infinie des formes qu'’Ingres avait captées au vol, en dépit des conseils merveilleux mais mortels de Raphaël. Ces peintres sont les habituels fournisseurs du bourgeois, qui adore les mets légèrement faisandés ; ils sont habiles, ils connaissent bien leur mé- tier (qui est, on l’a vu, celui des autres) et l’on vante leur savoir-faire. Ils sont ceux « qui savent dessiner » ; ils sont ceux qui ne commettront jamais, en des instants de su- blime désarroi, des fautes de dessin — et de peinture — des inconvenances, des insuffisances, des boiteries et des ratages à la Cézanne, dont le plus haut langage est celui d’une Maladresse inspirée. Il est donc une méthode réelle pour échapper au pou- voir dévastateur du succès, pour demeurer incompris au sein de la notoriété : c’est d'accueillir avec ardeur toutes les sollicitations de l'instinct et de ne jamais répondre à la demande extérieure. Il sied, pour qui veut se trouver réellement, se réaliser autant que le permet cette époque sans héroïsme quotidien, de se sentir menacé à chaque flatterie du public, de deviner que ce ‘qu’aime ce public dans une œuvre, c’est ce qu'il reconnaît, donc ce qui appartient aux autres et que ce qu'il haïit, c’est cela même qu'ii est nécessaire de cultiver et d’amplifier. On a vu des artistes s’acharner à acquérir une vertu qu'on leur reprochait de ne pas posséder, et consacrer à sa re- cherche un temps qu’ils eussent dû employer à renforcer l'éclat de cette lueur insolite qu'ils dégageaient. On peut s'amuser à imaginer l’œuvre des plus grands artistes du siècle s'ils avaient tenu compte des vœux absurdes du public. Si Rodin avait «fini» ses sculptures (« Il n’a jamais fini que sa signature », disait Forain). Si Cézanne avait peint les objets droits, symétriques ; s’il avait « su les dessiner »; si van Gogh avait cultivé «le goût et la mesure françaises. » Si Manet avait moins enlaidi ses visages, si Renoir avait 134; LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE mis moins d’ocre dans ses chaïirs, si Seurat enfin avait été plus spontané et moins systématique! Négligeant. 1 les conseils de la critique et les observations de leurs propres confrères, il n’est pas un seul de ces héros dont on n'ait pu dire : « Il se fout dedans, il gaspille ses, dons. » Tout simplement, ces dons étaient au service d’un seul : l'homme k qu’abritait le peintre — et non au service de tous. Ainsi l’argent d’une part, le succès: de l’autre, conspirent : fi contre la vraie nature de l'artiste. Le premier danger est momentanément écarté : l’instant semble donc providen- - tiellement choisi pour que ceux qui ont des révélations à faire sur eux-mêmes les fassent, et le plus séditieusement possible. Il est probable que s'ils y réussissent, l'aspect de leur œuvre ne gagnera ni en souplesse, ni en charme. Ce quelque chose de tendu, d’agressif, qui caractérisa à leur apparition les œuvres des Maîtres précités ‘est leur (marque d'authenticité. Une confession est toujours d’un accent désagréable, maïs c’est par cette voie, on le sait, que les autres hommes peuvent être atteints, que l'Homme en gé- néral peut être connu. Cette volonté d’effacement de soi, d'anonymat qui fut l'idéal de Degas est aussi dangereuse que la volonté de se singulariser à tout prix, contre laquelle s'élèvent avec lui ses thuriféraires. Danger de mort de toutes parts. Il n’y a, comme dit l’autre, que la sincérité qui compte, mais à quelle sauce accommode-t-on ce mot ! Il s’agit toujours, chez les censeurs professionnels, d’une vertu molle, paresseuse, qui laisse l’âme dans une étrange léthargie. La sincérité des cœurs ambitieux est une pas- sion avide, cruelle, qui demande aux facultés de l’ouvrier une tension constante, une sensibilité sans cesse. alertée. Continuellèment sur le qui-vive, et n’ayant de complai- sances que pour son tyrannique désir de vérité (cette vé- tité qui sera une offense au spectateur) le peintre préoc- cupé de son salut se méfiera de ses victoires, et comprendra, à. chaque flatterie de la foule, que sous les lauriers se cache invariablement le serpent de l’incompréhension. Je croyais à un simple malentendu-Degas. IL y à en vérité une Affaire Cézanne-Degas. Qu'on en juge par ce fragment d’un tract que je reçus après que cette chronique z gi Le k ; # D Le Re dé eng ni ed de SAUVE-QUI-PEUT 135 était écrite. Ce tract émane de M. Waldemar George, dont on connaît le dévouement à la cause de Degas. Le critique y énonce l’invraisemblable jugement suivant : « Cézanne n’a jamais renoncé à la composition. Il a tenté à différentes époques d’équilibrer, d’ordonner des ensembles, de les synchroniser, de les faire agir spontanément et simul- tanément. Tous ses efforts furent vains. Qu'il traite une figure isolée, il ne peut parvenir à unifier ses parties compo- santes, à les articuler. Ses proportions sont fausses. Ses rac- courcis sont des fautes de dessin, des fautes de perspective. Ses déformations, ses « écarts de langage » qui furent codifés, exploités, pillés, érigés en doctrine, ne sont pas volontaires *. Ce ne sont pas des licences poétiques. Elles n’ont aucun rap- port avec les formes amplifiées, étirées des Gothiques et d'EI Greco, Ce sont des défaillances qu'aucun prétexte, si astucieux füût-il, ne saurait justifier. » Il est piquant de comparer ce texte avec cet autre fragment d’un article de M. Camille Mauclair paru dans Le Temps présent du 2 avril IOII : « Cézanne aurait voulu être un grand peintre : la — nature le lui à interdit, elle l’a condamné à la plus doulou- reuse impuissance. À force de volonté et d’entêtement, Cézanne a quelquefois réalisé des natures mortes, d’un ton riche. Mais sa matière était vulgaire, ses essais de figures grotesques, sa culture à peu près nulle...»Ce rapprochement, auquel nulle malice déplacée ne préside, me semble propre à éclairer certains esprits, y compris celui de M. Walde- mat George. ANDRÉ LHOTE. 1, Cest moi qui souligne. D. H. LAWRENCE ET L'ÉROTISME À PROPOS DE « L'AMANT DE LADY CHATTERLEY ». Son manuscrit terminé, Lawrence laissait à l’éditeur ou à des collaborateurs le soin de couper ce que l'esprit public ne pourrait supporter : on n’est pas le premier romancier de son pays sans savoir qu'il y a lieu de compter avec la bêtise humaine. Mais l'appel de la douleur physique, l’an- . nonce répétée de la mort devaient le jeter tout entier à sa volonté d'écrire et de publier, avant de mourir, son livre. Peut-être ce livre ne prête-t-il nulle part à la confusion plus qu’en France, parce qu’il se fonde sur l’érotisme. Chez nous, l'érotisme s'oppose à d’autres passions, à la vanité surtout (d’où le subtil sadisme des Liaisons dangereuses). La maî- trise d’un héros de Nerciat sur ses sensations, d’un Val- mont sur celles de ses partenaires, les rend odieux à Law- rence, pour qui la conscience exaltée de la sensualité peut seule combattre la solitude humaine. Que Restif, habile et voluptueux en face du viol de Mme Parangon, dans un roman, devienne si bête dans ses ouvrages clandestins, peut sembler singulier ; c'est que pour lui, comme pour tous nos auteurs du second rayon, le livre érotique est un moyen dont la sensation est la fin. Ces moyens changent avec les auteurs, mais les siècles les entraînent tous dans un étroit cou- rant. D'abord, à la Renaissance surtout, la technique physique de l'érotisme. Puis, vers le xvinI® siècle, la tech- nique psychologique : les hommes de race blanche décou- vrent que, pour eux, une idée peut être plus excitante qu'un instrument, et même que la beauté'd’un corps. Puis, TR PT RE Te ln PP NT RE D. H. LAWRENCE ET L'ÉROTISME 137 l'individualisation de l'érotisme : le livre parfait de la fin du xixe siècle, en ce domaine, eût été un supplément à Rouge et Noir où Stendhal nous eût dit comment Julien couchait avec Mme de Rénal et Mathilde, et la différence des plaisirs qu’ils y prenaient tous trois. Chacune de ces phases grandit l'érotisme, lui donne une plus grande place dans la vie des hommes. Il s'approche peu à peu de l'individu. I était le diable, il devient l’homme ; nous allons le voir dépasser