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La Cabale
des Dévots
1627-1666
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DU MÊME AUTEUR
La Philosophie d'Ernest Renan, i vol. in-12, Paris 1895 {Bibliothèque de Philosophie contemporaine), Librairie F. Al- can 2 fr. 50
Les Troubles de Chine et les Missions chrétiennes, i vol. in-12, Paris 1901 (Librairie Fischbacher). ... 3 fr.
AOUL ALLIER
La Cabale
des Dévots
1627-1666
Librairie Armand Colin
Paris, 5, rue de Mézières
1902
Tous droits réserves.
A MA FEMME
LA CABALE DES DEVOTS
INTRODUCTFON
Le manuscrit 14 489 du fonds français de la bibliothèque Nationale est intitulé : Annales de la Compagnie du Saint- Sacrement par le comte Marc-René de Voyer d'Argenson. C'est le document principal de l'histoire qu'on va raconter ici. Il n'a pas été rédigé par le personnage dont il porte le nom. On ignore par qui et à quelle date ce nom a été inscrit, par erreur, en tète de ces pages. Il suffit de les parcourir, même rapidement, pour voir qu'elles sont de René II de Voyer d'Argenson, né le 13 décembre 1623, maître des requêtes en 1649, ambassadeur à Venise de 1651 à 1655, mort en 1700.
Celui-ci était admirablement qualifié pour nous donner la relation que nous lui devons. Il a été mêlé de la façon la plus intime à la vie de la société secrète dont il nous révèle l'existence, l'organisation et les actes. « Le 7® de septembre 1656, après mon retour de Venise, écrit-il, j'eus l'honneur d'être proposé pour être admis dans la Compa- gnie, en suite du résultat de l'assemblée des officiers où l'on examinait toujours les sujets avant que d'en parler publiquement... Je fus agréé le 15^ du même mois; mais comme j'étais absent, je n'y entrai qu'au retour d'un voyage que je fis en province, et je ne remarque une chose de si peu de conséquence que pour faire voir à ceux qui liront ces Annales que j'ai eu le loisir de connaître cette sainte Compagnie, parce que je l'ai fréquentée avec assi- duité pendant sept ans dans sa splendeur et trois autres
LA CABALE DES DÉVOTS
o LA CAIJALK DES DEVOTS
années dans sa décadence. J'eus l'honneur d'y entrer le 26*^ de novembre de celte année... J'y ai passé, dit-il ail- leurs, par toutes les charges laïques, j'en ai été trois fois secrétaire et une fois supérieur. J'en ai vu tout le fond et le secret ^ »
11 put à son aise travailler avec la Compagnie, la cour lui ayant fait des loisirs. Son petit-fils, le marquis d'Ar- genson,nous l'explique ainsi dans son Journal :
Mon alcul s'était ruiné dans l'ambassade de Venise. 11 n'avait pas les vertus j)roi)res à la cour : il avait des parties pour l'am- bassade, une très belle figure, de l'esprit, du savoir et infini- ment de vertu, et surtout de courage. Mais il allait trop haut : il était fier et avec cela grand dévot : il dé|)laisait aux gens du monde et surtout aux ministres avec qui il faut, môme aux hon- nêtes gens, quehpie sorte de souplesse, et, de j)lus, il n'eut au- cun succès dans les négociations, d'abord par le hasard du temps, et puis i)arce qu'il était un gros fin... Sans doute que mon bisaïeul, homme de grand mérite et, à aller à tout, homme du monde et agréable à la cour, autant pour le moins homme de probité que de religion, s'était trompé sur l'article de mon aïeul en lui i)rocurant si jeune une ambassade : il avait été séduit par les bonnes et idoines qualités que j'ai dit d'abord, et, aveuglé par quelque amour-propre sur son fils, n'avait pas prévu ce qui arriva, quoique cela dût résulter des défauts démon aïeul. C'est qu'il .sortit d'ambassade ruiné de fortune et de biens : il n'eut pas l'adresse de tirer ses appointements de la cour; il paraissait se complaire ù être maltraité ; on ne gagne rien h la cour a ce personnaj^re d'homme plaintif et malheureux. Il se fit détester i)ar le cardiiuil Ma/.arin. Ce fut bien pis sous M. Col- bert : la dévotion se mêlait de tout et lui servait à déclamer contre les vices des grands ; sa hauteur fit que le roi lui-même le trouva insupportable. Il était conseiller d'Ktat : on fit une réforme ; il fui su|)primé fort jeune ; il n'avait (jue trente-deux ans a son retour d'ambassade, et jamais il n'a pu rattraper la place, aucune pension de la cour, aucune grâce, aucune justice, La dévotion qui avait contribué à ses malheurs lui fut certes d'une grande ressource...
D'Argenson ne s'est pas contenté d'aligner à la suite des souvenirs personnels. C'aurait été sans doute intéressant,
♦ Annales, p. 92.H6 (B.-F. 163,200). Je cite directement le ma- ntiscrlt. en fndi(piant. quand il y a lieu, parle signe 6 le verso «les pages. J'indicpie entre parenthèses les pages de l'édition que dom Beauchet-FilU'HU a donnée de ces Annales.
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curieux, suffisant pour provoquer des recherches. Mais le moindre document autlicntique de la société secrète aurait bien mieux fait notre affaire que les simples im- pressions d'un témoin. Or ce que nous avons, grâce à notre annaliste, c'est précisément un résumé et, sans aucun doute, des extraits abondants de pièces officielles.
Les archives du « Saint-Sacrement » ont disparu. « Tous les registres de cette sainte Compagnie, dit d'Argenson, ont été abîmés par des raisons de prudence... » Ailleurs il a l'air d'affirmer autre chose : « On retira le mieux qu'on put tous les registres des cantons; ils furent mis dans le dépôt commun dont très peu de personnes avaient connais- sance ^ » Où était ce dépôt"? Ne serait-ce pas au séminaire de Saint-Sulpice? On rencontrera dans cette histoire un document qui nous vient de cette maison et dont l'origine première n'est pas douteuse, il est possible que les pro- cès-verbaux de la Compagnie et ses actes divers aient été distribués entre les confrères. Dans une lettre à l'arche- vêque de Paris, qui est en tète de son ouvrage, d'Argen- son écrit que les « mémoires » dont il s'est servi lui « ont été confiés par un grand nombre de serviteurs de Dieu ».
C'est d'après ces documents qu'il a fait son récit. En 1651, le 4 mai, M. du Belloy avait été « chargé de mettre en ordre les papiers de la Compagnie pour en composer l'histoire ». Il conduisit son récit depuis les origines jusqu'à cette date. « C'est de ce qu'il a écrit, dit d'Argen- son, que j'ai tiré le commencement de ces Annales. Mais toute la suite, je l'ai composée des extraits que j'ai faits moi-même des registres qui, par un arrêté de la même Compagnie, me furent mis entre les mains pour travailler à cet ouvrage ^. » A lire avec quelque soin cette relation, on se rend compte très vite que d'Argenson a suivi pas à pas les pièces qu'il avait sous les yeux, copiant des pages entières de procès-verbaux, n'intervenant que pour des remarques insignifiantes. Son travail est précieux, il
Annales, p. 140, 141 (B.-F. 239, 241). Annales, p. 63 h, 68 b (B.-F. 121, 125)
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remplace, autant que cela est possible, les archives encoi'c introuvables du pieux comité.
Si pourtant l'on examine son travail d'un peu près, on s'aperçoit qu'il n'est pas complet. L'historiographe est très préoccupé de faire l'apologie de la société disparue. Il a, sur certains points, des silences qui donnent à réflé- chir. On verra qu'il a supprimé toute allusion aux désac- cords que le jansénisme avait mis dans la Compagnie. Il a ëtè d'une discrétion étudiée dans tout ce qui concernait la Fronde. Il semble que les saints conspirateurs, d'après lui, n'aient jamais intrigué contre Mazarin. Certaine lettre de M. Olier, qu'on lira plus loin, établit le contraire. Il est clair que d'Argenson n'a pas tenu à faire œuvre d'historien. Son seul but était de communiquer au cardi- nal de Noailles le désir de ressusciter la Compagnie défunte. Dès lors, des omissions s'imposaient. L'annaliste a su taire ce qui aurait risqué de mécontenter son cor- respondant.
Il commença sa rédaction le 17 juillet 109i et la termina le 18 août 4695. Son travail terminé, il en remit l'original au séminaire des Missions étrangères. Le 2i mai 1696, il en envoya un duplicata au cardinal Louis-Antoine de Noailles, archevêque de Paris, avec une lettre dans laquelle il disait : « Voilà, Monsieur, tous les mémoires et toutes les Annales delà Compagnie du Saint-Sacrement... que j'ai rédigés dans un corps d'histoire par l'ordre de la Compagnie mourante... Je charge un de mes amis qui part d'ici d'en porter le paquet à mon fils l'abbé qui aura l'honneur de vous le rendre en main propre, mais ni l'un ni l'autre ne savent point de quel ouvrage ils sont por- teurs. Jusqu'ici les choses se sont conduites avec un entier secret, et je crois que c'est le moyen de faire renaître cette pieuse Compagnie pour le service de la religion et de l'F.tat ».
l>'Argen.son méditait de faire un autre legs au cardinal. Sa lettre, en effet, continue ainsi : «J'ai reçu des nouvelles de .M. de la Chapelle-Pajot. Il est dépositaire de plusieurs papiers que la Compagnie a laissés au séminaire des
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Missions étrangères. Use meurt... Je lui ai mandé défaire un paquet bien cacheté de tous ces papiers, et de mettre dessus qu'il vous appartient. Si par un divertissement charitable, en vous promenant. Monsieur, vous passiez au séminaire d'où il ne sort plus, vous verriez un vrai serviteur de Dieu... Mais il faudrait le faire avertir que vous Tiriez voir, sans en dire un mot au reste de la mai- son: il tiendrait prêts tous ces papiers et sans autre for- malité vous pourriez les emporter. » Qu'est devenu ce précieux paquet? M. de Noailles l'a-t-il retiré? Le retrou- vera-t-on jamais ?
Le cardinal semble s'être peu préoccupé de rétablir la Compagnie. A sa mort, le manuscrit de d'Argenson passa probablement dans la bibliothèque des Dominicains de la rue Saint-Honoré, d'où il fut transporté à la Bibliothèque nationale en 1793. D'après dom Beauchet-Filleau et le P. Clair, c'est le P. Le Lasseur, de la Société de Jésus, qui l'a découvert là le premier. Il en fit connaître l'exis- tence à ces deux religieux. Après sa mort, dom Beauchet Filleau se procura une copie du document et en donna une étude sommaire (1884) dans le Règne de Jésus-Christ, revue éditée à Paray-le-Monial. Il y annonçait la publica- tion prochaine des Annales.
En novembre et décembre 1888, janvier et février 1889, le P. Clair, de la Société de Jésus, fit paraître dans les Études, d'après les notes et les indications du P. Le Las' seur, quatre articles intitulés : la Compagnie du Saint- Sacrement; — Une page de l'histoire de la charité au dix-sep- tième siècle. Dans les faits [et gestes de la Compagnie, l'écrivain a soigneusement choisi. Un sous-titre d'appa- rence ingénue lui a permis de ne relever que ceux qui sont très édifiants. Son travail très intéressant, assez riche en renseignements, est très exact dans ce qu'il dit; mais, grâce à des silences habiles et à des omissions cal- culées, il communique au lecteur une impression un peu différente de celle que procurent les documents originaux. A ceux qui seraient tentés de se plaindre, le P. Clair n'aurait qu'à montrer son sous-titre : il avait prévenu le
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public. Les confrères, pourtant auraient pensé qu'on leur faisait tort en excluant d'une histoire de la charité leurs intrigues si bien intentionnées, leur espionnage si dévotieux, leurs efforts souterrains contre l'édit de Nantes.
En novembre 1899, M. Fr. Rabbe a publié dans la lievuc Historique des extraits et des résumés des Annales de d'Argenson. Il croyait les avoir découvertes; on lui a dit vivement qu'il se trompait. On a dénoncé avec indi- gnation quelques erreurs qu'il avait commises : n'avait-il pas lu, par exemple, « le P. llodin » au lieu du « P. de Uhodes » '? En quoi est-ce plus grave que de lire, comme l'a fait le P. Clair, « M. de la Marge » au lieu de « M. delà Marguerie » ? Somme toute, en dépit de ces erreurs et d'un ton parfois violent, l'article de M. Rabbe donnait une idée très juste de la Compagnie; et si l'on s'est tant irrité contre l'auteur, c'est à cause des faits nouveaux qu'il a fournis. S'il a insisté avec trop de complaisance sur certains détails, le P. Clair s'était attaché trop exclu- sivonuMil à (l';niln's. Los deux travaux se complètent bien
Enliii. dans les (Jorniers mois de 1900, dom Beauchet- Filleau, bénédictin, a réalisé sa promesse de 1884. Il a publié une édition complète des Annales de d'Argenson, en y ajoutant (juelques documents inédits : les statuts de la Compagnie de Poitiers, les règlements pour les socié- tés des petites villes et ceux pour les sociétés des campa- gnes (1 vol. in-8, de XlV-319 pages, Paris, II. Oudin). Cette édition est précieuse pour faciliter les enquêtes sur le mystérieux complot. Ce n'est pas tout à fait l'édition scientifique et critique qu'on aurait désirée. Les notes, souvent utiles, sont parfois un i)eu étranges. On ne dis- lingue pas nettement, par exemple, pourquoi il était expédient de nous rappeler par une glose que « Blanche dc(iaslille,lilled Alphonse 1\, roi deCaslille, ctd'Eléonore d'Angleterre, épousa Louis Mil, et mourut le i^»^ décem- bre 1252 »? L'introduction invite à la piété et aux bonnes œuvres ; mais l'histoire y est parfois accommodée de
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bizarre façon. Dom Beauchet-Filleauy raconte gravement que la Compagnie du Saint-Sacrement, à la mort de 3Iazarin, aurait pu obtenir sans peine de Louis XIV la continuation des permissions données par Louis XIII; devant un propos de ce genre, les confrères auraient souri avec mélancolie. Il a sur la révocation de l'édit de Nantes les théories que l'on fabrique en certaines offici- nes : ce sont les protestants qui n'ont cessé de violer redit; à force d'empiétements, compliqués par des intelli- gences continuelles avec l'Angleterre et les princes d'Allemagne, ils ont contraint le pouvoir royal de réagir; quant à l'Eglise, elle n'a pas approuvé les violences exercées pour la conversion des hérétiques, et c'est par la seule persuasion qu'elle a travaillé à les ramener. Et l'on sent très bien que dom Beauchet-Filleau croit tout cela.
Si les registres originaux de la Compagnie de Paris sont encore introuvables, ceux de quelques Compagnies des provinces sont parvenus jusqu'à nous. Dom Beauchet- Filleau promet de nous « faire connaître une partie des œuvres de la Compagnie de Marseille ». Une partie, ce serait trop peu. Ce qu'on nous laisserait ignorer aurait l'attrait inquiétant du mystère. Souhaitons la publication intégrale de tous les procès-verbaux de cette société.