l’homme, devenir sa raison d’être. Là est l'intérêt essentiel de ce livre, et aussi son intérêt historique : l'érotisme y cesse d’être l'expression de l'individu. Il devient un état de l’âme, un état de vie — comme l’opium pour le Chinois des dernières dynasties : c'est l’individu, maintenant, qui n’est plus qu’un moyen. Il y a en France un individualisme psychologique et un individualisme éthique, presque toujours confondus. Le premier attache ses valeurs à la « différence », au caractère unique de chacun ; le second, à un droit absolu d’agir ré- clamé par l'individu. (Gide d’un côté ; Balzac de l’autre). Lawrence ignorait le premier ; et quant au second, l’impor- tant n’était pas pour lui de défendre sa liberté, mais de savoir ce qu’on en pouvait faire. À ses yeux, ce n’est pas par la conscience de ce qu’il a de particulier que l'individu s’atteint, c’est par la conscience la plus forte de ce qu'il a de commun avec tant d’autres : son sexe. La critique an- glaise a vu là surtout un paganisme : quelques myosotis fâcheusement oxfordiens lui en donnaient le droit. Il n’y a pourtant pas de livre moins hédoniste. Il ne s’agit pas là d'échapper au péché, mais d'intégrer l'érotisme à la vie sans qu’il perde cette force qu’il devait au péché; de lui donner tout ce qui, jusqu'ici, était donné à l’amour ; d’en faire le moyen de notre propre révélation. Lawrence ne veut être ni heureux, ni grand : il veut éfre. Et il croit plus impor- tant pour lui d’être homme que d’être individu. Le goût de la différence est alors remplacé par celui: d’une intensité déterminée : il s’agit d’être homme — le plus possible. C'est-à-dire de faire de notre conscience érotique, dans ce qu’elle a de plus viril, le système de références de notre vie. 138 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE Que devient alors la femme ? La conscience que l’homme lui prête est toujours la clef du mystère régnant de l’amour. Pour l'Hindou, la femme peut être l'instrument d’un contact avec l'infini, mais comme un paysage ; moyen irresponsable, comme le pay- sage. Lawrence, qui veut que la femme soit totalement responsable, attaque en chacun de nous les traces d’Hindou qu'il y trouve, et son premier ennemi est l'éternel féminin. Jamais le chrétien n’a vu dans læ femme un être tout à fait _ humain. La sexualité féminine lui échappe, l'expérience sexuelle étant intransmissible d'un sexe à l’autre (c'est toujours l'érotisme de l’autre sexe qui est mystérieux). Irréductiblement différente de nous, avide d’une unité dans laquelle elle se possède plus qu'elle n'est possédée, la femme deviendra donc dans Le serpent emplumé V'indis- pensable instrument de la possession du monde. Son éter- nité restaurée est dans son sexe, et non plus dans ses yeux ; éternité quand même. Seul moyen pour l’homme d’atteindre sa vie la plus profonde à travers l'érotisme, seul moyen d'échapper à la condition humaine des hommes de son temps, Lawrence veut posséder la femme par l'esprit comme par la chair ; il l’interroge par la voix de tous ses. personnages et lui consacre le livre qu’il écrit lorsqu'il est déjà fasciné par la mort. Comment passer de cette obsédante méditation char- nelle à la vie des créatures ? Toute la technique du roman tient dans les moyens qu'emploie l’auteur pour substituer à la sexualité la personne vivante de Mellors, ou inverse- ment. Le désir d’être mère qui fait pleurer Constance de- vant les poussins, et l’amène à coucher pour la première fois avec le garde, est un artifice : if fallait que les rapports entre elle et son nouvel amant fussent impersonnels, il fallait qu’elle devint sa maîtresse avant de savoir qui il est, avant de lui avoir parlé. De quoi a-t-elle Besoin ? De se révéler à elle-même à l’aide de sa: propre sexualité. Peu importe le moyen de cet éveil. Que Mellors se réduise d’abord à un sexe adroit et anonyme : qu’il ne soit, à aucun titre, le: séducteur ; le vraï dialogue est entre Lady Chatterley et elle-même. Jamais Mellors ne s’opposera profondément ee yann ni piares Are ser tm A de rage rfi AI LÉ Bt hd sde . D. H. LAWRENCE ET L'ÉROTISME 139 à elle ; if est nuancé, individualisé, mais non bas autonome. Un garde-chasse n’est pas nécessairement ancien officier, mi ur amant perspicace, homme de valeur. Mellors parle patois, mais avec préméditation, et son sens de la destinée humaine domine celui de sir Chfford : lady Chatterley l'æ eu de la chance. Attachée à son sexe contre le dégoût et la mort, elle eût pu ne rencontrer en son amrant qu’un fantôme — ou un ennemi. Si l’homme doit trouver sa raison d’être par l'intégration de l’érotisme dans la vie, je me méfie de garanties qu’il faut aller chercher au plus profond de la chair et du sang. Je crains alors et leur nature et leur durée. Car une grande saveur de solitude accom- pagne ces personnages de Lawrence : pour ce prédicateur du couple, |’ « autre » ne compte guère. Le conflit ou l’accord s'établit entre l'être et sa sensation. Son art consiste à sauver par la peinture convaincante d’un sentiment primitif et profond — le désir de maternité par exemple — le passage de la fiction à l'affirmation éthique. _ Et la doctrine est inséparable de cet art, du halètement fiévreux avec lequel il s'efforce de rendre éblouissante la face nocturne de la vie. C’est par cet art surtout que sera affaiblie l'importance de la personnalité du partenaire — partenaire qui n’est plus l'amant, qui ne vaut que par la conscience qu'il a d’un é/ai particulier qu’il peut atteindre et donner. Nulle nécessité qu’un tel partenaire soit « unique ». Or, notre amour-passion repose sur ce caractère unique de l'amant, de la maîtresse. Il s’agit de détruire notre mythe de l’amour, et de créer un nouveau mythe de la sexualité : de faire de l'érotisme une valeur. Que pouvons-nous en attendre, dans cette région des mythes ? Peut-être plus de conscience. Nous tenons notre attitude vitale’ pour normale, universelle, humaine. Dès l'Inde, pourtant, elle surprend les Asiatiques. Quand nous leur disons qu’elle est rationnelle, ils nous répondent con- fusément que notre musique, notre peinture, sont à base érotique, et que notre littérature ne traite presque que de l’amour. Cette érotisation de l'univers que nous prêtent les Asiatiques, qu’en pensons-nous nous-mêmes ?… Un mÿthe n’est pas objet de discussion : il vit ou ne LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE vit pas. Il ne fait pas appel en nous à la raison, mais à la. complicité. Il nous atteint par nos désirs, par nos embryons d'expérience ; c’est pourquoi l'éthique, depuis un siècle, s'exprime si volontiers par la fiction. Prophétiser de celui-ci _ serait se livrer au vain travail de prophétiser du monde: _ les mythes ne se développent pas dans la mesure où ils _ dirigent les sentiments, mais dans celle où ils les justifient. ANDRÉ MALRAUX (2: \ NOTES LITTÉRATURE GÉNÉRALE NAPOLÉON, par Jacques Bainville (Les Grandes Etudes Historiques). Ces Grandes Etudes Historiques, de valeur inégale, sont toutes, même les moins bonnes ou les plus ouvertement tendancieuses, de lecture agréable et piquante. Rien de plus plaisant, pour Pamateur d’histoire que n’aveuglent point les préjugés, que de voir interpréter, sous un jour nouveau et dans une intention différente, la suite des faits que l’histoire officielle enseigne et que quelques-uns d’entre nous ont à enseigner à leur tour. Je crois que l'intérêt de ce qu’on pourrait appeler l’histoire d’op- position vient en partie de cet éclairement nouveau des faits qui excite notre curiosité, en partie du travail de rétablisse- ment que nous devons accomplir afin de découvrir le jeu des idées sous la narration objective des événements. Cette « révé- lation » de l’histoire est un des secrets de l’attraction qu’exer- cent les partis extrémistes sur les jeunes gens. (Pourquoi les historiens d’extréme-gauche, qui pourtant font comme leurs adversaires, sont-ils moins intéressants que ces derniers ? Serait-ce parce que les événements finissent toujours mal et que l’extrême-gauche, occupée des commencements et non des fins, est