Un registre de la Compagnie de Limoges a été révélé dès 1867. Il appartient àM.EmilelIervy, notaire honoraire à Limoges. C'est un gros in-folio de 244 feuillets. En tète sont inscrits les trois noms : Jésus-Marie-Joseph. Un peu au-dessous est la formule : Loué soit le Très Saint-Sacre- ment de Vautel. Puis vient le titre : Registre de la Compagnie du Saint-Sacrement établie à Limoges le 21 février 1647. — Ad majorem Dei gloriam. Ce document a été cité pour la première fois par M. l'abbé Grange, dans son Etude sur le P. Lejeune (p. 25, 26, 29). Mais c'est à M. Leroux, archi- viste de la llautc-Vicnne, que revient l'honneur d'en avoir montré tout l'intérêt. Dans le tome XXXlll du Bulletin archéologique du Limousin (p. 58-76), il en a publié tout ce qui concerne l'activité de la Compagnie dans l'Eglise et
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dans la ville. Dans lelome XLV du même recueil (p. 388-416), il a donné tout ce qui faitconnaitre sa vie spirituelle et a reproduit ses statuts. Enfin, dans les Archives historiques de la Marche et du Limousin (t. I, p. 240-250), il a cité tout ce qui se rapporte à l'histoire des protestants.
Le registre de la Compagnie de Grenoble a été décou- vert et révélé par M. A. Prudhommc, archiviste du dépar- tement de risère. 11 est à la bibliothèque de Grenoble et coté R. 5765 (t vol. in-4o, de 290 feuillets). Il ne porte pas de titre. Dès la première page, on rencontre une liste de confrères, précédée de cette mention : Bôle des com- munions et visite des pauvres. Ce sont ces mots qu'on a ins- crits au dos de la reliure et qui désignent le manuscrit dans le catalogue. A la suite de cette liste, on lit : Adresse à M. Davolé, avocat au Parlement, rue Saint Jacques, vis-à-vis le lion ferré. Voyez Vautre livre aux adresses. Nous savons, par d'Argenson, que René de Vieux-Maisons d'Avolé fut longtemps secrétaire de la Compagnie deParis. Les procès-verbaux commencent au Î8 novembre 1652 et s'arrêtent au l®*" avril 1666. Chacun d'eux s'ouvre par la formule : Loue soit le Très Saint-Sacrement de V autel ! ei se ferme parcelle-ci: A la gloire de Dieu! Y)nns son excellente Histoire de Grenoble (in-S*^, 1880), M. Prudhomme, sans savoir de quel complot il rencontrait ainsi la trace, a très bien indiqué que ce comité local était affilié à une société plus vaste. 11 a caractérisé en une page précise son activitédans la ville et dans la province. Il m'a suffi de lire celte page pour reconnaître aussitôt les gens dont je cherchais la piste. J'ai pu obtenir, par rintermédiairc du ministère de l'instruction publique, le transfert momen- tané de ce précieux nianu.scrit dans une bibliothèque de Paris, où il m'a été possible de l'éludier longuement. Je no dois pas seulement à M. Prudhomme la révélation d'un document capital de cette histoire. Avec une obligeance infinie, il s'est prêté à toutes nies questions, et ses répon- ses m'ont été très utiles. Je lui dois, en particulier, toutes les pièces d'archives qui se rapportent à la Compagnie de la Propagation do la Foi.
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Un travail de ce genre est impossible sans qu'on recoure à la complaisance de bien des personnes pour un rensei- gnement à chercher, une date à vérifier, une citation à contrôler, une pièce à copier, etc. Qu'il me soit permis d'adresser mes remerciements à mon ancien maître, M. A. Kebelliau, bibliothécaire de l'Institut, à M. N. Weiss, biblio- thécaire de la Société de l'histoire du protestantisme français, à M. J. Viénot, maître de conférences à la Faculté de théologie protestante, à M. Monval, archiviste de la Comédie française, à MM. Ernest Guy, A. Maulvaultet Nin- gler, à MM. Henri Guex, d'Arcachon, Bouvier, de Bavans, J. Cadène et Caquieu, de Bordeaux, Bourgeon et Benêt, de Caen ; Rabaud et Poux, de Castres, Arnaud, de Crest, Goguel, d'Epinal, Bard, de Grenoble, R. Claparède, de Ge- nève, D*" Wolfram, de Metz, Abel, du Puy, Lefort, de Rouen. Je dois une mention particulière à M. Girod, étudiantàla Faculté des lettres de Dijon. Il avait consenti à recher- cher sur mes indications, aux archives municipales de Dijon, quelques délibérations du conseil de ville. La pré- cision scrupuleuse de son travail mériterait déjà ma reconnaissance. Mais c'est lui qui m'a révélé l'activité de Jean Cœurderoy, président aux requêtes du Parlement de Bourgogne. Quelques détails de cette biographie, rappro- chés des Annales de d'Argenson, ont été pour moi un trait de lumière. Partant de là, il n'y avait qu'à porter notre attention sur Claude Joly, surnommé « le père des pau- vres ». Nous avions sous la main une prolongation de l'histoire de la Compagnie.
CHAPITRE PREMIER
OUir.lNE DE LA GOMPAr.NIE
Une idée de M. de Venfadour. — Le F. Philippe d'Angoiimois. — Un grand amour catholique au XVIP siècle. — Le P. Suf- fren. — Un programme d'action catholique.
Dans le courant du mois de mai 1627, Henri de Lévis, duc de Ventadour, pair de France, prince de Maubuisson, comte de la Voulte, seigneur du Cheylard, Vauvert et autres lieux, eut soudain une idée dont la beauté subtile le ravit. Sans retard, il en reporta tout Phonneurà Dieu. Il lui sembla, dans cette heure d'illumination, que, si son dessein se réalisait, une floraison de bonnes œuvres cou- vrirait la terre de France, que l'ivraie de l'hérésie ne tar- derait j)as à en être extirpée et que le « règne du Christ » se manifesterait alors dans sa gloire.
11 ne pouvait porter seul le fardeau dun pareil espoir et d'une pareille joie. Or il avait une grande ouverture de cœur pour le F. Philippe d'Angoumois, capucin. Il lui exposa ses plans dans le couvent du faubourg Saint- llonoré, où ce rcligi(Mix demeurait *. Le pieux person- nage était bien qualifié pour recevoir cette confidence. Depuis plusieurs années, il travaillaità écrire, en un style fleuri, copieux et illisible, le roman mystique du grand seigneur qui devient moine; et il pouvait trouver quelque ressemblance < iili< Ventadour et lllermogène de ses
' Le F. Pliilijjpr (lAngoumois était entré dans la province de Paris en la*.>9 ; il mourut le 23 décembre 1638. « âgé de 39 ans de religion ». (Manuel de la province de Paris. II. 71(5. — Hibl. nal. F. fr. n.ir.l cl ù.kld).
ORIGINE DE LA COMPAGNIE H
rêves ^ Quand il n'était pas occupé à raconter « les élans amoureuxet les saints entretiens d'une âme dévote-», ou à chanter « les royales et divines amours de Jésus et de l'âme ^ », il gémissait sur les plaies lamentables de la fille aînée de l'Église. 11 évoquait avec un frisson les sou- venirs du règne précèdent. Car, alors, « Terreur et l'im- piété étaient si communes et si fécondes que les actions brutales de la plupart des Français donnaient une si grande horreur de vivre aux gens de bien qu'ils désiraient plutôt la mort qu'ils ne faisaient la vie. Le huguenot était comme le maître; tout tremblait sous les menaces de son insolence, et à peine le pauvre religieux et Ihomme catholique reconnaissaient-ils son couvent et sa paroisse. La furie des uns avait tout renversé, et la douceur des autres avait cédé à leur rage. » Et la prière du capucin, implorant la fin de ces calamités, montait à la fois vers Dieu et vers la reine-mère.
Le F. Philippe écouta le duc avec quelque émotion. Il n'hésita pas à l'approuver. « Il lui fit voir que les reli- gieux, renfermés par l'obéissance dans leurs cloîtres, quelque zélés qu'ils fussent, ne pouvaient commodément servir dans le dehors à tous les ouvrages de piété; que les personnes du monde étaient proprement appelées à ces emplois, et que c'était à leur piété que le succès et la récompense de ces bonnes œuvres étaient réservés* ».
' Le triomphe de Vamour de Dieu en la conversion d'IIermogène, Paris. Buon, 1625. 111-4». — Le Se'minaire d'Hermogène, Paris, 1635, in-8°. Ces deux livres sont rares. Ils sont à la bibliothèque de l'Arsenal, T. 7,880 et 7,08o.
* Elans amoureux et saints entretiens d'une âme dévote. Paris, in-12», 16iM).
* Les royales et divines amours de Jésus et de Vdme, digne sujet des méditations d'Uermogène, Paris, in-12». 1G31. Ces deux volu- mes sont à la bibliothèque Nationale, (i). 47.980 et 47.983). Le second est dédié à Marie de Médicis dont Philippe d'Angoumois avait été, pendant quelque temps, le confesseur. La dédicace renlerme un parallèle extraordinaire entre la Vierge Marie et la reine mère et une com])araison fantastique entre l'état du monde ancien avant la naissance du Christ et l'état de la France avant la naissance de Louis Xllf.
* Annales, p. 4 t) (H -F. 10).
12 LA CABALE DES DEVOTS
M. de Ventadour se sentit fortifié par cette première con- versation, et il pria le capucin de « mettre par écrit ce qu'il avait conçu de ce dessein, avec quelques motifs pressants pour exciter les âmes généreuses à entrer dans cette sainte société ».
Le F. Philippe se rendit aux désirs de M. de Ventadour. 11 rédigea un court projet; Ton en fit un petit nombre d'exemplaires et l'on n'en distribua qu'à « ceux que Ton jugeait propres à l'esprit de la compagnie qui se prépa- rait. » L'abbé de Grignan, depuis évèque de Saint-Paul- Ïrois-C bateaux et ensuite d'Uzès, fut le premier à qui le F. Philippe raconta le dessein de Ventadour. Ce digne ecclésiastique entendit avec joie la proposition « de s'en- gager à procurer la gloire de Dieu en tout ce qui dépen- drait de lui dans son état * ». Et, dès ce jour, les trois amis eurent ensemble de fréquentes conférences pour chercher les moyens de faire éclore l'œuvre sainte. Mais sur ces entrefaites, le duc fut obligé de partir pour le Languedoc. La guerre venait de recommencer avec les huguenots.
La besogne qui interrompait ces conciliabules n'était point pour déplaire trop à Ventadour. A plusieurs repri- ses déjà, notamment en 1623 et 1025, il lavait accomplie avec une sorte de ferveur. 11 avait l'âme d'un croisé des anciens temps. Il haïssait dans l'hérésie beaucoup moins une menace pour le pouvoir royal qu'une révolte de l'or- gueil contre l'Église infaillible. 11 se sentait la mission de venger son Dieu offensé. Dans cette nouvelle cam- pagne, il commença par ravager consciencieusement les environs de Castres, puis porta ses exploits un peu plus à l'est et, le 8 niai 1628, prit le château du Pradel illustré par Olivier de Serres, il le fit raser et arracha les arbres et les vergers que l'auteur du Théâtre (V Agriculture avait plantés avec tant de frais. De là, il alla piller et brûler (juarante-sept vilhiges « aux environs de Nîmes -, le long
' Aiiualrs, p. :• i|{.-K. 10).
' Il ixloire générale dit Ijnu/uedoc, par Dorn Dcvic ri Dom Vais-
ORIGINE DE LA COMPAGNIE 13
de la rivière de Vistre et dans toute la Vannage ». Ce dernier haut fait n'était point sans mérite. Le duc avait par là plus d'une terre; et il les dévasta sans hésiter, car les huguenots y pullulaient.
11 était, d'ailleurs, trop décidé à mettre sa fortune au service de Dieu pour en négliger inconsidérément les intérêts. En 1626, en récompense de ses exploits, les États du Languedoc, qu'il présidait à Béziers, lui avaient accordé vingt mille livres de gratification * Cette fois, le roi lui-même, par lettres patentes du 17 novembre 1628, lui fit un don considérable sur les biens des rebelles. Et Ventadour avec un soin scrupuleux se faisait payer. En décembre de cette année, il manda auprès de lui, à Avi- gnon, les consuls de Vauvert, leur annonça qu'il se sub- stituait aux habitants de Nîmes, « alors dans la révolte», auxquels la commune devait certaines sommes et leur déclara qu'il les garderait prisonniers jusqu'au jour où la commune lui aurait versé cet argent. Les gens de Vau- vert furent obligés, pour délivrer leurs magistrats, d'em- prunter 11 559 livres; et le duc leur remit un reçu, signé de la duchesse, qui devait les garantir contre les reven- dications des créanciers évincés^.
Il accomplissait, à cette même heure, le sacrifice le plus douloureux de sa vie. En 1619, il avait été fiancé à Marie- Liesse de Luxembourg-Pinei, alors âgée de huit ans, qui était élevée au château de la Voulte, sous les yeux de sa future belle-mère, dans les habitudes de la plus stricte dévotion. En 1623, il l'avaitépousée; et la traitant comme une petite sœur, il était allé habiter avec elle â Paris le vieil hôtel de la famille, situé au coin de la rue de Tour- non et de la rue du Petit-Bourbon ^. La jeune duchesse
sette, continuée par E. Roschach. t. XI, p. 1,025, 1,043, et E. Ar- naud, Histoire des proies tan Is du Vivarais et du Velay, t. I, p. 349.
* Histoire générale du Languedoc, t. XI, p. 1,002.
* J'ai trouvé aux Archives communales de Vauvert (BB. J, p. 18-19 et 47) le détail de cette curieuse affaire. M. P. Falgai- rolle m'a communiqué une copie du reçu signé par la duchesse (mêmes archives, DD. 9).
^ Aujourd'hui rue Saint-Sulpice.
14 LA CABALE DES DEVOTS
y avait achevé de grandir au milieu des exercices de piété; et, aux côtés de ce mari plus Agé quelle, et qui rêvait une vie de prêtre, elle sentit un intime attrait qui, de plus en plus, l'appelait vers le cloître. Dans Tin- tervalledes campagnes militaires, les deux époux se con- fiaient leurs pensées obsédantes. En septembre 1628, Ven- tadour, laissant à Montmorency tout le soin des opérations, vint rejoindre sa femme à Avignon. Elle lui dit sa confiance dans un religieux, le Père Grégoire de Saint-Joseph; et tous deux lui apportèrent, d'un commun accord, le récit « de leurs célestes inspirations et des troubles qu'elles leur causaient ». Il leur fallait la sanction divine, et ils s'en ouvrirent au P. (irégoire. Un matin, le 24 septembre, ils se présentèrent à l'église des Carmélites et, en pré- sence du Saint-Sacrement exposé, « ils offrirent à Dieu, dans la simplicité de leur cœur, leur très pur amour conjugal et le transformèrent en le très pur amour angéli- que* ». Mais tout ne se passa qu'entre eux et Dieu. Pour le moment, ils ne changèrent rien à leur train extérieur. Après l'éditdegràce qui rétablissait la paix (27juin 1629), le duc revint à Avignon avec une autre ambition que celle de porter les armes. « Vivant donc alors comme frère et sœur, ils étaient convenus de ne plus se donner entre eux d'autres noms que ceux-là, et cette façon de s'appeler était une marque certaine et réciproque qu'ils persisUiient dans la résolution qu'ils avaient prise. » La dernière immolation n'était pourtant pas exécutée : « Il lui restait à suivre ses inspirations ou à s'en détourner. à garder sa jeune et sainte épouse, ou à l'oiïrir en s'offrant avec elle ». Le 19 septembre, une cérémonie éclatante eut lieu à la chapelle du Carmel d'Avignon. Les cheveux de la duchesse tombèrent sous les ciseaux. C'était le pre- mier symbole de l'irréparable. Le duc fit ses adieux à celle
* Un uiionyiiu* a publié un livre intitulé: Le duc et la duchesse de V'euludour ; un f/niud amour cliri'lien au dix-seplième siècle. Paris, 188«J. Il y utilise le nuinusc ril du P. Paul du Saint-Sacre- ment, carme, qui écrivit cette histoire au moment où elle eut lieu. Ce sont des citations de ce manuscrit que j'indique ici. Voir paK«'>^ ^''' ''' ' '»♦>• l'»*?. l'i*».
ORIGINE DE LA COMPAGNIE Ib
qu'il admirait avec une pieuse tendresse et, tout frémis- sant encore du sacrifice, revint à Paris avec une volonté passionnée de travailler sans plus de retard à l'exaltation de l'Église K
En môme temps que lui arrivait M. de Grignan. Ils s'en allèrent tous deux voir le F. Philippe. Gomme entrée en matière, ils lui montrèrent le petit imprimé qu'ils avaient précieusement conservé ; et après lui avoir ainsi prouvé la constance de leur zèle : « Eh bien ! mon Père, lui dirent-ils, ne voulons-nous pas continuer ce que nous avons commencé pour la gloire de Dieu ? — Oui, mes- sieurs, répondit le capucin, il y faut travailler avec plus de soin que jamais ».
Lui-même avait déjà fait une recrue. G'était Henri de Pichery, maître d'hôtel ordinaire du roi, et fort zélé pour le service de Dieu ; et il fut entendu que les quatre per- sonnages se réuniraient toutes les semaines, le samedi, au couvent de la rue Saint-IIonoré, dans un lieu nommé la chambre du roi. La Compagnie qui fut le résultat de ces entretiens s'est toujours souvenue avec émotion que « ce lieu de pauvreté fut la crèche où elle prit nais- sance - ».
Les quatre amis étaient surtout préoccupés de deux points : grossir un peu leur nombre et préciser de plus en .plus leurs plans. Ils tremblaient de solliciter le concours d'hommes qui n'auraient pas été vraiment qua- lifiés par la Providence et comme mis à part pour l'œuvre sainte. Avant que de s'adresser à personne, ils implorè- rent Dieu avec beaucoup de ferveur : « Seigneur, dirent- ils, vous qui connaissez le secret de tous les cœurs, mon- trez-nous celui que vous avez choisi pour être du nombre de la Gompagnie que nous commençons ! » Le même nom
* La duchesse ne prononça ses vœux qu'en août 1634. Le duc, qui était resté cinq ans sans la voir, revint alors de Paris pour l'aider à fonder un monastère du Carmel à Ghambéry. Lui-même fut ordonné sous-diacre et définitivement engagé à l'Eglise, le 22 septembre 1641.
'^ Annales, p. 5 (B.-F. 44).
16 LA CABALK DES DEVOTS
se présenta à leur esprit. Arunanimité, ils désignèrent le P. Suffren comme le plus capable de les aider ^
Ce jésuite avait toutes les vertus éminentes qui devaient lui assurer la confiance de ses futurs confrères. Il édifiait le monde par des austérités si grandes que ses supérieurs avaient dû placer à côté de lui un frère chargé de le modérer. Personne ne se souvenait de l'avoir vu venir au Louvre en voiture. Confesseur de Marie de Médicis, il avait manifesté un art savant de diriger une âme royale et un zèle tenace pour le triomphe de la vraie foi. Devenu, en décembre 1625, confesseur de Louis XIH, il continuait à travailler avec ardeur dans l'intérêt de l'Église, Le roi s'était mis entre ses mains : « Car je veux, lui avait-il dit à trois reprises différentes, je veux me sauver à quelque prix que ce soit ». Lorsque, la veille de la Nativité, il eut exercé pour la première fois son ministère, le roi « se releva du tribunal de la pénitence si satisfiiit de son nou- veau confesseur qu'il se rendit aussitôt auprès de la reine mère, et lui déclara, dans son enthousiasme, qu'aucune confession ne lui avait donné une égale consolation. » il semble bien que Richelieu ait un moment redouté l'in- fiuence de ce jésuite -. Dans le conseil du roi, le P. Suffren était du parti de ces dévots qui, pour rien au monde, n'auraient risqué de brouiller Sa Majesté Très Chrétienne avec Sa Majesté Catholique et qui ne pensaient point que, la Rochelle abattue, il y eût lieu de laisser aux huguenots une abominable liberté d'errer. C'est pourquoi il approuva fort le projet que le F. Philippe vint lui exposer au Louvre de la part de ses amis.
Avec beaucoup de prudence, on s'assura d'autres col- laborateurs. Ce furent d'abord le marquis d'Andelot, lieu- tenant général au gouvernement de Champagne, et son fils, François de Coligny, qui était ecclésiastique. Ces sept personnes en attirèrent d'autres, parmi lesquelles
« AnnaUs, p. 5 ô (B.-F. 12).
■ Le P. Prat, Recherches historiques et critiques sur la Compa f/nie lie Jésus en France au temps du P. Coton (Lyon, 187t>-79), t. IV. jxi.ssim notamment p. 566, 568, 570.
ORIGINE DE LA COMPAGNIE 17
Zamet de Saint-Pierre, neveu de l'évéque de Langres, un maréchal de camp, Gédéon de Vie, deux évêques, celui de Saint-Flour, Charles de Noailles, celui de Bazas, Jean Jaubert de Barrault, à la veille de devenir archevêque d'Arles, l'ambassadeur de France à Rome, Jean de Galard de Béarn, comte de Brassac * et le P. de Condren, général de l'Oratoire. Le comité d'action catiioliquc était fondé.
II
Depuis la fin du xvi*^ siècle, les maisons religieuses, d'ordres anciens ou nouveaux, semblent sortir de terre, et il est remarquable qu'elles abritent des âmes plus portées à la vie active qu'à la vie contemplative. Pour un couvent de Carmélites, il se fonde trois couvents d'Ursu- lines. Celles-ci se vouent à l'instruction des jeunes filles et au soin des pauvres; et, en moins d'un demi-siècle, elles ont en France plus de trois cents établissements. A la voix de François de Sales et autour de M™^ de Chantai, les Yisitandines se consacrent à la consolation des malades et au soulagement des indigents. César de Bus institue, en 1392, les Pères de la Doctrine chrétienne pour instruire les ignorants. Vers 1611, BéruUe, Bour- doise et Vincent de Paul ont entre eux cette fameuse con- férence en prière à la suite de laquelle chacun se met à réaliser le rêve de son cœur. Bérulle décide de créer une congrégation de prêtres capables d'instruire la jeunesse, d'élever les clercs et d'enseigner le peuple par la prédica- tion. Vincent de Paul organise ses missions pour com- battre l'ignorance et le paganisme des campagnes. Adrien Bourdoise, préoccupé de rétablir la discipline et la régu- larité dans la cléricature, poursuit son dessein d'amener les prêtres des paroisses à vivre en commun et il établit la maison de Saint-Nicolas-du-Chardonnet.
' Annales, p. G (B.-F. 13-14).
LA CABALE DES DÉVOTS 2
18 LA CABALE DES DEVOTS
Les amis qui délibèrent chez les capucins de la rue Saint-Honoré ont-ils remarqué un besoin dont personne encore ne se soucie et qu'ils se proposent de secourir? C'est ainsi que débutent d'ordinaire les efforts qui con- duisent à quelque fondation. C'est l'obsession de certaines souffrances qui a fait créer, sous le patronage de l'évèque de Paris (1618), une maison pour les galériens. C'est l'ex- périence de détresses déterminées qui donnera naissance aux Filles de la Charité (1628). C'est devant le spectacle douloureux de l'hérésie qu'Hubert Charpentier décidera d'instituer les Frères du Calvaire, d'abord dans le Béarn, puis au mont Valérien. Or ce n'est pas une pensée de ce genre qui groupe M. de Ventadour et ses compagnons. Ce qu'ils rêvent, c'est « d'entreprendre tout le bien pos- sible etdéloigner tout le mal possible en tous temps, en tous lieux et à l'égard de toutes personnes ^ ». La Com- pagnie qu'ils fondent « n'a ni bornes ni mesures ni res- trictions que celles que la prudence et le discernement doivent donner dans les emplois ».
Tous les corps ecclésiastiques ou religieux et toutes les Compagnies de piété ont une fin commune : « La parfaite charité qui consiste à honorer Dieu, servir le prochain et travailler à sa propre perfection ». Mais chacun adopte, en fait, un travail qui lui est propre, « comme à saint IJenoit le chœur, à saint François la pauvreté, à saint Dominique la prédication, à saint Ignace Tinslruction de la jeunesse et les missions, à sainte Thérèse l'oraison et la mortification ». Cette vocation spéciale de chaque communauté détermine une façon particulière de penser et d'agir, c'est-à-dire « l'esprit du corps, son formel, ce qui le distingue des autres corps, son moyen propre pour tendre à la fin commune ». La Compagnie nouvelle se distinguera précisément par sa volonté de n'avoir pas un
* Pour celtt' peust'o v\ son développoment, voir dans les Annales, p. 111-11.5 (H. -F. 193-197), le mémoire qui fut envoyé, on 1600. par les confrères de Paris «'i ceux des provinces sous ce titn- : De l'esprit de la Compafpiie du Saint-Sacrettieid. Sauf indi- cation coritraire, c'est â (••• nicnKiiit' ((uc soni fMii|iiiiiilt'M's les citations qui vont suivre.
OUIGINE DE LA COMPAGNIE 19
esprit particulier, mais seulement l'esprit g-énéral de rÉglise.
Tout ne se û\it pas encore, qui devrait se faire. Les confrères ne le contestent pas; ils savent qu'il reste des détresses à comprendre et des obligations précises à découvrir. Ils entendent « embrasser toutes les œuvres difficiles, fortes, négligées, abandonnées, et s'appliquer, pour les besoins du prochain, dans toute l'étendue de la charité ». Mais quand même tout ce qui doit être tenté le serait en effet, l'œuvre des œuvres serait encore néces- saire. 11 y aurait à coordonner toutes ces entreprises, à leur donner une unité véritable, à leur assurer toute leur portée. Il est bon, par exemple, que quelques per- sonnes se consacrent aux intérêts des galériens; mais il serait précieux qu'elles le fissent dans un esprit com- mun avec tous ceux qui prétendent aider, sous une forme quelconque, toute autre catégorie de misérables. Dispersés, les efforts perdent de leur effet. Concertés, ils peuvent être très puissants. L'aumône peut servir au salut des âmes, et la Compagnie est convaincue qu'entre les mains de personnes ingénieuses et dévouées elle estun excellent moyen d'espionnage sacré et que rien ne peut mieux servir à la découverte et au châtiment des hérétiques.
C'est la pensée constante du Très Saint-Sacrement de l'autel qui communiquera à tant de travaux une signifi- cation identique. La Compagnie veut « faire honorer partout le Saint-Sacrement et procurer qu'on lui rende tout le culte et le respect qui sont dus à sa divine Ma- jesté ». « Ce soin marque une différence formelle des con- grégations et des confréries qui s'appliquent â l'honorer par des dévotions et des exercices de piété. » De sembla- bles pratiques sont très bonnes, et la Compagnie s'ap- plique à les susciter dans toutes les villes et dans toutes les paroisses. Mais elles n'ont qu'une influence res- treinte et il faut obtenir par tous les moyens l'adoration de ce mystère; il faut surtout l'obtenir de ceux qui la refusent. L'on transformera toutes les œuvres en autant d'efforts pour atteindre ce résultat.
20 LA CABALE DES DEVOTS
La Compagnie exalte donc chez ses membres le senti- ment des devoirs personnels. Ceux qui la composeront n'auront point comme tâche de préparer pour d'autres des charges dont ils ne prendraient pas eux-mêmes leur part. Us « dirigeront leur intention » à consacrer tous leurs actes à la poursuite de la Gloire de Dieu. Ils com- menceront par donner l'exemple de la piété. Ils auront soin d'assister tous les jours au sacrifice de la messe. Lorsqu'ils rencontreront le Saint-Sacrement porté aux malades, ils s'empresseront de descendre de cheval ou de carrosse et ils l'adoreront: pour peu qu'ils le puissent, ils l'accompagneront jusqu'à la maison du malade ou, s'il en revient, jusqu'à Téglisc. A Paris, à chaque séance, le Supérieur demande si quelqu'un a eu l'occasion d'es- corter ainsi le Saint-Sacrement, « et tous ceux qui en ont eu la grâce se découvrent en disant tout haut : J'ai reçu cet honneur-là * ». On leur recommande d'avoir, à l'église et chez eux, une piété spéciale pour le Saint- Sacrement. Ils mettront dans leurs oratoires des tableaux ou des images pour se rappeler sans cesse leur engagement d'honorer particulièrement ce mystère. Ils visiteront les malades des hôpitaux, les prisonniers, les pauvres honteux. Ils tâcheront de répandre partout consolations et secours. Ils reprendront avec courage quiconque, en leur présence, offensera par actes ou pa- roles la sainteté divine. Ils s'efforceront de bien ins- truire leur famille et la mettront en état de donner à tous le bon exemple. Us ne se contenteront pas d'éviter les querelles; ils feront tout pour apaiser les différends, arranger les procès et empêcher les duels. . .
Il semble que ce ne soit là que de la morale et de la piété personnelle. Mais voici à quoi sert la Compagnie. C'est d'abord à renouveler sans cesse la consécration de
' Annalr.s. p. 'M A\ V . -1 (' ,.. KKi h (H. -F. ls:.i. Voir Vie de M. (le Jleiili/. nar W V. J.-lJ. de fcjaiiil-jiire. p. 'A\l cl siiiv.. Vie de M. Alain de Sulininiliac. cvèijae de Cajioi's, par (Ihastcjiet, p. 545, Vie de M. Olier, par Paillon, t. il, p. 75-91. Ji' citerai souvent ce dernier ouvrage, et toujours d'après la cpiatrième édilion (1873).
ORIGINE DE LA COMPAGNIE 21
ses membres. La séance s'ouvrira et se fermera par des prières qui seront dites par un ecclésiastique. Avant d'aborder Tordre du jour, l'on écoutera une lecture pieuse, extraite la plupart du temps de Vlmitation de Jéms-Christ ou du Combat spirituel, du P. Scupoli S puis une méditation ou conférence d'un confrère; celle-ci du- rera un quart d'heure environ, et les assistants seront invités à communiquer à l'assemblée leurs propres ré- flexions sur la question traitée^. Tous les premiers jeudis du mois, l'on remplacera cette conférence par la lecture des « statuts » et des « exercices » de la Compagnie; et chacun sera prié de dire quels manquements il a obser- vés. En 16o8, Ton arrêta la liste de quelques sujets et Ion décida que, chaque mois, un de ces sujets serait étudié dans un ordre qui fut établi ^. Les confrères s'as- treindront enfin à un certain nombre de dévotions. Deux d'entre eux, un ecclésiastique et un laïque, communie- ront tous les dimanches au nom de la Compagnie. Tous ensemble communieront le jeudi saint et le jour de l'oc- tave; et, pendant le reste de la semaine sainte, il 3^ en aura deux, chaque jour, pour recevoir l'eucharistie et prier en faveur du roi et de la société.