génée par l’histoire? Je livre ce petit problème aux comités de propagande). Ces remarques me sont inspirées par la collection dont le Napoléon de M. Bainville fait partie, non par cet ouvrage lui- même. J'y songeais en l’ouvrant, je les ai oubliées à mesure que j'avançais dans ma lecture ; et si je les rappelle ici, c’est pour faire honneur à M. Bainville de son intelligente impartialité, I42 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE et c’est aussi afin de souligner que le cas de Napoléon est privilé- gié pour faire un historien de la doctrine de M. Bainville, qui se double d’un homme cultivé très perspicace, rompu à la critique des idées. Napoléon, en effet, n’est pas de niveau avec sa propre histoire, je veux dire que, de quelque façon qu’on inter- prète les événements parmi lesquels il a vécu, sa personnalité est incommensurable avec eux. Un historien contre-révolution- naire de la Révolution française est plus ou moins obligé d’écraser les acteurs du drame. M. Bainville, qui n’aime point les principes du Premier Empire — lesquels sont un dévelop- pement des principes révolutionnaires — n’a point à se forcer pour mettre en plein relief le profil de Napoléon. En adoptant la thèse suivant laquelle Bonaparte reçut le mandat de défendre les conquêtes de la Révolution, en montrant comment cette défense appelait sans cesse de nouvelles conquêtes, et comment il falair, à l’homme qui tenait cette gageure, des facultés exceptionnelles de toutes les sortes, M. Bainville fait de son héros une victime géniale de la Révolution. Tout (ce dont on a pu accuser l’empereur — l'imagination déréglée, de défaut de proportions, la folie conquérante — se trouve ici. reporté au compte des révolutionnaires, et plus ençore, au cempte du destin même, involontaire sans doute, mais fatal de la Révolution. M. Baïinville a très adroitement indiqué l'état d'in- différence, d’étrangèreté pourrait-on dire, où se trouvait Bona- naparte en 1792. Officier, jacobin plutôt par des circonstances que par des raisons, « extérieur » aux passions françaises qui entraînaient ses nouveaux compatriotes -dans leurs courants, homme disponible, supérieur autant parsa disponibilité quepar songénie, Bonaparte, suivant sa fortune, se trouvait désigné pour tenter la conciliation de ces contraires, -ou mieux de ces con- tradictoires : la paix dans la conciliation des intérêts et le plus menaçant des siatu quo pour l'Angleterre. L'interprétation de M. Bainville ici me semble profonde. Ge qui fait de Napoléon le plus grand héros tragique des temps modernes, c’est l’alliance en dui d’une volonté capable de tout, sauf de surmonter son destin, et d’une intelligence qui s’égale à.ce destin, et qui le juge. Presque toujours maitre de soi et toujours entrainé, Auguste cornélien élevé à la hauteur de Prométhée, ce qui échappe à sa volonté n'échappe jamais à son intelligence. EE ee one dou C'ERCE NOTES 143 M. Bainville, après d’autres mais avec un sens émouvant de la grandeur, nous donne uhe traduction historique raisonnable de cette unique tragédie. L'histoire du Premier Empire a fourni une littérature si abondante que M. Bainville, devant cette histoire, un peu comme Sainte-Beuve devant celle de Port-Royal, n'avait plus qu'à exercer son intelligence et ce qu’on pourrait appeler son adresse idéologique. Rien de ce qu’il dit ne nous était inconnu et la plupart de ses thèses étaient déjà célèbres avant lui. Mais dans ce récit uni, lent, patient, Pintelligence historique et poli- tique ne cesse de se faire sentir. Après tant de Napoléons de toutes sauces, il était tentant de nous présenter un Napoléon intellectuel et homme de lettres, M. Bainville la fait de façon très vraisemblable, et c’est surtout ce trait qui semble jusqu'ici avoir frappé ses lecteurs. Peut-être aurait-il dû marquer davan- tage une différence qui me paraît éclatante entre le Napoléon proprement homme de lettres, idéologue, imaginatif, et la façon anonyme et splendide dont l'intelligence de Napoléon réagit après coup sur les faits avec une lucide brutalité. J’oserai - dire que le premier ne me paraît pas d’excellent aloi ; mais la seconde, je veux dire l’intelligence de Napoléon dépouillée de toute association imaginative, littéraire, même personnelle, est incomparable. Si j'insiste, si j'aime à relire à la suite les Conver- sations d'Eckermann et le Mémorial, c'est que justement Gœæthe et Napoléon sont parmi les très rares esprits qui ont touché ces hauteurs où lintelligence délivrée ne suppone plus aucune épithète. On pourrait reprocher aussi à M. Bainville une conception de la Révolution française qui justifie Napoléon au détriment de 1793. M. Bainville, en adepte de cette « physique sociale » qui considère surtout dans les événements historiques l'en- chaînement des causes et des effets, voit dans les résultats effectifs de la Révolution les suites nécessaires de ses pré- misses. La conservation des conquêtes devient ainsi l'esprit même de la Révolution. Il est permis de penser qu'il y avait autre chose dans l'esprit de 1790 que le germe d’une hyper- trophie inviable de la tradition française, et que par suite Napoléon ne fut pas tant l'interprète de cet esprit que son déformateur, et qu’un homme différent, en 1799, pouvai] T44 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE trouver les moyens d’une politique différente. Mais M. Bain- ville a le droit qu’on respecte son ifterprétation. Avec une finesse singulière il évite, par ses réflexions, par ses incidentes, par ses suggestions, par les tours même de sa syntaxe, les pièges qu’on aurait envie de lui tendre. Il a d’ailleurs de qui tenir. M. Bainville est un grand lecteur de Voltaire, et sans doute de Voltaire historien. Il a retenu, du Siècle de Louis XIV. et de Charles XII, l’art des formules et de l’arrangement ingé- nieux et frappant des causes Mais c’est un Voltaire qui a le sens de ses ennemis, qui se méfie de sa propre nature, qui se souvient du romantisme. « Il ne reste plus, sans doute, qu’à forcer la Russie à signer la paix, mais il faut d’abord la vaincre et un échec militaire remettrait tout en question. La pensée de Napoléon tourne dans ce cercle, comme son histoire, à la fois trépidante et monotone ». Poüvait-on rendre mieux le rythme de l'épopée napoléonienne, rythme que l’on sentait sans le formuler avec cette justesse ? RAMON FERNANDEZ LE ROMAN LES SIGNES PARMI NOUS, par C. F. Ramuz (Grasset). I! est remarquable que ceux dont la fonction serait d’expri- ‘ mer notre civilisation, en un temps où elle se trouve brutale- ment mise en question, posent eux-mêmes si peu de ques- tions, ou de si minimes. Je lis un article récent de Ramuz (sur le Travail), qui débute ainsi: « Pourquoi est-ce qu’on tra- vaille ? parce qu'on y est forcé. Pourquoi y est-on forcé ? » Je vois que cet article en vient à formuler le dilemme sociologie- métaphysique ou si l’on veut marxisme-christianisme, qui se trouve être le dilemme urgent de l’heure. Et je m'inquiète ;. non pas de ces questions ni de la prise de parti (anti-marxiste) qu’elles déterminent chez Ramuz, mais bien au contraire de ceci: qu’il me semble entendre pour la première fois la voix d’un de nos aînés, interrogeant notre destin, lui poser en face des questions d’une accablante simplicité. Me tromperais-je ? Ai-je mal su lire tant de brillants essais sur le monde actuel et i < NOTES 145 futur ? Est-ce le fait d'une disposition trop romantique que d’avoir cru distinguer dans ces œuvres je ne sais quelle com- plaisance qui les faisait éviter d’instinct tout point de vue pra- tiquement bouleversant ? D’autre part, n'est-ce point le fait d'un certain manque de tact intellectuel que de poser des questions si rudimentaires, si peu élaborées, des questions que n'importe qui pourrait poser et qui ne peuvent tirer de nous rien d’exquis ni d'original, mais au contraire nous plongent dans l’humiliation, dans l’effroi ou dans la violence? Le temps vient cependant où la métaphysique se posera ou sera miée en termes concrets, en termes de nourriture par exemple, non plus en