^ Les procès-verbaux delà Compagnie de Limoges notent avec soin, pour cliaque séance, l'ouvrage dont on lit un fragment et le sujet de l'exhortation [BulleLin de la Société archéologique du Limousin, t. XLV, p. 388-416).
- Le Chrétien intérieur, de M. de Bernlères-Louvigny, est un recueil des instructions que ce personnage faisait à la Compa- gnie de Gaen.
=* « Janvier : ... de l'esprit, de la conduite et des emplois de la Compagnie. — Février: ... des moyens de servir Dieu dans sa famille. — Mars: ... de la visite des hôpitaux et de la manière de traiter avec les malades. — Avril:... de l'instruction des pau- vres de la campagne. — Mai: ... de la manière de traiter ave des religionnaires. — Juin:... de la manière de traiter avec les nouveaux convertis. — Juillet: ... de la manière de traiter avec les prisonniers. — AoiU: ... des moyens de traiter avec les filles débauchées et des manières dont iffaut user pour les convertir. — Septembre: ... des moyens de servir Dieu à la campagne et pendant les voyages. — Octobre: ... de la manière de visiter les ])auvres honteux. — Novembre: ... des moyens de servir Dieu dans sa paroisse. — Décembre: ... des moyens de faire honorer le Saint-Sacrement.
22 LA CABALE DES DEVOTS
La Compagnie doit surtout habituer ses membres à poursuivre, non des vues personnelles, luais l'intérêt certain de lEglise universelle. Elle y travaille déjà en les amenant à se réunir, à échanger leurs avis et à com- biner leurs efforts, « vu que cette conduite porte en soi désappropriation de sentiment, déférence et soumis- sion ». Le chrétien qui se donne pour les autres doit s'oublier lui-même. Il ne s'oublie pas s'il entend agir à sa guise et se réserver le droit d'avoir raison contre ses collaborateurs. C'est pourquoi la Compagnie insistera sur « la subordination des membres entre eux, et de tous ensemble à l'égard du supérieur et directeur par le seul titre de la charité qui ne rend pas moins soumise leur obéissance volontaire que celle dont on s'acquitte par vœu dans les congrégations régulières ».
Enfin, tout en les dégageant des vues individuelles, la Compagnie leur fournira des tâches précises, et eux-mê- mes trouveront en elle les moyens de réaliser ce que, tout seuls, ils seraient impuissants à faire. Ils recevront d'elle une délégation qui les obligera d'aller visiter des malades désignés. Us raconteront ce qui aura pu alïliger leur âme; ils dénonceront les scandales qu'ils auront constatés, les blasphémateurs ou jureurs qu'ils auront entendus, les hérétiques dont ils auront pu surprendre la propagande, bref tous les faits ou actes qu'il faudrait réprimer. Si la Compagnie comprend des membres de toutes les catégories sociales, il y aura bien toujours quelqu'un pour se charger de toute affaire un peu impor- tante. Les ecclésiastiques s'emploieront à peser sur le clergé et à provoquer, par exemple, tous les mande- ments nécessaires. Les magistrats mettront en mouve- ment toutes les armes de la justice. Les administrateurs se souviendront, dans leurs fonctions, de tout ce qui leur aura été signalé. Les particuliers, voyant à leurs efforts et à leurs dénonciations un si beau résultat, re- doubleront de zèle.
(juand une œuvre existe déjà, qui s'occupe de ])ro- curer tel ou tel bien, on s'efforcera de l'aider efficace-
ORIGINE DE LA COMPAGNIE 23
ment et de la maintenir ou ramener dans la meilleure des voies. 11 suffira, pour cela, d'avoir des intelligences parmi ceux qui la dirigent; par l'intermédiaire de con- frères tenaces, on y fera pénétrer l'esprit de la Compa- gnie. Quand on constatera des besoins négligés ou un mal qu'il importe de supprimer, la Compagnie fondera l'œuvre qui, publiquement, se chargera de ce travail. Quelques-uns de ses membres grouperont autour d'eux des hommes ou des dames, mais sans leur révéler l'exis- tence du comité qui les en charge. L'on aura rendu à de braves gens le service de les lancer dans une action utile et, sans qu'ils s en doutent, on dirigera cette action dans le sens qu'il faut. On appréciera même leur valeur cà les voir agir; et, s'ils s'en montrent dignes, on pourra les initier au secret du saint complot. Les œuvres parti- culières que l'on suscitera seront comme des écoles pré- paratoires à une activité plus haute et plus vraiment « catholique »*.
Ce serait un rêve absurde que de vouloir amener les hommes à s'entendre toujours pour le bien à réaliser. Chacun est persuadé que ce qu'il tente d'accomplir a seul une valeur essentielle, et que les autres chrétiens, tout en étant mus par d'excellentes intentions, ont tort de ne pas penser et agir exactement comme lui. La vé- rité, pour un membre de la Compagnie, est qu'il faut que tout se fasse, que les malades soient secourus, que les blasphémateurs soient châtiés, que les pauvres soient assistés, que les protestants ne puissent pas avoir d'hôpitaux, que les filles tombées soient relevées, que les proxénètes soient entravées dans leur commerce, que les artisans n'aient pas d'idées subversives, que les ministres huguenots n'aient pas à se féliciter de leurs entreprises.... Qu'il y ait des gens pour se vouer exclusivement à un de ces soins, c'est à merveille. Mais comme il serait impossible de les décider à concerter eux-mêmes ce qu'ils font, il est plus simple d'obtenir ce
' Cf. Annales, p. 107 (B.-F. 187).
24 LA CABALE DES DEVOTS
résultat sans eux. Ignorant qu'ils sont menés, ils au- ront l'entrain d'hommes qui se figurent suivre leurs sen- timents propres; leur travail donnera tout son fruit, sans avoir les inconvénients de la fantaisie individuelle. Nous comprenons maintenant le caractère essentiel de la Compagnie : « Elle n'agit point de son chef, ni avec autorité, ni comme corps, mais seulement par ses mem- bres, en sadressant aux prélats pour les choses spiri- tuelles, à la cour et aux magistrats pour les choses tem- porelles... Elle excite sans cesse à entreprendre tout le bien possible et à éloigner tout le mal possible tous ceux qu'elle juge propres à ses fins sans se manifester elle- même ^ ». Un drame bien charpenté se jouera, dont la conclusion sera la gloire de l'Église. Le spectateur s'ima- ginera que chacun des acteurs a bien linitiative de ses gestes et de ses paroles. La plupart des acteurs eux- mêmes rempliront un rôle en ignorant que c'est un rôle, en se figurant inventer ce qu'ils disent ou accomplissent. Mais quelqu'un qui serait dans la coulisse comprendrait vite que tout est machiné, que chaque « scène à faire » est préparée d'avance et que les péripéties les plus sur- prenantes ont été longuement méditées par un régisseur subtil, agissant au nom d'un auteur mystérieux.
* Annales, p. H4 (B.-F. 197).
CHAPITRE IT
UNE LIGUE SECRÈTE
La « livrée d'un Dieu caché ». — Meneurs et menés. — Dossiers secrets. — Subordination des comités des provinces. — Garan- ties du mystère. — Testaments et archives. — Le personnel de la compagnie. — Prêtres et laïques. — Bourgeois et gens de robe ou d epée. — Des yeux et des mains partout.
I
Ventadour et ses amis virent bien, dès le premier jour, que le secret était pour leur « cabale » la condition du succès et même de l'existence. Il est clair, pourtant, qu'ils ne pouvaient guère présenter à leurs futurs collègues, comme motif du mystère obligatoire, cette volonté de me- ner de façon occulte leurs contemporains et de mettre la main dans tout. Ils avaient, à l'usage de leurs pieux adhé- rents, une fort jolie explication. Les amis d'Angers lui ayant demandé « ses sentiments sur le soin qu'elle a tou- jours pris de demeurer cachée et, autant qu'elle a pu, inconnue », la Compagnie de Paris leur « envoya un mé- moire des moyens de se conformer à la vie cachée de Jésus-Christ au très Saint-Sacrement, à qui toutes les Compagnies qui portent ce nom doivent tâcher de res- sembler par le secret et leur silence » (1G33) ^
Le malheur est C[ue cette édifiante raison n'a été trou- vée qu'après coup. La Compagnie était déjà fondée et il
* Annales, p. 23 (B.-F. 49). Cf. le règlement des Sociétés de petites villes, publié par dom Beauchet-Filleau, en appendice aux Annales (p. 300;.
26 LA CABALE DES DEVOTS
était décidé qu'elle devait rester secrète à une époque où elle ne portait encore aucun nom. Au commencement de 1630, elle n'avait point de titre particulier. « Elle s'ap- pelait seulement la Compagnie, raconte d'Argenson, et il y a apparence qu'on s'était si bien accoutumé à la nom- mer de la sorte, qu'on a toujours continué, de sorte que dans le dernier temps, quand les confrères en parlaient, ils s'entendaient en disant : « Allons à la Compagnie. Où se tient la Compagnie ? Je viens de la Compagnie^ ». Il en fut du nom de la société comme du jour qui fut choisi pour ses réunions. Les statuts portent : « L'on s'assem- blera toutes les semaines une fois, qui sera d'ordinaire le jeudi à cause du respect que la Compagnie porte au Saint-Sacrement, institué en ce jour ^ ». Or, dans les dé- buts, on n'avait pas eu cette belle pensée. Les fondateurs de l'association « choisirent d'abord le samedi pour faire leurs conférences ». C'est d'Argenson qui nous l'apprend, et il continue : « Cependant ils trouvèrent à propos, quelque temps après, de fixer leurs entretiens au jeudi. Ce n'était pas qu'ils eussent alors pour objet la dévotion au Saint-Sacrement, à qui ce jour est particulièrement dévoué; mais la divine Providence les conduisait où ils ne pensaient pas aller. Elle les préparait sans qu'ils le sussent à donner à leur Assemblée le titre glorieux de la Compagnie du Saint-Sacrement et à brûler du zèle d, procurer toutes sortes d'honneurs à l'adorable Eucharis- tie par tous les moyens possibles '. »
Ainsi, c'est sans arrière-pensée d'édification que les confrères prirent le jeudi pour le jour de leur réunion. Puis, c'est la dévotion particulière du jeudi qui leur sug- géra l'idée du titre à donner à leur œuvre. Et quand le titre fut choisi, l'on y trouva toutes sortes d'avantages : « Ce fut avec beaucoup de raison, dit d'Argenson, qu'une
' Annales, \^. 7 (B.-F. 16).
« Annales, p. 143 h (B.-F. 245). Cf. les statuts de Poitiers, (dom Hcaufhel-FilU'au, p. 285).
' Annales, p. 5 6 (B.-F. 12).
UNE LIGUE SECRÈTE 27
Assemblée si secrète et si cachée voulut se revêtir des livrées d'un Dieu véritablement caché ^ »
Le mystère ne permet pas seulement de diriger, sans qu'ils s'en doutent, des gens qui ignorent jusqu'à l'exis- tence de la cabale. Il peut avoir son utilité dans la Com- pagnie elle-même. Présenté comme une façon de prati- quer l'humilité, il sert à justifier une distinction com- mode entre les « officiers » (nous dirions aujourd'hui le comité ou le bureau) qui mènent et les simples membres qui se laissent mener. Ceux-ci ne doivent pas être mis au courant de tout et ils ne peuvent même pas apporter à la société, de leur propre initiative, des propositions relatives à certaines questions. Les statuts sont formels : « Les propositions qui regarderont l'Église, les ordres religieux, les affaires publiques ou la conduite de la Com- pagnie ou autres sujets importants ne se feront jamais publiquement qu'après en avoir conféré en particulier avec le Supérieur qui en ordonnera selon sa prudence'^ », Les confrères ne doivent même pas prononcer en assem- ])lée générale les noms des personnes qu'ils conseillent d'admettre. Primitivement, ils le pouvaient. Mais, en 1643, on arrêta que ces noms seraient donnés au seul Supérieur et que celui-ci « en parlerait à la Compagnie quand il le trouverait à propos » et l'on ajouta que toute nomination de membre nouveau devrait être agréée au préalable par les « officiers^ ». Les statuts prévoient jusqu'à la trans- mission de secrets que les officiers successifs seront seuls à connaître : « Le Supérieur, le Directeur et le Secrétaire qui entrent en charge doivent demander, chacun en par- ticulier, à ceux qui en sortent, s'il n'y a point quelque traditive secrète à savoir pour se garder d'être surpris, comme si quelques-uns ont été proposés pour entrer dans la Compagnie, que l'on n'a pas cru devoir admettre et qui peuvent chercher l'occasion d'une nouvelle supério-
* A finales, \). 7 (B.-I^. 17).
* Annales, p. 149 6 (B. -F. 254). ' Annales, p. 45 b (B.-F. 85).
28 LA CABALE DES DEVOTS
rite pour y être reçus, s'il y a quelque maison où il y ait raison de ne pas tenir l'assemblée, s'il se trouve quelque personne qui sème de mauvais sentiments dans la Com- pagnie et des desseins particuliers qui puissent lui faire tort, si quelques-uns affectent trop de faire des proposi- tions, et ainsi certaines choses qui ne doivent pas être connues de toute la Compagnie, mais que les principaux officiers ne doivent pas ignorer pour se parer de certains inconvénients qui en peuvent arriver^ ». En d'autres termes, il arrivera que ces dossiers secrets concernent des confrères.
II
Il ne suffit pas à ceux qui dirigent ce comité d'action catholique d'avoir dans leurs mains la Compagnie de Paris. Ils entendent que rien d'important, dans les suc- cursales des provinces, ne se fasse sans leur formel assentiment. Celles-ci écrivent à la Compagnie pour toutes sortes d'affaires, et ce commerce de lettres fait « une bonne partie de ses occupations ^ ». Le secrétaire de la Compagnie est chargé, dans les débuts, de dépouiller toutes ces lettres. Plus tard, on lui donne un collègue qui se consacre à cette besogne; et celle-ci est si absorbante qu'en 16ul on décide que « le secrétaire des dépèches » sera changé tous les trois mois'. En 1657, il faut même la partager entre deux « officiers » *. On juge si impor- tante cette direction minutieuse des succursales des pro- vinces que, plus tard, quand le malheur des temps rendra dangereuse toute cette correspondance du secrétariat, on décidera que chaque Compagnie serait en rapport particulier avec un confrère (]c Paris et recevrait par
• Annales, j). I."i8 b (li.-F. 271;. ' Annales, p. 6(i (B.-F. 120).
» Antiales, p. 67 (U.-F. iii).
* Annales, p. 90 b (U.-F. 171).