termes curieux ou convenables. Nous rechercherons désormais ceux qui savent dévisager notre condition la plus nue. « Alors on voit paraître le grand, c’est-à-dire on voit paraître l’homme dans sa grandeur, c’est- à-dire dans l’élémentaire : un être qui est nu, quiafroid, qui a faim, qui a été jeté au sein d’une nature hostile, de sorte qu’il lui faut sans cesse s’efforcer, ne connaissant que peu de repos de son adolescence à sa mort'. » Je cherche : je ne trouve aucun écrivain plus naturellement libéré de l’idéologie bourgeoise, que Ramuz. Sa conception tragique du sort de l’homme suffirait à lattester. Mais plus sûrement encore son acceptation profonde d'aujourd'hui. Aujourd'hui, c'est le titre du journal grâce auquel chaque semaine ou presque, il reprend le dialogue avec son public et l'époque, de ce ton viril et simple qui est à lui, nullementirrité (comme un Bloy), nullement moralisant ou jacobin (comme les marxistes), ni victime ni juge d’une bourgeoisie à laquelle il échappe entièrement et de toutes façons, n’étant pas même révolutionnaire, parce que trop radical, trop enraciné dans l'élémentaire ; élaborant son œuvre à un niveau d’où bourgeoi- sie et révolution apparaissent comme des localisations de sur- faces et temporaires. (Les animaux et les arbres ne sont pas révolutionnaires.) Et ce n’est pas qu’il ait jamais craint de tirer sur ces racines, fortement : mais il a vu qu’elles tenaient bon, qu’elles tenaient trop de terre embrassée et par elle tout un pays et son peuple ; car « c’est ici le pays dé la solidité, parce que c’est 1. « Travail», dans Au-ourd’hui, 29 octobre 1931. 10 Pat le pays des ressemblances. Regarde, tout y tient ensemble forte- ment, comme dans le tableau d’un grand peintre.» Ah ! la gran- deur de ce peuple ramuzien, qui se meut dans je ne sais quelle lourdeur « originale » et unanime, en communion avec les éléments, avec l’effroi du monde. On à, non sans comique, loué « cet artiste raffiné » d’avoir su « se ravaler au niveau des simples. » Non, Ramuz ne des- cend pas au peuple, on devrait dire plutôt qu’il y remonte. Son art vient de plus bas, des origines, des éléments créateurs de sa race. [l a cette même lenteur imposée par la nature, ce même besoin de précision utile. Ce n’est pas un art d’après lepeupler, mais on dirait presque : d'avant. Il n’est pas jusqu’à son Anti- quité qui ne coïncide avec celle du pays de Vaud : non pas la grecque, qui est scolaire — pour eux — mais la biblique, qui est vivante. Ainsi tous parlent un même langage, qu’ils l’ins- crivent sur le papier ou dans la terre. Un tel sens de la communauté put induire certains à parler de l’unanimisme de Ramuz. Mais comment Ramuz croirait-il à l’être collectif, — être sans racines, mythe cérébral. « Je ne distingue l'être qu'aux racines de l'élémentaire », écrivait-il dans ses Six Cahiers. Parlons plutôt de son « communisme », nullement collectiviste d’ailleurs, mais originel et spirituel. (La révolution russe en tournant au marxisme, a provisoire- ment confondu ces notions.) Le communisme ramuzien, c’est celui qu'établissent la mort, la peur, la maladie. Etla joie, ce point commun, « ce point qui est au-delà de la vie ». Le com- munisme qui règne au jugement dernier et qui régnait aux Ori- gines, car la Fin etle Commencement « sont en ressemblance et voisinage. » Ce regard rajeuni, ces pestes rudimentaires, cette odeur de boïs fraîchement coupé que dégagent certaines œuvres récentes des écrivains de l'U. R. S. S., je ne les retrouve que chez Ramuz. Mais purifiés de toute brutalité, de ces traits for- cenés, de ces ricanements d’intellectuels mal guéris. Certes Ramuz attend beaucoup du peuple russe, de « cette immense et secrète réserve d’innocence » d’où peut-être un jour sortira le peuple-poète, « le peuple tous en un ». Mais son œuvre est 1. Le populisme est d'après le peuple. Cette terne vision des choses en apprend plus sur le compte de la bourgeoisie que sur le peuple qu’elle pré- tend « observer ». 146 : LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE énphhre ÉRERE hs Se RS Dhs + ka) NOTES | 147 bien au-delà de lère machiniste que traverse l’U. KR. S.S., au-delà de linsolence et de la révolte ; et ce trait profond de son art m'en convainc : le sens de la vénération, qui est aussi celui de la lenteur des choses. Cet art, le sujet des Signes parmi nous, par sa simplicité même, le met en valeur mieux que tout autre récit de Ramuz. Voici Caille, le colporteur biblique, qui s’avance dès le matin à travers le pays, et offre à tous la Parole, « ayant l’aspect d’une brochure à couverture bleue », où les événementsactuels — cela se passe un jour d’été de 1918 — sont expliqués à la lumière des Ecritures. La Fin des Temps est proche, il faut en témoigner. À tous il tend la Parole « morte aux pages », mais voici que de toutes parts les Signes paraissent sur la terre, les maladies, la famine, la révolte, la guerre et la mortalité. Caille s’avance dans la journée, et l'angoisse autour de lui grandit. De partout l’orage s’amasse, Vers le soir, il éclate tragiquement. Est-ce la fin ? Grande heure de terreur et de prière... Puis, « la page du ciel a été tournée », ils se relèvent : « Il paraît bien qu'on n’est pas morts ! » Le monde renaît dans une soirée pure et le baiser d’un couple heureux. Rarement la forme authentique de Ramuz atteignit une auto- rité comparable à celle qui éclate dans cet ouvrage entièrement créé, entièrement «autorisé ». Art, on le sait, avant tout visuel, qui rend les choses à l’état naissant, rugueux, décapé de toute rhétorique : et de toute explication intellectuelle, attei- gnant par là une unité de style tellement têtue qu’elle évoque peu à peu on ne sait quelle puissance naturelle, dans sa fasci- nante et grandiose monotonie. Art dont la mesure ne doit pas être cherchée dans le pittoresque, ni dans l'ingéniosité, ni dans l'harmonie de sons, mais bien dans la pesée. Tous les procédés ramuziens, juxtapositions brutales, interférences du récit, surimpressions, changements de temps au cours d’une phrase, sont ici largement mis en œuvre; mais toujours avec une pro- bité singulière. La surimpression par exemple n’est jamais pour Ramuz ce qu’elle fut pour d’autres: un moyen de créer du mystère en brouillant les plans ; mais un moyen de rendre 1. De tout be] canlo, peut-on dire. C’est le ton de la musique de Stravinsky, du Sacre et des Noces. Le ton de la création du monde. ALLIE AN te 1 $ 148 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE plus totale la vision. Tout, par ailleurs, indique chez Ramuz la volonté de ne pas faire prendre une chose pour une autre, ni certain aspect usuel de la chose pour toute la chose. C’est pour- quoi il s’attarde à décrire le concret d’une façon concrète ; ainsi, le maniement d’un outil. D’où le reproche de puérilité que lui adressent ceux qui, par exemple, n'hésitent pas à prendre au sérieux une intrigue romanesque à la Bourget. On s’est trop arrêté à l’insolite du style chez Ramuz. Ce qu'ila d’insolite, ce n’est pas tant sa forme que les vertus qu’elle sup- pose : la sobriété, la solidité, le manque d’ironie, la bonhomie sérieuse, l'absence de toute complaisance à soi. Certes, j'en vois les défauts, le poncif ; ces détails par trop détaillés. Mais Pim- portant, je pense, c’est qu’une page de Ramuz, — même pas très réussie, et il y en a qui ont un air raté, un air pastiche de Ramuz — c’est qu'une seule page de ce livre iué avec cette len- teur qu'elle impose, nous’ replace dans la vision grande et eff- cace des choses les plus simples. Mais il faut dire maintenant l'actualité tout à fait singulière d’un tel livre. Il y a des sujets éternels, ou mieux, perpétuels — sujets d’étonnement perpétuel — et la Fin du Monde est l’un d’eux. Un vrai mythe, c'est-à-dire un événement perpétuellement pos- sible, qui reçoit la vie comme un moule reçoit la matière en fusion et la réalise soudain — la fait chose — en lui donnant une forme ; l’actualise — la fait acte — en l'arrétant dans cette forme et lui donnant une date. Les périodes qui « marquent » dans l’Histoire sont celles où la forme d’un mythe affleure, s’incarne et devient visible. Ce sont les périodes de crise. Or toute crise est un jugement’, — un «arrêt » dans une forme. Cela se voit par l’étymologie. Aussi, par le passage à la limite : carla plus grande crise imaginable, c'est larrét absolu, suprême : le Jugement dernier. Le sens de l'actuelle crise appa- raît ainsi manifeste : un jugement sur tous les plans, financier, commercial, éthique et spirituel. Que les échanges se ralen- tissent ou cessent : aussitôt perce l'interrogation que la réussite 1. S'il est vrai, comme l’a montré M. Spaïer, que toute pensée est judica- toire, le fait même de penser devient fauteur de crise. Informer le réel, c’est en quelque sorte le mettre en état de crise ; et il n’y a de réalité que par et dans la crise. } FA à ; H ï ÈS Enceuene NOTES 149 couvrait. Où va notre or, en réalité ? (Dans quelle direction principale.) Où tend notre action centuplée par les machines ? Où tendent nos métaphysiques et nos philosophies mal em- brayées ?.. Nous voici ramenés aux questions simples, et répu- tées grossières. Peut-être voit-on mieux maintenant dans quel esprit Ramuz les pose, et que précisément c’est l’esprit de ces Signes. Aussi serait-il bien insuffisant de dire d’une telle œuvre, datée de 1919 et reparue en un temps de crise, qu’elle en revêt une actualité accidentelle : c’est en quelque sotte le contraire qui est vrai ; c'est notre temps qui revêt une actualité : et une réalité véritables du fait de la crise. Mais cet affleurement mystérieux de la forme mythique, le poète en tous temps a le pouvoir de le susciter dans son œuvre, comme le mystique dans sa prière. Et c’est pourquoi le poète, Ramuz, l’homme qui vit concrètement les grands mythes et les réalise dans sa vision, — cette homme sera tou- jours en puissance d’aujourd’hui, enraciné profondément dans une permanente actualité. DENIS DE ROUGEMONT * * * LE THÉATRE LA COMPAGNIE DES QUINZE au « Vieux-Colom- bier ». Il va s’agir dans les lignes qui suivent beaucoup moins de critiquer l'effort réalisateur de la Compagnie des Quinze que de « discuter le coup » entre gens d’accord sur le fond qui est de rendre au théâtre son maximum de dignité artistique et son maximum de rendement social, ou si on préfère un terme plus vaste, de rendement humain. Absent de Paris, je n'ai pu assister à l’ouverture de la deuxième saison des Quinze au théâtre du Vieux-Colombier et voir représenter la Mauvaise Conduite, adaptation des Ménechmes de Plaute par M Jean Variot. Je le regrette d'autant plus que les Quinze ont remis à la scène l’usage du masque et que, pour se 1. On pourrait soutenir que l’époque 1900-1910 fut «inactuelle » pour la grande masse de ceux qui la vécurent, F50 __ LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE _faïre une opinion sur le problème si controversé et si délicat du masque, les expériences pratiques sont extrémement pré- creuses. Le second spectacle de la saison, composé d’un skefch de M. Armand Salacrou : La Wie em Rose, et d'un ouvrage en deux parties de M. André Obey : Bataille de la Marne, permet avant tout de constater les grands progrès de la Compagnie. L’an passé, on avait trop souvent le sentiment d'être en présence d'amateurs distingués qui « en remettaient » constamment; cette fâcheuse impression a disparu. On se trouve en présence d’une troupe assouplie et homogène, où le style commun ne bride pas les tempéraments individuels. £a Vie en Rose où chaque acteur, ou presque, interprète deux ou trois rôles, per- met de se rendre compte de ce mürissement. Dès à présent, on peut dire que M. Saint-Denis s’est affirmé comme un acteur de composition puissant, Mme Marie-Hélène Dasté comme une jeune première dramatique (et combien y en a-t-il depuis que Mie Falconetti ne paraît plus sur la scène ?) capable d’exprimer à la foïs l’ardeur, Ia pureté, tout en restant très sensuellement femme. M. Dasté, d'autre part, si peu convaincant dans le Viol de Lucrèce, s’est révélé plein de verve et de mouvement. De M. Boverio et de Mme Bing, vétérans du Vieux-Colombier, il faut dire que l’une est reléguée dans la monotonie des rôles maternels, où sa fantaisie et son primesaut d’autrefois ne trou- - vent plus à s’employer et que l’autre tend à épanouir tous ses défauts. M. Boverio est un de ces acteurs romantiques, de la surte de Paul Mounet et d'Albert Lambert, qui doit, pour que ses qualités soient mises en valeur, être tenu en bride par un met- teur en scène très strict, comme Copeau ou Jouvet. Il est diffi- cile de parler individuellement du reste de la jeune troupe : du moins peut-on dire que dans la Vie en Rose les maquillages, les attitudes, les costumes étaient parfaits. Le skelch de M. Salacrou est un pot-pourri de mots, de chan- sons, de coupures de presse et de sentiments de la période 1889-1914, que goûteront pleinement tous les lecteurs de Max Jacob et qui décevra un peu les autres, L'effet cherché et pro- duit rappelle un peu celui des. premiers tableaux cubistes, avec les bouts de papier journal ou d’étoffe collés dessus. Certaines scènes rétrospectives telles qu’on les voit dans les revues de Æ RARE de 5 PE ee ia rest # NOTES ; IST cabaret sont plus entraînantes, mais elles n'ont certainement pas les dessous de cette Vie en Rose. Mais c’est surtout Bataille de la Marne qui appelle le débat, tant par son texte que par sa réalisation scénique. Le rideau se lève sur un groupe immobile de paysannes vétues de noir avec de grands tabliers bleus. L’impression est saisissante. Avant qu'un mot ait été prononcé, nous nous savons en présence des paysannes du Nord de la France que l’avance allemande va dis: perser aux quatre coins du pays. Pour quiconque a vécu la guerre, ce groupe immobile et silencieux suffit à recréer toute Pémotion de fin août 1914. Aux spectateurs qui n’ont pas connu la guerre de dire comment ils accueillent ce groupe. Donc évocation plastique intense ravivant physiquement les souvenirs les plus poignants dès le lever du rideau. Mais ces femmes commencent à parler: nous n’en sommes qu’à la mobilisation. Un récitant nous conte les débuts de la grande guerre, l'entrée en Alsace, le recul. Et une gêne se répand. Nous voulons bien avoir adhéré de tout notre être à tous les grands sentiments d'août 1914, nous en sommes assez fiers, même si nous pensons avoir été dupes. Nous ne regrettons rien. Mais qu’on ne vienne pas brutalement et sans commen- taires nous restituer ce temps admirable et maudit. Qu'on ne dise pas que M. Obey a stylisé, symbolisé. Exté- rieurement oui. Profondément non. C’est une vieille blessure qu’il s’acharne à rouvrir. Un art qui nous touche physiquement, comme un tribunal ou une guillotine mise à la scène. On veut exploiter nos sensations de 1914. Voilà le canon à présent et les soldats et les mitrailleuses. Une recherche d’effets de plus en plus physiques. La réalisation scénique est aussi discrète que possible, mais dans le fond, tout au fond, je le demande aux Quinze, quelle différence y a-t-il entre cet art-là et celui du Grand-Guignol ? Ici comme là, c’est jouer sur les nerfs. Et quelle que soit la noblesse de Fintention, c’est jouer avec les morts de la Marne. Après la gêne, voici la révolte. Le canon ne s’imite pas avec une grosse caisse. Tous ces rappels nous font l'effet d’un chantage au patriotisme. ‘Je crois être ici au cœur du débat. Les Quinze veulent (et Noë Vindiquait très nettement) rendre au théâtre sa valeur 152 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE religieuse, donc chasser de la scène tout le sensafionnisme qu J’encombre depuis cinquante ans. Alors, qu’ils chassent jusqu’à l'ombre de ce sensationnisme, qu’ils s’interdisent tout effet phÿsique ! Je sais bien que les mislères admettaient ces moyens 4 physiques, mais nous ne sommes plus au moyÿen-âge et c’est N pourquoi l’anachronisme des récitants me paraît encore une facilité à rejeter. Les récitants nous ramènent à un théâtre pri- « mitif qui n’a aucune raison d’être, à un théâtre primitif qui . m'était pas encore capable de faire exprimer