U.NE LIGUE SECRETE 29
celui-ci les instructions nécessaires ^. A Paris, les « offi- ciers » prennent peu à peu l'habitude de répondre aux questions posées ou d'envoyer des prescriptions sans con- sulter l'assemblée générale 2.
Les Compagnies des diverses villes du royaume n'ont pas licence de correspondre entre elles. Une d'elles, en 1645, s'avisa d'écrire à plusieurs autres et d'envoyer toutes ses lettres à celle de Paris pour les faire tenir sui- vant leurs adresses. « Mais l'Assemblée résolut, le 6° de février, de supprimer toutes ces lettres et jugea que, pour le bon ordre et pour maintenir toutes les Compagnies dans la règle du pur service de Dieu, elle devait conserver elle seule toute leur correspondance, afin de les avertir des choses nécessaires quand elle le trouverait à propos ^. » Ces rapports des succursales entre elles ne serviraient qu'à découvrir le secret de la société, affaiblir le lien des filles avec la Mère, et détruire « leur subordination qui leur donnait bénédiction '^ ». Tout ce que l'on concède, comme une faveur extraordinaire, c'est que deux Com- pagnies, dans le ressort d'un même Parlement, pourront avoir des relations l'une avec l'autre. C'est ainsi qu'on l'accorde, en 1655, à Bordeaux et à Limoges, puis à Nîmes et à Avignon. Encore ne s'y résigne-t-on que sur de très longues sollicitations ". Il faut que les <( officiers » de Paris tiennent bien tous les fils qui font mouvoir la machine.
Surtout ils ne veulent laisser à personne le soin de fon- der des succursales. Il ne peut s'en établir une qu'après qu'on a « envoyé le mémoire de ceux qui doivent la com- poser et que celle de Paris en a été satisfaite. La coutume de celle-ci était de se faire toujours bien informer de la piété des sujets qui voulaient lier une nouvelle Compa- gnie parce que de là elle jugeait du progrès que pourrait
* Annales, p. 110 (13. -F. 190).
- Amiciles; p. 108 b (B.-F. J89). ^ Annales, p. 50 b (B.-F. 94).
* Annales, p. 80 b (B.-F. 1.o3).
" Annales, p. 83 6, 8G. 98 (B.-F. IbO, 154, 1/4^.
30 LA CABALE DES DEVOTS
avoir l'éUiblissemcnt, et elle ne lui envoyait les statuts et le cachet dont elle faisait présent à toutes les Compa- gnies des provinces, qu'après qu'elle était assurée de la solide vertu des particuliers qui la formaient ^ » Ce sont les « officiers » qui réunissent ces renseignements et qui décident en dernier ressort.
Ils n'admettent pas qu'une Compagnie d'une ville tra- vaille à en susciter une nouvelle dans une autre ville. « Le 2™'^ d'octobre 1653, raconte d'Argenson, sur ce que la Compagnie de Marseille avait communiqué les statuts pour en établir une à Montpellier et à Beaucaire, on lui fit écrire qu'elle avait agi contre les règlements et que cette conduite détruirait la correspondance que toutes les Compagnies du royaume devaient avoir avec celle de Paris pour les maintenir dans l'esprit primitif, et pour favoriser et soutenir les œuvres qu'elles pourraient entre- prendre. On manda la même chose à celle de Gaen qui désirait avoir correspondance avec celle de Rouen -. »
Tout ce qui est permis à ces Gompagies des provinces, c'est de créer ce qu'on nomme les « petites sociétés du Saint-Sacrement » dans les bourgs ou les villages. Elles chargeront un de leurs membres cîe grouper quelques personnes d'honneur et de bonne volonté autour d'un programme qui sera celui du < Saint-Sacrement ». Mais ce mandataire de la Compagnie aura l'air d'agir en son nom personnel. Il ne dévoilera pas l'œuvre dont il fait partie. Les hommes qu'il rassemblera ne soupçonneront pas qu'ils sont englobés dans une vaste organisation. Us ne risqueront pas de révéler un secret qui ne leur aura jamais été confié-*.
m
Quand on y regarde de près, il y a donc autre chose que de l'humilité dans les précautions dont la Compagnie
' Annales, p. 67 b (B.-F. 122).
* Aîinales, p. 78 (B.-F. 140). Cf. p. 110 (B.-F. 191).
^ Annalett. p. 24 (B.-F. 50).
UNE LIGUE SECRÈTE 31
s'entoure. Les confrères, quand le mystère de leur travail est en jeu, n'hésitent pas à donner des entorses à la vérité. C'est ainsi qu'en 1645 ceux de Périgueux ima- ginent de faire approuver par leur évèque les statuts d'une confrérie du Saint-Sacrement « pour servir de man- teau à la Compagnie^ ». François de la Béraudière croit approuver une confrérie de piété; il ne soupçonne rien de la réalité qu'on lui demande de bénir.
Le secret, on le voit, s'étend jusqu'aux évèques, à moins que la Compagnie de Paris, connaissant l'esprit de tel ou tel prélat, n'autorise les confrères à lui « com- muniquer charitablement » les statuts-. Il y aura des évèques dans la cabale. Mais il y en aura d'autres à qui l'on ne fera pas l'honneur de les initier et qui sentiront autour d'eux une force occulte peser sur leur diocèse.
Pour maintenir ce mystère propice, la Compagnie s'im- posera tous les ennuis. A bien des reprises, elle trouve- rait commode de faire imprimer ses statuts. Le 16 avril 1634, elle se l'interdit pour se garantir mieux contre les indiscrétions; et le 21 mai 1043, elle confirme à nouveau cette loi gênante qui, en maintes occasions, l'oblige à de longs travaux de copie ^. Quand un confrère a particu- lièrement besoin d'être instruit des règlements, on ne lui en communique que des exemplaires manuscrits, et on a soin qu'il ne les garde pas trop longtemps. Un papier qui se promène peut tomber sous des regards mal- veillants. Un souci des « officiers » est constamment de ramener au dépôt secret celles de ces pièces qui peuvent avoir été prêtées*.
Le soin jaloux du mystère doit être concilié avec les intérêts matériels de la société, lesquels ne sont que les intérêts de Dieu et de son œuvre. Pour l'assistance des
* Annales, p. 52 (B.-F. 97), Inventaire sommaire des archives de Périgueux, p. 33, série BB. 15.
* Annales, p. 144 (B.-F. 246). - Annales, p. 7 (B.-F. 17).
* Annales, p. 23 6 (B.-F. 50).
32 LA CABALE DKS DEVOTS
pauvres, pour les missions à l'intérieur et à l'extérieur, pour l'encouragement des conversions d'hérétiques, il faut de l'argent. La Compagnie en reçoit beaucoup; elle a des amis qui lui font des donations et des legs, comme la marquise de la Baume qui lui laisse cinq mille livres*. Mais, dans tous les cas semblables, elle prend les plus grandes précautions, « elle fut consultée, en 1644, raconte d'Argenson, sur quelques fondations qu'un particulier voulait faire et commettre à la Compagnie de Tours. Sur ce point elle répondit que le secret ne pouvait permettre que cet article fût mis dans la fondation, mais que le par- ticulier qui la faisait pouvait nommer trois de ses con- frères qui seraient approuvés de la Compagnie et qui feraient par son ordre tout ce que le fondateur désirait, que deux de ces particuliers pourraient, par l'avis de la Compagnie, nommer un successeur au troisième s'il venait à quitter ou à décéder, et qu'ainsi les choses se perpétueraient, sous la direction de la Compagnie dans le fond, sans qu'elle parût à l'extérieur 2. » Plutôt que de s'exposer à être découverte, elle aime mieux, et elle en a le courage, refuser des legs qui l'aideraient dans ses œuvres de charité ou qui permettraient des fondations qu'elle aurait le privilège d'administrer. Thomas Le Gauffre, prêtre et maître des comptes à Paris, la « nom- ma pour exécuter dans la suite son testament; aussi n'en voulut-elle prendre aucune connaissance, et faute d'avoir suivi sa conduite en cette occasion, le testament de M. Le Gauffre, quoique membre de la Compagnie et très saint
« Antiales, p. 79 b (B.-F. 143).
• Annales, p. 49 b (B.-F. 92). Voici l'articie dos statuls : « L'on ne parlera jamais de hi (:onij)agnie dan.s aucuns confiais de fondation, de donation ou de teslanienis. ni autres actes publies: mais quand Dieu inspirera à queUiuun le désir de se servir d'elle pour exécuter ses pieuses intentions, il pourra choisir pour cet effet deux ou trois confrères comme partieidiers, mais qui seront approuvés d'elle. Lesquels prendront soin de bien acconipiir les vololonlés du testateur. 101 en cas de déeés de l'un de ces confrères nonunés. les deuv survivants en nommeront un (pli leur sera in(Ii(|ué par la (^tnipairriic^ » iAniinlcs. p. i:iO. D.-F. 256).
UNE LIGUE SECRETE 33
homme, fut laissé dans le train commun des choses qui n'ont point de protecteur^ ».
La Compagnie comptant parmi elle beaucoup de légistes, il était naturel qu'elle se préoccupât fort de fixer la formule de ces opérations discrètes. Le l*^"" novembre 1658, on en régla les termes exprès. Les officiers les avaient longuement discutés, tous les confrères en prirent copie et on les envoya, par une lettre circulaire, à toutes les Compagnies 2.
Les papiers de la Compagnie seront mis dans un coffre et ce coffre sera confié à un confrère. Mais il faut éviter qu'en cas de décès du confrère ce dépôt puisse tomber entre les mains de profanes. On y apposera donc un petit écriteau : « Le coffre et tout ce qui est dedans appar- tient à M. N. qui en a la clef et qui me l'a donné en dépôt. » Le dépositaire aura soin de noter le fait dans son journal ou d'en parler dans quelque acte qui en donne connaissance après son décès ^. C'est ainsi que, le l^"" dé- cembre 1658, on inscrira sur ce coffre le nom de M. de Lamoignon, alors maître des requêtes et depuis premier président du Parlement de Paris \
Nous savons maintenant toute la portée de cette décla- ration : « La première des voies qui forment l'esprit de la Compagnie et qui lui est essentielle, olest Je secret ; sajis lui les Compagnies ne seraient pjusXlomp^ du
Saint^Sacrement, mais des confréries ou autres associa- tions de piété». »
IV
Pour réaliser son programme, la « cabale » doit avoir
* Annales, p. 49 6 (B.-F. 92). Ce testament fut contesté par les héritiers de Le Gauffre et l'assemblée du clergé s'en occupa le 25 mai 1646. V. plus loin, p. 148.
* Annales, p. 103 6 (B.-F. 181).
^ Annales, p. 150 b (B.-F. 256). ' Annales, p. 102 (B.-F. 179).- "" Annales, p. 113 (B.-F. 195), ■
LA CABALE DES DÉVOTS 3
34 LA CABALE DES DEVOTS
des agents dans toutes les situations ou fonctions sociales. Il est malheureux que nous n'ayons plus la liste de ses membres, et l'on n'ose guère espérer de la posséder un jour. Mais les Annales de d'Argenson citent bien des noms.
Les ecclésiastiques, ainsi qu'on peut le deviner, seront nombreux dans la Compagnie. On saura en grouper de toutes les catégories. On aura des abbés àrjches bénéfices, comme Jean-iJaptiste de la Verchère, abbé de Montpey- roux, Pierre de Poussemothe, abbé de Saint-Seurin, Jean de Launay, abbé de Saint-Spir-de-Gorbeil, Louis de Ro- chechouart-de-Chandenier, abbé de Tournus et de l'Au- mône, Germain Habert, abbé de Cerisy et de la Roche. On réunira des ecclésiastiques dignes d'être appelés à l'épiscopat et qu'on y portera, comme Louis Abelly, qui occupera le siège de Rodez, Gabriel de Roquette, celui d'Autun, Philibert brandon, celui de Périgueux, Charles de Rourlon, celui de Soissons, François de Perrochel, celui de Boulogne, Denis de laBarde, celui de Saint-Brieuc, Pierre d'Hardivilliers, celui de Bourges, Jacques-Bénigne Bossuet, ceux de Condom etde Meaux. En dépit de Mazarin, Vincent de Paul exercera longtemps une influence pré- pondérante sur le conseil de conscience qui veille sur le choix des prélats. Membre très actif de la Compagnie, il saura où prendre les candidats à soutenir. La plupart d'entre eux, quand ils seront nommés avant 1060, c'est-à- dire avant la lutte du pouvoir civil contre une société secrète qui finira par l'inquiéter, s'empres.scnt d'installer l'œuvre sainte dans leurs diocèses, si elle n'y exisie pas encore *.
Il y aura là aussi, des les premiers Icinps, dt;s évèques, celui de Saint-FIour, Charles de Noailles, celui de
* Annales, ». OG, 100 (B.-F. 170, 177) : « La Compagnie de Sois- sons fut résolue en ce munie jour (l'.> avril '1G;)7), et fut formée par M. l'abbé de Hourlon, ancien confrère de la Compagnie de Paris, aussitôt qji'il fui établi évéque de cette ville. » — « Le 26' de mai, on fit rapj)ort du parfait (^ablissement de la Compagnie de Saint-Brieuc..., M. de la Barde, évéque de cette ville, qui en prit le plus grand soin, y a donné beaucoup de bénédictions. »
UNE LIGUE SECRETE 35
Bayonne, François Fouquet (depuis évêqiie d'Agde et enfin archevêque de Narbonne), celui de Cahors, Alain de Solminihac, celui d'Alet, Nicolas Pavillon S celui de Poi- tiers, Henri-Louis de la Roche-Pozai, celui de Sarlat, Nicolas Sevin, celui d'Angoulème, François de Péricard, celui de Marseille, Jean-Baptiste Gault, celui de Vence, Godeau, celui de Toulon, Pierre Pingre. Ils auront tous auprès d'eux une Compagnie du Saint-Sacrement 2. Par- fois même ils l'auront fondée^. Ils la président de droit : « Le Supérieur, le Directeur et les deux conseillers, disent les statuts de Poitiers, occuperont les quatre pre- mières places, et lorsque Monseigneur l'évêque fera l'honneur à la Compagnie de se trouver à l'assemblée, il sera prié de prendre la carte et de faire toutes les fonc- tions du Supérieur et du Directeur ^^ » A Paris, quand ils s'y trouveront en voyage, on les recevra avec empresse-
' Pavillon n'est pas nommé par d'Argenson. On verra plus loin (p. 159) que celui-ci a été d'une discrétion appliquée dès qu'un membre de la Compagnie a été mêlé à Thistoire du jan- sénisme. Son simple silence ne prouve rien. En revanche bien des indices dénoncent l'affiliation de l'évoque d'Alet : 1» Il est parmi ces disciples immédiats de Vincent de Paul que le saint lit entrer dans la société ; le fondateur de la mission l'appelait son « bras droit » et le fit élever à l'épiscopat avec l'aide de la bonne amie de la Compagnie, la duchesse d'Aiguillon. 2° Quand il fut évêque, il eut pour ses confidents les plus aimés des pré- lats membres de la Compagnie, Caulet et Alain de Solminihac ; son autre ami, M. de Ciron, en était aussi. 3» A peine eut-il converti Gonti que celui-ci fut reçu dans les Compagnies du Lan- guedoc.