au moment voulu, sous l’étreinte de la crise, leurs sentiments profonds par les divers personnages. Abuser des récitants, c’est éliminer de la scène le drame même, c’est tendre à nier l'essence du théâtre. w Peut-être les Quinze voudront-ils convenir qu’une autre ; présentation de la Bataille de la Marne eût été possible. Une . Bataille de la Marne sans coups de canon et sans mitrailleuses . (au besoin avec des récits comme celui du Chauffeur de taxi), une résurrection morale, et non pas physique, de la Marne. Et peut-être aussi voudront-ils convenir que cette résurrection morale ne pouvait être réalisée si on ne montrait pas les Alle- mands. Le choral de Bach qui symbclise l'approche allemande ne suffit pas. Nous ne pouvons plus imaginer une bataille de la Marne unilatérale, un procès où l’accusé ne paraît point pour s’expliquer. Etil me semble que ce point de vue doit être bien plus encore celui des moins-de-trente-ans que celui des aînés. Autre chose. À quelle intention répond ce spectacle ? Quelles réflexions veut-on que nous fassions en sortant ? Veut-on rani- mer notre haine de l'Allemand ? Nous préparer à une nouvelle Marne ? Ou simplement nous émouvoir théâtralement par autre chose qu’un adultère ? On aimerait que ce problème fût éclair- ci, que la morale du spectacle fût explicitement dégagée par l’auteur ? Mais ce point d'interrogation peut sembler tendancieux. N'y insistons pas. La question essentielle que l’on doit poser aux Quinze est celle-ci : avez-vous conscience qu’il n’y a aucune commune mesure entre l’art des Perses et celui de la Bataille de la Marne et qu'avec les plus pures intentions du monde, vous mettez en œuvre pour nous émouvoir les moyens théâtraux les plus bas ? BENJAMIN CRÉMIEUX NOTES 153 LA MUSIQUE Vincent d'Indy Vincent d’Indy s’éteint au moment où il devient possible de porter sur son œuvre un jugement équitable. Bien des nuées se sont aujourd’hui dissipées en effet ; le debussysme est mort, heureusement pour la grande mémoire de Debussy ; et il n’est plus possible de se faire grande illusion sur l’im- portance du mouvement qui prit racine dans l’œuvre ténue et exsangue de lauteur de Mercure. Gabriel Fauré, dont on est fort*loin à mon sens d’apprécier comme il convient la merveilleuse et limpide profondeur, est mort sans laisser de descendance qui mérite d’être mentionnée. Nous voyons bien quelques jeunes compositeurs remarquablement doués rôder timidement autour de Stravinski, de Prokofieff, de Manuel de Falla. Mais ils ne représentent guère encore que des promesses. Certes il y a Ravel encore, il y a Roussel aussi dont nous venons d’applaudir la belle symphonie en sol mineur. Mais ces gracieuses arborescences ne sauraient nous masquer les puissantes, les vivaces frondaisons du passé. Nous disposons aujourd’hui du recul nécessaire pour apprécier à leur pleine valeur les œuvres maîtresses de celui qui vient de disparaître. Je n'hésite pas à déclarer, quant à moi, que nulle expression musicale du sentiment de la nature, et cela dans aucun pays, ne surpasse celle qui jaillit dans la Symphonie sur un Chant Montaonard, ou dans le Jour d'Eté à la Montagne. En écoutant l’an dernier, à vingt ans d'intervalle, ce Jour d'Eté qui _ déjà me transportait quand d’Indy lui-même le conduisait avant la guerre, je me suis assuré que rien n’a bougé dans ce poème inspiré qui a la noblesse et le rythme du plus pur Lamartine, avec je ne sais quel sens austère des cimeés, des brises glacées et chargées d’aromes qui soufflent sur les monts du Vivarais. Mais ce n’est pas tout, et on se ferait de l’auteur de Fervaal l’idée la plus étroite et la plus inexacte en l’enfermant dans ce domaine cévenol qui fut le sien. Le second acte de l’Etranger, certaines scènes de Saint Christophe, celle de la prison par exemple, demeurent aujourd’hui encore des expressions accomplies de ce drame lyrique qu'il est trop facile en vérité de refuser globa- lement avec une grimace et un haussement d’épaules. Le mot Fa RETENIR le res re, Mt 154 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE « wagnérisme, sous lequel on a voulu accabler indistinctement des œuvres qui n’ont rien de commun les unes avec les autres, recouvre en réalité les notions les plus confuses. Pierre Lalo écrivait autrefois que d’Indy ne fut jamais un imitateur des Wagner, mais qu'entre lui et l’auteur de Parsifal existaient des afhinités intimes. C’est vrai, je crois, à condition de préciser un peu plus. Si le mot influence a un sens en art — ce dont il est permis de douter, comme l’a vu André Gide — Vincent d’Indy a subi initialement l'influence de Wagner, cela n’est guère discutable. Mais sa nature propre était assez puissante pour que cette influence, bien loin de l’opprimer, l’aidâtsà se libérer. Même dans Fervaal, ouvrage inégal à coup sûr, nous voyons apparaître une âme absolument originale, unique, qui trouve dans la nature le principe de sa croissance surnaturelle. Cette expression dont j'avoue le caractère paradoxal me paraît traduire ce qu'il y a peut-être de plus profond dans le génie d’Indyste, l'élément vital qu'une technique trop consciente d’elle-même, trop élaborée et systématisée, trop pesante aussi et partois despotique, ne parvint cependant jamais à étouffer. Je plains en vérité ceux qui n’ont point percé cette rude et dure écorce, ceux qui n'ont pas, dans Souvenirs ou dans telle œuvre de musique de chambre, le 3e quatuor à cordes par exemple, surpris ou tout au moins pressenti le secret palpitant d’un art où la vie inté- rieure la plus pathétique, la plus déchirée peut-être, se trans- _ torme en architecture, en action de grâce. Voilà, je pense, ce qu’il faut dire d’abord, et c’est en second lieu seulement qu'on pourra évoquer, avec la piété et la gratitude qui s'imposent, ce que fut l’apostolat musical continu, auquel jusqu’au terme ce grand ouvrier chrétien consacra un labeur si fervent. GABRIEL MARCEL LA PEINTURE KISLING (Galerie Girard). est toujours agréable de rendre hommage au courage, même heureux. Le peintre qui suit sa pente sans s'inquiéter de la Mode, aussi tyrannique, on le sait, dans le domaine de Part | ; È M PTE PIN A ane de per fe 7e ATEN ES F Fa NOTES 155 que dans celui du vétement, a droit à notre admiration. Alors qu’il est de bon ton de « bousiller » (sans cette excuse au bou- sillage qu’est l'inspiration au sens Cézannien ailleurs indiqué), es s'emploie délicatement à parfaire son œuvre. Il va jusqu’au bout de ce que la malice de la critique a accoutumé d'appeler une fhéorie, et qui est justement, la plupart du temps, le sentiment. Cette vertu oubliée, Kisling la réhabilite : Sen- timent double — comme chez ceux en qui le cœur et la raison savent conclure un pacte salutaire —, d’une part tributaire de la plastique pure, de l’autre conditionné par la réalité humaine. Le goût ingresque de la ligne, ou plutôt du contour, sur lequel s'appuient de légers modèles, à la façon aussi de Cra- nach, préside à son choix plastique et reflète son émotion arti- sane. Son sentiment humain qui le faits ‘intéresser aussi bien à l’affaissement des traits d’une pauvresse qu’à l'abandon plein de langueur d’une mince fille dédiée au plaisir, Pincline à retenir ses modèles dans leurs postures les plus persuasives. C’est à un procédé condamné par la confrérie, autant que le fini en matière picturale. En langage d’atelier, s'emparer d’un motif expressif en lui-même, cela s’appelle « faire de la litté- rature ». On comprend alors que des poëtes comme Antonin Artaud nous aïent accusés récemment, nous autres peintres, de condamner ja peinture à ne vivre que sur elle-même. Parlant peinture, les poëtes (par aïlleurs si merveilleusement incompé- tents) re nous rappelleront jamais assez à l'ordre. J'aurai énuméré les principaux mérites de Kisling lorsque j'aurai dit qu’il est un des rares artistes soucieux d’assurer à leurs œuvres, honnêtement, une longue durée, en dépit des abominables matériaux que nous vaut le Progrès inventeur, entr’autres calamités, de l’instable aniline. Les femmes durent, les tableaux meurent au siècle de la chimie. Bref, Kisling, après Ingres encore, à qui l’on reprochait également lacidité de ses tons, a compris cette loi que je ne me lasserai jamais d'exposer : au travail du peintre s'ajoute celui du Temps, redoutable auxiliaire, dont il sied de prévoir Findiscrète collaboration. Dès lors, un tableau qui veut survivre doit être frop jeune, frop frais ; c’est curieusement le temps qui le stabilisera. Les Ingres désaccordés, mais savamment, en prévision du futur, sont aujourd’hui presque tous admirablement au point. Et ce = Renoir. À coup de préparations, de glacis, de demi-pâtes etd 156 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS point franchi, c’est l'éternité De même pour les dernie: cuisines, Delacroix produisait des tableaux admirablemen accordés. Hélas! combien d’entre eux ont tenu l'accord ? ; Ainsi, dans le domaine de la technique comme dans celui de | l'esprit, il faut se résigner à déplaire d’abord. La peinture” demande décidément bien de la vertu. À ANDRÉ LHOTE * *X * LE CINÉMA LES FRÈRES MARX AU CINÉMA DU PANTHÉON. Le premier film des Marx Brothers que nous ayons vuici: Animal Crackers, m’est apparu, et il a été regardé par tout le monde comme une chose extranrdinaire, comme la libération M parle moyen de l'écran d’une magie particulière que les rap- Ÿ ports coutumiers des mots et des images ne révèlent d’habitude pas, et s’il est un état caractérisé, un degré poétique distinct M de l'esprit qui se puisse appeler surréalisme, Animal Crackers | y participait entièrement. Dire en quoi cette sorte de magie consiste est difficile, c'est en tout cas quelque chose qui n’est pas spécifiquement À | cinématographique peut-être, mais qui n'appartient pas non … plus au théâtre et dont seuls certains poèmes surréalistes réus- sis, si] en élu, pourraient donner une idée. La qualité poétique d’un film comme Animal Crackers pourrait répondre à la défini- tion de l’humour, si ce mot n'avait depuis longtemps perduson | sens de libération intégrale, de déchirement de toute réalité dans l'esprit. | Pour comprendre l'originalité puissante, totale, définitive, absolue (je n'exagère pas, j'essaie simplement de définir, et tant pis si l’enthousiasme m'entraîne) d’un film comme Ani- mal Crackers, et par moments, (en tout cas dans toute la partie de la fin), comme Monkey Business, il faudrait ajouter | à l'humour la notion d'un quelque chose d’inquiétant et de tra- gique, d’une fatalité (ni heureuse ni malheureuse, mais pénible à formuler) qui se glisserait derrière lui comme la révélation d'une maladie atroce sur un profil d’une absolue beauté. NOTES | 157 Nous retrouvons dans Monkey Business les frères Marx, chacun avec son type à lui, sûrs d'eux et prêts, on le sent, à se colleter avec les circonstances, mais là où dans Animal Crackers, et dès le début, chaque personnage perdait la face, an assiste ici et pendant les trois quarts du film aux ébats de clowns qui s'amusent et font des blagues, quelques-unes d’ailleurs très réussies, et ce n’est qu’à la fin que les choses se corsent, que les objets, les animaux, les sons, le maître et ses domestiques, l'hôte et ses invités, que tout cela s’exaspère, rue etentre en révolte, sous les commentaires à la fois extasiés et lucides de l’un des frères Marx, soulevé par l'esprit qu’il a pu enfin déchaîner et dont il semble le commentaire stupéfié et passager. Rieñ n’est à la fois hallucinant et terrible comme cette espèce de chasse à l’homme, comme cette bataille de rivaux, comme cette poursuite dans les ténèbres d’une étable à bœufs, d’une grange où de toutes parts les toiles d’araignées pendent, tandis qu'hommes, femmes et bêtes, dénouent leur ronde et se retrouvent au milieu d’un amoncellement d’objets hétéroclites dont le mouvement ou dont le bruit serviront chacun à leur tour. Que dans Animal Crackers une femme se renverse tout à coup, les jambes en Pair, sur un divan, et montre, l’espace d’un instant, tout ce que nous aurions voulu voir, qu'un homme se jette brusquement dans un salon sur une femme, fasse avec elle quelques pas de danse et la fesse ensuite en cadence, il y a là comme l’exercice d’une sorte de liberté intellectuelle où lin- conscient de chacun des personnages, comprimé par les con- -ventions et les usages, se venge, et venge le nôtre en même temps, mais que dans Monkey Business un homme traqué se jette sur une belle femme qu’il rencontre et danse avec elle, hoëtiquement, avec une sorte de recherche du charme et de la grâce des attitudes, ici la revendication spirituelle apparaît double, et montre tout ce qu’il y a de poétique et peut-être de révolutionnaire dans les blagues des Marx Brothers. Mais que la musique sur laquelle danse le couple de l’homme traqué et de la belle femme soit une musique de nostalgie et d'évasion, une musique de délivrance, indique assez le côté dan- gereux de toutes ces blagues humoristiques, et que l'esprit poétique quand il s’exerce tend toujours à une espèce d’anarchie bouillante, À une désagrégation intégrale du réel par la poésie. _ d’exaltation à la fois visuelle et sonore que tous ces événements 158 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE | Si les Américains, à l’esprit de qui ce genre de films appar-w r| tient, ne veulent entendre ces films qu'humoristiquement, et en matière d'humour ne se tiennent jamais que sur les marges faciles et comiques de la signification de ce mot, c’est tant pis pour eux, mais cela ne nous empêchera pas de considérer la fin de Monkey Business comme un hymne à l'anarchie et à la W révolte intégrale, cette fin qui met le braiement d’un veau au M même rang intellectuel et lui attribue la même qualité de dou- leur lucide qu’au cri d’une femme qui a peur, cette fin où dans # les ténèbres d’une. grange sale, deux valets ravisseurs triturent 4 comme il leur plaît les épaules nues de la fille de leur maître, et # traitent d'égal à égal avec le maître désemparé, tout cela au milieu de l’ébriété, intellectuelle elle aussi, des pirouettes des Marx Brothers. Et le triomphe de tout cela est dans la sorte prennent dans les ténèbres, dans le degré de vibration auquel ils atteignent, et dans la sorte d’inquiétude puissante que leur rassemblement finit par projeter dans l'esprit. ANTONIN ARTAUD * * * REVUE DES LIVRES Les Bacchantes, par Léon Daudet (Flammarion). Très 1900-1910 : un pastiche écrit par Paul Reboux pour réjouir Paul Morand. On retrouve, dans les Bacchantes : la machine à explorer le temps de Wells, les orgies païennes de d’Annunzio, fresques de Pompéi animées et parodiées : la vision extra-rétinienne de Jules Romains et aussi le Huysmans d'A Rebours. Le personnage principal des Bacchantes, « le grand physicien Ségétan, l’Edison français, et même au-delà » (?) ressemble parfois à des. Esseintes. Les dames, comme il sied, se nomment Tullie, Donnabella. L'une « aurait aimé être enclose, ne fût-ce qu’une fois, dans sa géniale vigueur, suer de plaisir entre ses bras, lui verser l’écume hardie de sa bou- che »... L'autre... mais il est impossible de tout citer. Con- tentez-vous de savoir qu'elles cherchent très âprement « l’extase double, simultanée, synchronique,.