* D'Argenson ne dit pas, néanmoins, qu'il y ait eu une Com- pagnie à Sarlat; mais il ne s'est pas préoccupé de dresser une liste complète.
•^ Alain de Solminihac est promu en septembre 1637. Moins de deux ans après, la Compagnie de Cahors est en pleine activité {A7inales, p. 44 b, B.-F. 84). — Cf. p. 66 b (B.-F. 120) : « Ce fut pendant cette année 1650, au commencement de mai, que la Compagnie d'Angoulêmc s'établit. M. d'Argenson, conseiller d'Etat, qui, par l'occasion du mariage de son fils aîné (le futur rédacteur des Annales) , y fit un voyage, fut chargé par la Com- pagnie de Paris de faire cet établissement ; et, de l'aveu de M. de Péricard, évêque du lieu, cette Compagnie fut formée. »
* Beauchet-Filleau, p. 283. La carte dont il s'agit portait l'ordre du jour.
36 I-V CABALE DES DEVOTS
ment. A leur entrée, l'assistance se lèvera pour marquer son respect pour leur caractère sacré, et elle les priera de prendre place au-dessus du supérieur. Elle n'aura ces égards que pour eux : à l'arrivée des autres con- frères, fût-ce d'un très grand seigneur, personne ne doit se déranger; et chacun prend les sièges qui restent libres ^ Ces signes de déférence, tout en étant inspi- rés par le sentiment des obligations envers l'Eglise, ne manquent pas de sagesse. Si la Compagnie doit dis- paraître un jour, ce sera en partie pour avoir inquiété des évèques.
Par les prélats, la Compagnie sera mise en rapport avec l'assemblée du clergé. Elle comptera aussi parmi les confrères plusieurs curés qui lui serviront d'intermé- diaires auprès du clergé paroissial, Renard, de Saint- Médéric, Froger, puis Féret, de Saint-Nicolas-du-Char- donnet, Olier, de Saint-Sulpice. Avant d'être évéque, Pierre d'Hardivilliers aura été curé de Saint-Benoît, et Abelly, de Saint-Josse. On recrutera enfin des docteurs de Sorbonne ou de Navarre, dont le concours peut être précieux contre les théologiens téméraires, Claude de Blampignon, Pierre Frizon, Thomas Renoust, Armand Poitevin, Jean Coqueret, Martin Grandin, René Sauvage, Michel Gazil, Louis du Metz. Avec tous ces confrères, il sera aisé de faire solliciter l'archevêque de Paris, sans qu'il soupçonne l'origine de la requête. On chargera tan- tôt l'un, tantôt l'autre, de la démarche à tenter. Ce serait merveille si l'on ne menait le prélat et ses conseils. Il y aura là, d'ailleurs, pour y aider, des chanoines de Notre- Dame, comme Rallhazar (Jrangier de Liverdi, Denis de la Darde ou Ventadour lui-même, devenu prêtre en 4641. .\ partir de 1050, on s'adjoindra, pour plus de sûreté, l'un des vicaires généraux de l'archevêque...
Oiiol sofM. dans cette armée niystérijîuso, \o rôle des
' ytnudlc.s. |). 2H, 147 (U.-F. KO, 251). Cependniil. iiuiIkiv qu ils occupent un siège d'Iioniu'iir. ils no j)ivsi(l(Mit pns la séance. Ccsi probablement jiarce qu'ils ne peuvent ùtie au ((iuluiI des ' Il en va
UNE LIGUE SECRÈTE 37
religieux ? De bonne heure, la Compagnie décide de les écarter; et elle prend cette résolution sur l'avis même de trois des principaux fondateurs de l'œuvre, le F. Philippe d'Angoumois, le P. Suffren et le P. de Condren. On trouve que l'affiliation à une société secrète est malaisée pour des hommes qui ne pourraient se trouver à aucune con- férence sans autorisation de leurs supérieurs. On craint ensuite que chacun d'eux ne veuille introduire dans l'en- treprise l'esprit particulier de son ordre et ne fasse ainsi dévier des efforts qui ne doivent avoir que l'esprit géné- ral de l'Eglise. Et, pénétrés de cette double pensée, le capucin, le jésuite et l'oratorien, dans un élan de désin- téressement, font voter par les confrères l'article 18 des « Résolutions », qui exclut « tous les religieux et tous les prêtres soumis à un général. ^» Et la Compagnie tiendra la main à l'observation de cet article. Elle sera jalouse à tel point de conserver son indépendance à l'égard des religieux qu'elle interdira à toutes ses succursales d'ac- cepter, pour leurs séances, l'hospitalité dans un monas- tère. La Compagnie de Tours oubliera un moment cette règle. A peine averti, le comité de Paris la rappellera à l'ordre. Les congrégations ont, il est vrai, la consolation de se dire que, par la confession et la direction de con- science, elles pourront intervenir encore dans la marche d'une aussi sainte Compagnie. Les jésuites s'y prendront même si bien que, dans beaucoup de villes, le « Saint- Sacrement » tirera la plupart de ses recrues des congré- gations qu'ils y auront formées.
^ Sur leur demande, la Compagnie avait arrêté que l'on ne recevrait que « des ecclésiastiques séculiers ». Mais plus tard, dit d'Argenson, « le mot d ecclésiastique séculier se trouva équivoque à l'égard de plusieurs prêtres qui se retirent dans des congrégations, où il n'y a aucun vœu qui les prive de la suc- cession de leurs i)arents. C'est ce qui donna lieu à l'explication qu'on en fit le 5* d'août 1649. Et on jugea que l'ecclésiastique sécu- lier était celui qui n'était attaché à aucune communauté soumise à un général. Cette explication fut approuvée et communiquée à toutes les Compagnies qui étaient formées dès lors, et aux nouvelles qui s'établirent depuis. » {Annales, p. 21 b. B.-F. 45). D'.Vrgenson ajoute ici qu'exception avait été faite en faveur des
38 LA CABALE DES DEVOTS
\'
11 ne suffît pas à la Compagnie du Saint-Sacrement, pour réaliser son idéal, de posséder de bons prêtres. Pour beaucoup des tâches qu'elle a assumées, les laïques peuvent être aussi qualifiés que les clercs; souvent ils le sont davantage. Il faut donc qu'ils soient nom- breux dans la société et qu'ils y aient toute leur légitime influence. « Quelque dessein qu'eût la Compagnie d'ho- norer le caractère des prêtres et de leur rendre toutes sortes de respects par rapport au Saint-Sacrement dont ils sont les ministres, elle ne put s'empêcher, dès son commencement, de mettre le plus souvent des laïques dans la place de supérieur, parce que, d'ordinaire, ils ont plus de connaissance des affaires temporelles que les ec- clésiasliques^ »
Un des hommes, qui ont le plus fréquenté la Compa- gnie, l'abbé du Ferrier, depuis grand vicaire de Rodez et ensuite d'Albi, nous dit formellement qu' o elle était composée d'ecclésiastiques et de laïques de toutes condi- tions : prélats, abbés, princes, conseillers d'Etat, prési- dents, marchands, bourgeois... Il y avait tant d'humilité et de charité parmi eux que c'était une image du premier
chevaliers de Malte (4 juillet 1633); et il en donne cette raison : « Ils n'ont point d'autre esprit particulier dans leur ordre que celui de comhattre pour la (îéfense et le soutien de la foi contre les infidèles, qui est un sentiment général et un désir du mar- tyre que les fervents chrétiens doivent avoir pour le bien de toute l'Eglise. » Cette exce|)tion parait avoir été supprimée ])lus tard : « La Compagnie fut priée, en ce temps-ci (IGoG), de trou- ver hon (ju'un clu'valier de Malte de grande vertu filt admis dans une Conjpagnie de province, mais elle s'y opposa et demeura ferme dans les régies (pii défendent l'entrée des Com- pagnies à toutes jjcrsonnes soumises à un général. Cependant les mcnjhres de cet onlie pourraient legitiiiu'ment être exempts de cette loi par la même raison (pii a fait (jue le saint fondateur des jésuit(îs les admet dans son ordre, hien qu'il en exclue ceux de toutes les autres sociétés. » {Annales, p. 88 b; II. -F. 158). V. plus loin, p. ïJ38 (note).
• Annales, p. 28 (U.-F. :iU|.
UNE LIGUE SECRÈTE 39
esprit du christianisme M). En dépit de cette humilité, les noms de bourgeois ne viennent guère à la mémoire de d'Argenson. Il raconte qu'un M. Germain fut un jour délé- gué pour examiner comment les aumônes étaient appli- quées au soin des galériens; c'est chez ce personnage que devait avoir lieu, une autre fois, l'assemblée des con- frères, quand une épidémie força de choisir un autre local ^. Qui était ce M. Germain? 11 y avait alors, dit dom Beauchet-Filleau, un marchand drapier de ce nom, qui fut troisième consul en 1620. C'est possible, et il y a eu beaucoup d'autres « Germain » dans la bourgeoisie pari- sienne ou dans le clergé d'alors; et rien n'indique lequel eut le privilège de s'asseoir parmi les confrères et de prendre sa part de leurs travaux. Nous ne saurons donc jamaisquel est le_ rôle des bourgeois en cette pieuse co- t_e.rie- Du silence de d'Argenson, nous devons conclure qu'ils ne dirigent rien, ne se permettent aucune initiative et se sentent très honorés d'être les modestes collabora- teurs d'aussi grands personnages.
Tout porte à croire que les confrères sont presque tous H'pglisp, de rohp_fvn^frépéft. Us font volontiers appel aux gens de roture pour bien des œuvres à fonder, par exemple les sociétés paroissiales de charité ou le placement des enfants en apprentissage. Ils sont moins prompts à les admettre dans le cénacle qui doit tout mener.
La Compagnie a dessein de stimuler en même temps la justice, l'administration et la cour. Elle comptera parmi ses membres, plusieurs présidents au Parlement, Lar- cher, de la Cour des Comptes ^, Jean-Antoine de Mesmes d'irreval, Chrétien de Lamoignon et son fils Guillaume, qui sera un jour le premier président*. La Grand'Chambre
* Mémoires de du Février (Bibliothèque Sainte - Geneviève, manusc. D. 16). j). 453. Dans ce passage, du Ferrier dit que la Compagnie comptait une centaine de membres.
* Annales, p. 43. 26 b (B.-F. 29, 55).
' Le nom du président Larcher nous est donné par les Procès- verbaux de la Compagnie de Grenoble (25 août 1654).
* .hinales, p. 403, 403 b (B.-F. 480, 481): « Le 3» d'octobre (1658).
40 I^ A CAhALE DES DEVOTS
est représentée dans ses rangs par Gaumont-Chavannes et Charles Guillon de Marmoussé ; la Chambre des requêtes par René de Voyer d'Argenson, le futur historiographe de l'œuvre, Philibert Brandon, qui deviendra évèque, Baril- Ion de Morangis, Olivier Le Fèvre dOrmesson ; la Cham- bre des Comptes par Thomas Le Gauffre, qui se fera prê- tre, Charles Loyseau et Christophe Leschassier; et l'ordre des avocats par du Plessis-Montbard, Poncet d'Ablis et L'Hoste. Elle a des intelligences au Châtelet par Jean Pépin, conseiller, et Jacques Autruy, commissaire. Elle pénètre dans les conseils du roi avec plusieurs des per- sonnages déjà nommés, avec le père du rédacteur de nos Annales et son beau-frère, Jean de Bernage, avec Séguier de Saint-Firmin, Séraphin Mauroy, Jean de Garibal, Pierre de Bérullc, neveu du cardinal, llené le lloux. Elle aura pour confrères trois ambassadeurs successifs de France à Rome, Jean de Brassac, le comte de Noailles et François de Fontenay-Mareuil. Elle a ses agents à la cour par René de Vieux-Maisons d'Avolé, le marquis de la Roche du Maine, Bertrand Drouard, gentilhomme de Mon- sieur, Hercule du Belloy, capitaine de ses gardes, le duc de Liancourt, le duc de Nemours, le prince de Conti, le marquis de Salignac-Fénclon, le marquis de Laval, le marquis de Saint-Mesmes V. le comte d'Albon; les maré-
011 rendit grâce à Dieu dans la Comi)agnio de la i)romofion de M. de Lamoignon à la charge de premier président du Parlement de Paris. On ordonna des messes et des communions })Our lui. afin d'obtenir du ciel les secours dont il avait besoin pour s'acquitter dignement de cette importante charge. Le directeur et le supérieur de la Compagnie le furent complimenter de sa part...; aussi a-t-il toujours aj)puyé les bonnes œuvres qui lui ont été recommandées par la Com'pap^nie. et i)endanl la persé- cution qu'elle a revue et même la désolalioîi totale où elle est tombée, il l'a consolée et soutenue autant (piil a dépendu de lui en particulier... » « Le 14* de novembre, M. de Lamoi^Mion. premier président, fit donner avis a la Compagnie (juil serait reçu deux jours après, et qu'il se rect)mmandait à ses prières pour obtenir de Dieu les grâces dont il avait besoin dans la charge où il entrait. La Comjiagnie reçut cette manjue d'ami- tié avec beaucoup de tendresse et de i-econnaissance. Klle obli- gea tous les prêtres li une messe et tous les laï(pies i\ une com- munion... » ' Son nom est fourni par le V. Uapin, Mémoires, t. 11. |). 3i8.
UNE LIGUE SECRETE 41
chaux de Schomberg et de la Meilleraye sont à sa dévo- tion.
C'est à des dates diverses que tous ces personnages sont initiés à la cabale. Tous n'en fontpas partie en même temps. Quelques-uns en sont dès le début, d'autres seu- lement à la fin. Mais cela ne change rien au sens de ce tableau. Car nous ignorons au moins autant de noms que nous n'en connaissons; il est certain que ceux qu'on ignore représentent exactement les mêmes catégories sociales. Elle les recrute avec un soin scrupuleux. Avant de les affilier, elle les sonde, elle les éprouve, elle se con- vainc qu'ils possèdent bien toutes les qualités nécessaires ù l'œuvre. Surtout elle se préoccupe de ne pas leur révé- ler trop tôt le secret de son existence et de son travail. Les statuts recommandent « de ne point nommer en aucune manière la Compagnie... à ceux même qu'on esti- merait d'une piété et d'une intégrité de mœurs assez grande pour mériter qu'on leur propose de s'y engager; mais seulement on pourra dire qu'on connaît des per- sonnes, sans leur en nommer aucune, qui s'assemblent pour travailler à quelques bonnes œuvres avec lesquelles, si ces personnes se trouvent d'inclination de vouloir se joindre, on leur pourra offrir de leur en procurer la con- naissance ^ » Et grâce à cette prudence, la Compagnie, sans se découvrir, s'assurera bientôt partout des affidés qui s'inquiètent de tout, voient tout, notent tout, dénon- cent tout, s'efforcent consciencieusement de diriger tout...
* Statuts de Poitiers, dom Beauchct-Filleau. p. 289.
CHAPITRE III
INSTANCE EN APPROBATION
Un prélat méfiant. — Le clergé paroissial et les prêtres de la Mission. — La Maison du Saint-Sacrement. — Louis XIII et la Compagnie. — Lettre royale. — Les archevêques de Paris et de Lyon. — Histoire d'un Bref.