… faisant de deux vies rejointes à en perdre le souffle, la plus exquisement cutanée des morts ». Les « voluptés oculaires » n’abonaent pas moins. Ce curieux mélange de grossièretés et ae blandices, de Mirbeau et de Lorrain, intéressera plus tard les historiens de la langue EMMANUEL BERL REVUE DES LIVRES 159 Marie Galante, par Jacques Deval (Albin Michel). L'intrigue, d’ailleurs intéressante, est taillée sur le patron de la Châtelaine du Liban. Dans le style, d’ailleurs agréable, se rencontrent maintes réminiscences de Giraudoux. On n’a pas tous les jours quelque chose de neuf à raconter. D. M. * Les Aventures d’un Négrier (Théodore Canot), traduit de Pone glais par Marthe Nouguier (Plon). Plein d’histoires énormes et effarantes : 1840 : esclaves, trafics, ruses, combats, amours de négresses, sorciers truqueurs. La sarabande africaine, maïs au vrai, et non gâtée par la littérature ni par une croyance enfantine aux forces occultes. / DSISE * L'argent dans la politique, par Richard Lewinsobn (N. R. F). Ce livre ajoute à son admirable titre quelques renseignements utiles. E. B. # Champlain, par Constantin Weyer (Plon). Livre simple et net, se lit avec grand plaisir et donne une image qui mord de Champlain, du Canada, du xvire siècle. DNS. Pa Correspondance. M. André Germain nous écrit : 4 Décembre 1931. MONSIEUR LE DIRECTEUR, H y a quatre ans j'avais laissé passer, sans protester, une note de la Nouvelle Revue Française qui, au lieu de discuter sérieusement mon livre Chez nos Voisins, le cinglait de plaisan- teries et surtout, par des citations juxtaposées sans loyauté, en altérait le sens. Un excessif scrupule de courtoisie confraternelle m'avait dicté ce silence. Aujourd’hui votre revue recommence d’une façon à peu près analogue, à propos de La Révolution espagnole en vingt-cinq tableaux. Je tiens à protester cette fois non pas contre les plai- santeries — elles font un méritoire effort pour alléger le ton un peu lourd de votre revue — mais contre les altérations de sens, Je voudrais seulement inviter vos lecteurs à relire la page dont votre critique se divertit et à juger si le récit de mon entrevue avec M. Chiappe peut être pris. He un. ur. sens que ii d'unei ironie amusée. M. Chiappe qui a assurément plus d'esprit que M. Courtois-Suffit, Va pris lui-même dans ce sens. _ 11 me semble, au reste, qu'il eut été plus digne de votre revue — et plus dans sa manière — de discuter sérieusement mon livre — même pour le critiquer sévèrement — que de vous gausser d’un témoignage sur des événements historiques, donné . peut-être avec une certaine passion mais avec sérieux et en toute D _ bonne foi. Les colères un peu personnelles de M. Courtois- _Suffit ne me paraissent pas de nature à intéresser vos lecteurs. … Agréez, Monsieur le Directeur, l'expression de mes sentiments distingués. Et ANDRÉ GERMAIN *x *X * _ L'étude d'André Malraux, que l’on a lue plus haut, sert de préface à la traduction française de l’Amant de lady Chatterley de D. H. erre LE GÉRANT : GASTON GALLIMARD ABBEVILLE. — IMPRIMERIE F. PAILLART. LA VIE FINANCIÈRE Les nécessités du tirage de « la Nouveile Revue Frencaise » nous obligeant à livrer à l’imprimerie le bulletin ci-dessous ‘quinze jours avant sa parution, nous nous bornons à y insérer des apercus d’orientatian générale. Mais notre SERVICE DE RENSEIGNEMENTS FINANCIERS est à la disposition de tous lecteurs pour tout ce qui concerne le portefeuille, valeurs à acheter, à vendre ou à conserver, arbitrage d’un titre contre un autre pjacemsnt de fonds, etc. Adreser les lettres à M. André Ply, de la Banque de l’Union Industrielle Française, 5, rue de Vienne, Paris, VIIR Arrondisse- ment. CONFIANCE QUAND MÈME ! Dans la période d’insécurité et de défiance que nous traver- sons actuellement, chacun en arrive à douter de tout et de tous. La déchéance de Ja livre. dernier rempart des monnaies saines en Europe, est en grande partiela cause de cet état psycho- logique générateur de désespéranee et de passivité quasi- totale. Par un phénomène d’illusion collective, bien excusable de la part des capitalistes peu familiarisés avec les lois économiques et monétaires, on peut entendre des gens réputés raisonnables, affirmer que toutes les valeurs et toutes les monnaies vont tom- ber à rien. Il y a là une hérésie économique qu’il convient de combattre avec la plus grande énergie, car elle ne correspond nullement à la réalité des faits et tend à jeter un discrédit aussi absurde qu’immérité sur la qualité de nos entreprises indus- trielles en général et sur notre franc en particulier qui reste, contre vents et marées, une des devises les plus solidement gagées du monde. Le principe inattaquable qu’il ne faut jamais perdre de vue, c’est que notre monnaie est définitivement stabilisée à un cours que les événements récents ont contribué à consolider et à jus- tifier. Grâce aux formidables réserves d’or de la Banque de France, toute crainte de dévalorisation comme d’ailleurs tout espoir de revalorisation doivent être abandonnés à tout jamais. AE Par contre, l’avenir nous ‘prépare une autre revalorisation. C'est celle de toutes les valeurs cotées en Bourse et qui ont subi, depuis six mois notamment, des dépréciations absolument disproportionnées avec les attentes qu'elles ont subies du fait de la crise. Si l’on s’en rapporte aux dernières séances du marché de Paris, cette méthode de rétablissement ne paraît pas encore à l'horizon, mais l’expérience du passé nous rappelle que c'est # toujours au moment où l’on s’y attend le moins, que l’'éclaircie se produit et que la foule étonnée et à peine sortie de sa tor-, peur, se précipite avec frénésie sur les valeurs qu’elle avait si longtemps négligées. Nous assisterons, un jour, peut-être prochain, à ce revire- \ ment d'opinion, et nous serons tout surpris de voir nos meil- leures affaires industrielles enregistrer des hausses impression- nantes qui ne feront d’ailleurs que corriger les dépréciations exagérées dont elles sont victimes à l'heure actuelle. Les difficultés du temps présent, et l’incertitude de l’avenir nous rendentinjustes dans nos déductions et nous n’apercevons plus que les travers des choses sur lesquelles nous sommes appelés à porter un jugement. C’est ainsi que nous faisons cho- rus avec tous les docteurs Tant-Pis qui reprochent aux diri- geants de nos entreprises nationales d’avoir développé sans : mesure leur outillage et leurs installations aux dépens de la tré- sorerie et des répartitions futures. Mais pour apprécier impartialement la conduite de nos con- seils d'administration, il convient non seulement de se souvenir que personne, il y a un an, ne prévoyait que les événements deviendraient aussi graves, mais encore de noter que cette poli- tique ne tardera pas à trouver sa justification dès que le monde économique aura retrouvé son équilibre. Les actionnaires privés momentanément de leurs dividendes, seront alors bien aises de s'apercevoir que les fonds conservés par les entreprises ont été bien employés ; que des installations perfectionnées, à la hauteur du progrès moderne, répondent aux demandes de la clientèle et permettent d’envisager l’avenir avec autant d’optimisme que par le passé. Il convient donc de réagir contre tout pessimisme irraisonné et surtout contre l’opinion qui tend à affirmer que la bourse n’est pas encore au bout de ses peines. C’est un sophisme dan- gereux aussi bien pour ceux qui vendent aux cours actuels que pour ceux qui s’abstiennent de profiter des splendides occasions qui s'offrent à eux. Il est, en effet, impossible que le monde Économique se maintienne longtemps dans la situation instable actuelle et je suis absolument convaincu de ‘opportunité d'achats bien étudiés en vue d’une amélioration des conditions générales de la production et de la consommation. André PLy, de la Banque de l’Union industrielle française. PETIT COURRIER I. S., Moulins. — T1 est probable que, comme chaque année, l'assemblée de la Société dont vous me parlez, qui est convoquée pour le 21 courant, n’obtiendra pas le quorum et sera reportée, en consé- quence, à une date ultérieure. Le Conseil demandera l'autorisation d'émettre un emprunt obli- gataire. * RES Aa Hate SV PR Te DR A ÉTE HENRI CYRAL, EDITEUR 118, Boulevard Raspail, PARIS-VIe ÉLÉPHONE : LITTRÉ 51-18 CH. POSTAUX : PARIS 225 06 Chacun des volumes de la COLLECTION FRANÇAISE est un magnifique cadeau d’étrennes —————————————————— Papiers de grand luxe : Madagascar, Annam, Arches et Vélin de Rives. Typographie de Coulouma. Format 15 X20. Tirage limité à 1.021 exemplaires au maximum. (Environ 60 à 70 aquarelles par volume.) lerniers ouvrages parus : D euoir ©. L'ATLANTIDE.. …:,. °°: …_.e 900 fr. de l’Académie Française. y BORDEAUX .. YAMILÉ SOUS LES CÈDRES … … .… 120/fr. é l’Acadèmie Française. Iphonse DAuDET.. JACK (2 volumes) ensemble .. . .. 240 fr. — — CONTES DU LUNDI … .… . . .… 200fr. — — LE NABAB (Vient de paraitre) … .. .. 230fr. louard ESTAUNIÉ.. 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