Sur la fin de 1630, la Compagnie du Saint-Sacrement était constituée. Il parut difficile de ne point solliciter l'approbation de l'archevêque de Paris. L'archevêque d'Arles, le curé Froger, Frizon, du Renouard, de Saint- Pierre, de Pichery et quelques autres s'assemblèrent afin de revoir les statuts et de les mettre en état d'être pré- sentés à l'autorité ecclésiastique. Le 26 mars 1631, ils apportèrent le résultat de leur travail à la Compagnie qui en prit connaissance, l'approuva et le fit transcrire sur le registre. Puis on résolut d'apporter ces règlements à l'archevêque Jean-François de Gondi.
La démarche n'était pas faite à la légère. L'abbé de Montpeyroux avait préparé le grand vicaire, et celui-ci avait agi auprès du prélat. De son côté, M. de Ventadour était intervenu. LVrdijîyêque se montrtLJji^ *•
Chaque fois qu'il s'agit de Jean-François de Gondi, il faut se souvenir d'un trait essentiel de son caractère. Timoré, pointilleux, susceptible, il ne savait jamais bien ce (ju'il voulait. « 11 n'avait pas assez de fermeté d'esprit, dit le P. Rapin, pour se défendre contre ceux qui entre- prenaient de le gouverner ». Dans ses rapports avec les
' Annales, p. 8 b (B.-F. âlj.
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jansénistes, par exemple, il ne réussit pas à adopter une ligne de conduite. On le vit un jour rédiger et expé- dier à ses prêtres un mandement contre le catéchisme de Saint-Cyran; puis, après une visite de M°^*^ de Guémenée, il en prépara vite un second, qui révoquait le premier, et il le fit parvenir aux curés au moment où ceux-ci se disposaient à lire l'autre au prône. Les gens qui se lais- sent ainsi ballotter au gré des influences les plus diverses voient de mauvais œil les initiatives un peu hardies : « Mon oncle, qui était le plus faible des hommes, dit aussi lletz, était, par une suite assez commune, le plus glorieux ». La Compagnie du Saint-Sacrement lui pa- rut sans doute grosse de menaces pour une autorité dont il était d'autant plus jaloux qu'il parvenait moins à Texercer.
Ce n'est pas tout. A ce moment même, les curés de Paris venaient de faire opposition à l'enregistrement des lettres patentes qui établissaient la mission de Vincent de Paul. Ils se croyaient attaqués dans leurs droits et prérogatives. Par une pétition du 4 décembre 1630, ils avaient prié la Cour « d'exiger que les missionnaires renonçassent à tout emploi dans les paroisses et églises de toutes les villes du royaume, qu'ils ne pussent entrer en aucune église que par mission expresse de l'évèque et congé du curé, et que, même en ce cas, ils ne fissent aucune de leurs fonctions aux heures accoutumées du service divin, enfin qu'ils ne prétendissent à aucun salaire ni rétribution ». Il avait été facile de s'entendre sur ces conditions que les prêtres delà Mission avaient acceptées d'avance. Mais les craintes des curés montrent que le clergé séculier, tout en se réjouissant d'un renouveau de ferveur religieuse, distinguait, à certains symptômes, un effort des « dévots », pour exercer sur lui une sorte de domination occulte. C'est le 4 avril 1631 que le Parlement de Paris passa outre à cette opposition et ordonna l'en- registrement des lettres patentes ^ La démarche de la
' Maynard, Saint Vincent de Paul, t. I. p. 359, oGO.
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Compagnie coïncidait malheureusement avec cette sorte de défaite du clergé paroissial.
L'archevêque n'était sans doute point disposé à prêter les mains à une entreprise détournée contre l'autorité des curés. Il refusa de rien entendre; et après bien des dé- marches, dès le 28 août 1631, on décida de ne lui en parler plus^
Aussi bien Jean-François de Gondi était-il en délicatesse avec quelques-uns des fondateurs de la Compagnie, et à propos d'une œuvre destinée à l'adoration perpétuelle du Saint-Sacrement. Sébastien Zamet. évèque de Langres, oncle d'un des fondateurs de la cabale, avait poussé la mère Angélique Arnauld à présenter supplique à Home pour l'établissement d'un institut qui serait consacré à cette dévotion. Rome avait accédé. La cour avait fait des difficultés. Mais Louis Xlil étant tombé malade à Lyon le 22 septembre 1630, et ayant éprouvé un soulage- ment immédiat après avoir reçu le saint viatique, le garde des sceaux, Marillac, cessa de résister et scella les lettres patentes; elles étaient motivées sur le miracle de la guérison. L'obstacle vint alors de l'archevêque de Paris. On lui avait associé, comme supérieur de cet ins- titut, deux autres prélats, Sébastien Zamet, qui en avait soutenu l'idée, et Octave de beilegarde, archevêque de Sens. 11 prit ombrage de cette collaboration imposée, se crut atteint dans ses prérogatives canoniques, et la mai- son du Saint-Sacrement, rue Coquillière, ne put être bénite qu'en mai 1033. Si la Compagnie, en 1631, renonça si vite à insister, c'est qu'elle savait l'antipathie du prélat pour tout ce qui paraîtrait avoir des rapports avec l'ins- titut discuté. Et (londi ne se trompait pas, non plus, en soupçonnant un lien entre les deux fondations; car nous lisons dans le récit de d'Argenson, à propos de l'ouvcr-
* D'ArjjfciisoM il *.i.l _.. .i\ril, cl iicii |);i> -S acnil Annules, |>. lu b. li.-F. t'.\). Uosl évitk'iiimeiit un l<iji.sit.s cnUuni ou une erreur de copie; car. (huis .sa séance du ITjuillet. la Compagnie fh'cidall encore de faire une jiouvelle tentative, et la lettre de Louis XIII, dont il sera parlé tout à l'heure, est du tl nuu.
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ture de cet institut : « La Compagnie, qui prenait part avec joie à la multiplication des lieux où le Saint-Sacre- ment était honoré, ordonna le 5° de mai de cette année que tous les confrères iraient communier dans l'église de ce monastère, le premier jeudi d'après son établisse- ment pour entrer en participation de toute la gloire que cette nouvelle maison rendrait à Notre-Seigneur. »
On était donc privé de l'approbation ecclésiastique. On avait pourtant fait jouer, pour l'obtenir, tous les grands ressorts. 31. de Pichery avait été chargé de « solliciter une lettre de cachet qui fit connaître que Sa Majesté savait et approuvait la Compagnie ». Il l'avait obtenue dès le mois de mai^ A ce moment-là, Louis XIII rentrait de Lyon. C'est dans cette même ville que, moins d'un an auparavant, il avait été si gravement malade et si miraculeusement guéri. Les souvenirs de cette grâce durent lui venir en foule. M. de Pichery avait fait le voyage avec lui et l'avait sans doute entretenu dans ces heures de gratitude ; et le P. Suffren, qui accom- pagnait également le roi, n'avait pu qu'encourager son pénitent dans ses saintes pensées. Qui sait si le roi n'a pas été au courant de ce qu'ils firent alors à Lyon ? « Ils pensèrent, dit d'Argenson, qu'il serait bon d'y former une Compagnie du Saint-Sacrement. Suivant ce dessein, ils assemblèrent quelques personnes de vertu dans le noviciat des jésuites. Ils leur donnèrent les vues et leur marquèrent les conduites qui s'observaient pour la Com- pagnie de Paris et le P. Suffren y fit plusieurs conférences pour échauffer les cœurs, ce qui produisit un grand effet- ». Se trompe-t-on lourdement si l'on soupçonne que les deux amis présentaient au roi l'acte qu'ils accom- plissaient comme une pieuse commémoration de sa déli- vrance ?
En tout cas, le roi parla de la Compagnie à Richelieu. « Ce grand et catholique ministre, dit d'Argenson, en
* Annales, p. 9 (B.-F. 21). — Dom Behuchet-Filleau a lu « mars »; mais d'Argenson a bien écrit « mai ». - Annales, p. 8 (B.-F. 19).
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avait été informé par d'autres voies ». Quelles étaient ces voies? Le P. Joseph logeait au couvent du faubourg Saint-Honoré.A-t-il ignoré les assemblées qui s'y tenaient? Et, s'il les a connues, n'en a-t-il point parlé au cardinal ? D'autre part, Richelieu avait été à Lyon avec Louis XII L Or, son frère, l'archevêque de Lyon, avait pu être au courant des efforts tentés par Pichery et le P. Suffren pour établir en cette ville une Compagnie du Saint-Sacre- ment. N'est-ce pas lui qui a prévenu le cardinal et l'a disposé à répondre favorablement aux vœux de Pi- chery?
Quoi q^u'il en soit, rentré à Saint-Germain, Louis XIII fit ce que la Compagnie désirait. Il aurait même accordé volontiers plus qu'on ne lui demandait ; et, si les con- frères avaient désiré des lettres patentes du grand sceau, ils les auraient facilement obtenues. Mais le secret aurait été supprimé. Cette faveur n'en aurait pas été une; elle aurait ruiné tous les desseins de la Compagnie. Si elle a été offerte de bon cœur, comme il le semble, n'en faut-il pas çQnclurç_jg^ê- le _roi_ et SES. rnjnistres n'aYaient pas, bien saisi toute la. ^portée de rentreprise et que sans doute on ne la leur avait pas entièrement expliquée? M. de Pichery et ses amis déclinèrent un si grand hon- neur. Outre le bénéfice du mystère, ils eurent celui d'une modestie dont on n'avait pas compris le sens.
Le roi remit donc à M. de Pichery la lettre suivante :
Monscignour rArchovosque de Paris, la connoissancc quo des j)lus qualifiez, des plus fidelles et des plus |)ieux de nos sujetz m'ont donnée du dessein qu'ilz avoient de s'assembler en secret pour procurer la gloire de Dieu, le soulagement des pauvres, et le bien de mon estât, m'oblige de vous faire cette lettre pour vous dire qu'après avoir examiné leur projet et fait examiner par les j)ersonnes de ma plus grande confiance, je n'y ay- trouvé que de l'avantage pour mon Uoyaume. Ainsy je leur ay permis de s'assembler, sous le nom de la Compagnie du Saint-Saçrcment, à la charge que quelqu'un d'entre eux, (|ui me sera connu, m'informera. (|^ lenqis A autre, de ce (|ui s'y pas- sera de |)lus important. Vous me ferez donc chose agréable de donner votre bénédiction k cette assemblée, et de l'approuver en ce qui dépend de vous, et la présente n'estant pour autre
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sujet, je prie Dieu, Monseigneur rArclievesque de Paris, qu'il vous tienne en sa sainte et digne garde.
A Saint-Germain-en-Laye, le 27* may 1631. Signé Louis, et plus bas ; de Loménie, cachetée aux armes du Roy, et au-des- sus Monseigneur l'Archevêque de Paris, conseiller en mes con- seils*.
On avait beaucoup compté sur cette lettre du roi. Jean- François de Gondi en prit connaissance, la rendit à ceux qui le sollicitaient et s'entêta dans son refus. « La lettre de cachet fut rapportée et par l'ordre de la Compagnie fut mise au coffre du dépôt, et l'on résolut de la garder et de demeurer en silence » .
Cependant d'aucuns de la Compagnie étaient troublés. Il leur semblait qu'ils n'avaient pas le droit de se réunir ainsi sans l'assentiment des autorités ecclésias- tiques. Ceux qui menaient l'assemblée soutinrent que l'autorisation du roi suffisait à lever les scrupules, qu'on ne poursuivait que le bien de l'Eglise et l'avantage du prochain, et qu'on ne pouvait en conséquence être accusé d'aucun mal. Cet avis l'emporta, et Ton décida que les séances devaient continuer.
III
Il est probable, cependant, qu'un certain nombre de confrères n'avaient pas la conscience en repos. Car l'on eut la censée de recourir au Pape et^d'obtenir son appro- bation à défaut de celle de M. de Gondi. Un membre de la Compagnie, M. de Brassac, était ambassadeur à Rome. On imagina qu'il lui serait aisé de solliciter et d'obtenir cette faveur; et, pour faciliter encore les Choses, l'arche- vêque d'Arles et le P. de Condren se chargèrent d'en parler au nonce. Celui-ci « donna toutes les bonnes paroles qu'on pouvait désirer ». On lui avait montré la lettre écrite par le roi à M. de Gondi. Puis, on fit un mé- moire du bref qu'on voulait et on l'envoya à M. de Bras- sac. Un autre confrère, qui se trouvait à Rome, l'abbé de
' Annales, p. 9 (B.-F. 22).
48 LA CABALE DES DEVOTS
Loyac, fut également prié d'accorder ses soins à cette affaire. Quelque temps après, l'on apprit que le bref était expédié, et la Compagnie s'empressa de témoigner sa reconnaissance par des messes et des communions.
De longtemps ce bref n'arriva pas. Ce n'est que le 10 mars 1033, après plus d'un an et demi de délai, qu'on put en avoir enfin une copie. La Compagnie se réunit pour lire ce document vénéré. Ce fut une consternation. Le bref ne contenait rien de ce qu'on attendait. Rome n'avait saisi ni le sens de la requête ni le but de ceux qui laprésentaient. Elle traitait la _Gompagnie comme une sim_ple confrérie de piété. Tout était à recommencer. On refit un modèle du bref que l'on souhaitait. On en parla au nonce et à M. de Brassac, qui était de retour de Rome.
Pourtant on n'était pas sans inquiétudes. On craignait peut-être de deviner dans la réponse du Saint-Siège quelque chose de prémédité. Combien tout serait changé, si M. l'archevêque avait consenti à revenir à de meilleurs sentiments! On songea à le faire solliciter à nouveau. L'archevêque d'Arles et le supérieur de la Compagnie s'en chargèrent. Cependantle 3 mars, quelques jours avant leur cruelle déconvenue, les confrères avaient appris, par une lettre, que l'archevêque de Lyon était fort mé- content que la Compagnie de cette ville se fût assemblée sans sa permission. Là-dessus ils avaient prié M. de Bar- rault et M. de Noailles, évêque de Saint-FIour, de calmer celte Éminence. Les deux émissaires trouvèrent le cardi- nal intraitable. S'il avait été informé du projet de fonder cà Lyon une Compagnie du Saint-Sacrement, on ne lui avait certainement pas révélé ce qui devait, entre tout, caractériser l'œuvre. 11 avait été froissé de constater que le premier acte d'une association, qu'il avait pri.se sans doute pour une confrérie de piété, était de se passer de son autorisation pour se réunir et délibérer. II s'en était entretenu avec Jean-François de Gondi, et les deux prélats s'étaient encouragés l'un l'autre à défendre leur autorité épiscopalc contre des zélés qui la méconnais- saient sous prétexte de la gloire de Dieu. Le c.inlinal
INSTANCE EN APPROBATION 4d
déclara tout net à ses solliciteurs « que l'archevêque de Paris n'accorderait jamais ce qu'ils désiraient ».
L'archevêque d'Arles et l'évêque de Saint-Flour étaient fixés. Renonçant à une démarche inutile, ils firent leur rapport à la Compagnie. Il n'y avait qu'à se résigner à un refus définitif, à se cacher encore mieux et à poursuivre l'œuvre entreprise. 11 est probable que, pour se consoler, on trouva des rapprochements édifiants entre le travail de la cabale réduite à se rendre toujours plus mysté- rieuse et l'activité invisible du Sauveur dans le Saint- Sacrement de l'autel. Et à Paris, comme à Lyon, on réso- lut de maintenir la Compagnie.
On refit, pourtant, le modèle du bref qu'on désirait, et on l'expédia à Rome. Cette fois on n'en eut plus de nou- velles. Toutes les instances qu'on put faire décidèrent le pape à envoyer quelques indulgences. Il s'obstinait à se méprendre sur l'esprit et le but de la Compagnie^. Rome ne pouvait reconnaître une cabale qui prétendait se passer de l'autorisation des évèques et poursuivre ses efforts, sinon contre eux, du moins en dehors de leur surveillance. Elle prévoyait les récriminations qu'elle ne manquerait pas de provoquer par la protection officielle / d'une telle irrégularité. Mais elle se serait bien gardée de / décourager par un refus franc et brutal ceux qui nourris- ,' saient d'aussi beaux projets contre l'hérésie. Une erreur^ ingénieuse lui permit même de les bénir.
^Annales, p. 10, 18 b (B.-F. 24-25, 40).
LA CAbALK DKS DKVOTS
CHAPITRE IV
OEUVRES DE BIENFAISANCE
Les galéiiens. — A Paris et à Marseille. — Les Dames de la Charité. — Saint Vincent de Paul et la Compagnie. — L'hôpi- tal général. — La Société des prisons. — Un secrétariat du peuple. — Les « amis de la jeune fille».
Dès que la Compagnie du Saint-Sacrement fut orga- nisée, le duc de Ventadour en fut nommé supérieure C'était justice. Mais il ne semble pas que, par la suite, il ait joué, dans cette société dont il était le père, un rôle très éminent. De 1632 à 1645, il n'est plus nommé par d'Argenson. A cette dernière date, on l'aperçoit dans une fonction toute décorative. Avec M. de la Bénhardière, il attend, à sa descente de carrosse, M. de Bagni, arche- vêque d'Athènes et nonce du pape, qui venait en visite. Il lui sert, avec son confrère, d'introducteur et de maître des cérémonies; après la séance, il reconduit Sa Cran deur jus({u"à la voiture. Et c'est la dernière fois que, dans les Annales du SaùU-Sacrcmcnt, il nous soit parlé de lui 2. On n'ose pas supposer que les meneurs visibles ou occultes de l'œuvre pouvaient penser à son sujet comme Vincent de Paul : « J'ai connu, disait celui-ci, des hommes saints professant l'épéc, sans compter ceux des autres profes- sions, qui y faisaient merveille et qui, étant passés en l'état ecclésiastique, n'y ont fait pres(iue aucun l)icii ' ».
Annules, p. 10 b (IJ.-F. :2r.). Atiimles, p. 49i{H.-F. 1)3). Utlres, t. II, p. 38o.
OEUVRES DE BIENFAISANCE &l
Aussi bien l'activité du Saint-Sacrement est-elle, dès les débuts et jusqu'à la fin, parfaitement anonyme. La cabale est si discrète et si cachée que ses œuvres les plus impor- tantes sont attribuées par les historiens à quelques hommes dont elle s'est servie pour les créer et qui en retiennent, devant le public, tout l'honneur.
I
Un des premiers soucis deja Comjia^riie M i'i\yo^Ijîy_sorLlLes„ co . Elle s'en
occupa dans les derniers mois de 1G30, avant même ses négociations infructueuses avec l'archevêque de Paris. Ces malheureux, nous est-il raconté, « ne sortaient plus des basses fosses et on ne les mettait point à la chaîne, de sorte que, faute de prendre l'air, ils pourrissaient tous vivants ». La société fut touchée, de cette misère « qui souvent même faisait mourir de ces condamnés, et pri- vait le roi du service qu'ils pouvaient lui rendre ». En payant la solde de quatre gardiens, elle obtint qu'ils seraient conduits sur le préau ^
La pensée s'impose d'abord que l'infatigable bienfaiteur des galériens, Vincent de Paul, est là, qu'il supplie ses confrères en faveur de ces infortunés, qu'il les obsède avec éloquence et les décide à l'action. Rien ne prouve qu'il en soit ainsi. D'Argenson n'en dit rien ; il ne cite le nom du saint, pour la première fois, qu'à la date de 1635; il écrit même cette phrase étrange : « Je trouve que la Compagnie prit grand soin de secourir ces galériens, comme d'une œuvre fort abandonnée ^ ». Et, si nous lisons les biographies de Vincent, nous constatons que, de 1623 à 1630, les détails manquent sur ses efforts pour le sou- lagement des forçats; il était tout entier à l'établisse- ment de la congrégation des Prêtres de la Mission. En
' Annales, p. 7 b (B.-F. 18). ' Annales, p. 26 (B.-F. 55).
52 LA CABALE DES DÉVOTS
1632, il obtint la tour de la porte Saint-Bernard ou de la Tournelle pour le logement des condamnés attendant le départ de la chaîne. Puis, il continua d'aller, aussi sau- vent qu'il le pouvait, leur apporter lui-même des secours et des consolations; mais, c'était la plupart du temps, par l'intermédiaire de ses prêtres qu'il remplissait auprès d'eux cet office. « Dans ses courses et ses collectes chari- tables, dit Maynard, il ne les oubliait pas, et il savait si bien solliciter en leur faveur les personnes de piété et de condition avec lesquelles il était en rapport quotidien, que, sans ressources fixes ni assurées, il put, pendant près de dix ans, pourvoir seul à leur entretien et à leur nourriture ^ ».
En réalité, à partir de 1630, 1' « œuvre des forçats » est en plein rajeunissement, et c'est la Compagnie qui la renouvelle. Elle députe régulièrement des confrères qui vont visiter les lamentables hôtes de la tour Saint-Ber- nard. Avant qu'ils se mettent en chemin pour Marseille, elle les fait « exhorter à prendre avec joie et en esprit de pénitence les peines qu'ils ont si bien méritées pour leurs crimes ». Elle observe, en même temps, la façon dont on les traite. Ses délégués découvrent que les geôliers pillent outrageusement ces infortunés, les laissent mourir de faim et ne leur vendent des vivres qu'à des prix exorbi- tants. Elle adresse une plainte au Procureur général qui donne aussitôt des ordres en conséquence. A son instiga- tion, le chef du Parquet commande que l'on ménage un peu mieux que par le passé les aumônes destinées aux galériens ; mais comme elle sait à quelle condition les instructions officielles ne restent pas formalités ineffi- caces, elle charge un confrère, M. Germain, de veiller à leur exécution.
« Lorsque ces galériens tombaient malades, dit d'Ar- genson, ils n'avaient aucun secours : on ne leur donnait (jue du pain et de l'eau, aussi en mourait-il beaucoup faute d'être assistés, et la Compagnie qui crut que c'était
* Saint Vincent de Paul, aa tvV, son œuvre, I. I. p. 'M\.
OEUVRES DE BIENFAISANCE 53
rendre service à Dieu et à l'Etat que d'en prendre un soin plus particulier, mit ordre par la charité à leur faire donner des bouillons et les remèdes nécessaires pour les guérir. Aussi fit-elle un fonds particulier pour fournir à cette dépense quand l'occasion s'en présentait. Et comme M. le Procureur général voulut que M. Gordier, qui était de sa confiance, fût présent à l'ouverture de la boîte des galériens, la Compagnie en fut très aise, vu qu'il était un de ses confrères. Ainsi, elle le pria de se charger de ce soin et de donner avis à l'assemblée de ce qui manquerait à ces misérables pour pourvoir à leurs nécessités autant qu'il serait possible. »
Elle procurait aux forçats un extrait de leur arrêt de condamnation qui indiquait le temps de leur service ; c'était afin que, ce temps révolu, ils pussent réclamer Jour délivrance. La mortalité était si forte sur les galères (le Sa Majesté, qu'on n'hésitait pas, pour garnir les vides, à retenir cà leur banc des gens qui auraient dû être ren- voyés. Quand il y eut des Compagnies en Provence, on put mieux lutter contre cet abus. D'année en année, celle de Paris retirait les rôles portant la date des condamna- tions et la durée des peines, et elle les expédiait à Aix ou cà Marseille. Elle fournissait à la dépense de ces extraits et de ces rôles; et ce chapitre de son budget devint si considérable qu'elle dut s'abonner avec le greffier. Malgré tout, l'exploitation des forçats fut malaisée à supprimer. En 1645, on s'aperçut que le contrôleur qui tenait registre de l'entrée des galériens avait trouvé un moyen ingé- nieux de garder trop longtemps son personnel de rameurs; il négligeait tout simplement de noter le temps que ceux-ci étaient condamnés à servir. On remédia sans retard à cet excès de zèle par les soins d'un confrère, (iaspard de Simiane de la Coste. Vers la même époque on découvrit que les galériens payaient trente livres pour leur collier, lorsqu'ils avaient obtenu commutation de peine. « Lorsqu'on voulut examiner si ce droit était dû, on trouva que non, mais que ces dix écus se payaient au commerce pour chaque galérien qui arrivait vivant à
54 h A C A IJ A I. E D K S D 15 V 0 T S
Marseille. » Cette fois. Ton fit agir la duchessed'Aigiiillon, et l'abus fut aboli ^
L' « œuvre des forçats » n'était, pourtant, pas encore complète. L'initiative, pour l'achever, vint du Midi. La Compagnie de Marseille s'était fondée en 1639. Au mois de mars 1640, elle reçut la visite d'un confrère d'Aix, le chevalier de la Goste. qui avait déjà organisé dans sa ville natale toutes les œuvres du « Saint-Sacrement ». Elle sentit, à sa voix, quels devoirs pressants l'appelaient dans ce monde grouillant du crime et de toutes les déchéances. Elle résolut sans retard que chaque galère serait confié aux soins d'un confrère et que celui-ci tra- vaillerait à disposer les forçats à une confession géné- rale et à la communion pour la Pàque prochaine. Ce fut le début des visites régulières dans cette fange. En s'oc- cupant des âmes, on constata les souffrances des corps ; et, dans le cénacle, l'idée surgit, se précisa peu à peu, devint obsédante, qu'il faudrait créer un hôpital pour ces misérables. Aussi, lorsqu'au commencement de 1643, Jean-Baptiste Gault, sacré évèque de Marseille, s'arrêta dans Aix en gagnant son diocèse et s'entretint de son ministère avec Gaspard de la Coste, celui-ci n'hésita pas. 11 lui révéla les maux dont les forçats étaient afiligés « et pour l'âme et pour le corps », et le pressa d'y porter remède dès son arrivée. Le prélat, non content d'entrer dans ces vues, décida le chevalier à l'accompagner et à travailler avec lui ^.
A peine installé, l'évêque se mit à l'œuvre, aidé par « des personnes de condition et de piété » qu'on n'a pas besoin de nous nommer. 11 appela, pour les soins spiri- tuels à donner régulièrement, quelques « prêtres de la Mission », gagna Paul-Albert de Forbin, lieutenant géné- ral des galères, au projet d'un hôpital, écrivit, avec le chevalier de la Coste, à la duchesse d'Aiguillon pour ob- tenir son concours, et se consacra lui-même avec tantde
* Ajinales. j), 26, 27 (B.-F. 54, 55. 56).
• Ruffi. La vie de M. le chevalier de la C'o.s/e (Aix, 1659), p. H8, 119.
OEUVRES DE BIENFAISANCE 55
zèle à la visite des navires qu'il mourut de travail le 23 mai 16i3. Mais ses plans lui survivaient. Gaspard de la Goste en poursuivait la réalisation avec un entrain tenace. L' « assemblée de personnes pieuses » qui tra- vaillait, avec lui jugea qu'il devait se rendre à Paris pour aplanir les dernières difficultés et obtenir tous les secours nécessaires ^ La Gompagnie de Paris prit l'affaire en mains. Vincent de Paul qui reconnaissait une idée entrevue par lui quelque vingt-cinq ans aupa- ravant lui donna tout son appui. En moins de deux ans, l'entreprise était achevée, et le 24 avril 1645, l'on appre- nait que riiôpital était ouvert ^ : le chevalier de la Goste écrivait :
On nous a donné les malades des galères. Je ne saurais vous exprimer la joie que reçoivent ces pauvres forçats, lors- qu'ils se voient transportés de cet enfer dans l'hôpital qu'ils appellent un paradis. A l'entrée seulement, on les voit guérir de la moitié de leur mal, parce qu'on les décharge de la vermine dont ils viennent couverts, on leur lave les pieds, puis on les porte dans un lit un peu plus mou que le bois sur lequel ils sont accoutumés de coucher ^
Gertes, Vincent de Paul dut ressentir, en lisant ces lignes, un frisson d'allégresse. Il eut sans doute des lar- mes d'attendrissement à la pensée de tant de déshérités dont les souffrances physiques étaient désormais un peu atténuées et dont l'âme enfin allait être soignée. Mais il n'aurait pas accepté qu'on lui attribuât l'initiative dont l'honneur revenait à d'autres. Il savait, tout le premier, en quels conciliabules secrets les plans réalisés avaient été dressés, étudiés, arrêtés *.
^ Ruffi, La vie de M. le chevalier de la Coste, p. 121, 122, 128, 137 et suiv.
- Annales, p. 48 h (B.-F. 91).
^ Maynard, Saint Vincent de Paul, t. I, p. 352.
* Les biographes de Vincent de Paul lui attribuent toute l'œuvre. L'abbé Maynard dit seulement que, pour solliciter Richelieu, il « s'adjoignit » Jean-Baptiste Gault, évoque de Mar- seille, et le chevalier de Simiane (t. I, p. 344).
56 LA CABALE DES DEVOTS
A-t-il toujours su d'où lui venait limpulsion ou le secours? C'est en 1634 qu'il fut sollicité par la présidente Goussault de former, parmi les dames du monde, une association de charité qui s'occuperait de l'Iîôtel-Dieu. Il hésitait : « Il ne saurait me convenir, disait-il, de mettre la faux en la maison d'autrui. L'Hôtel-Dieu est gouverné au spirituel comme au temporel par des directeurs et des administrateurs que j'estime très sages. Je n'ai ni carac- tère ni autorité pour empêcher les abus qui peuvent se trouver là comme partout ailleurs * ». La solliciteuse ob- tint l'appui de l'archevêque de Paris. Vincent se laissa persuader. L'association fut fondée. Au bout de quelques mois, elle comptait plus d'une centaine de membres. Or beaucoup de noms y rappellent la Compagnie du Saint- Sacrement, comme ceux de M"^<^^ de Lamoignon, de Mo- rangis, d'Argenson, ou sont portés par ses plus ordinaires collaboratrices, W^<^^ d'Aiguillon, de Pollalion ou Fouquet. Les fondatrices de l'association n'auraient-elles pas agi, sans s'en douter, à l'instigation de la société cachée?
Celle-ci s'occupe, en effet, beaucoup de TIIôtel-Dieu. Plusieurs des confrères en sont administrateurs. D'autres vont y visiter régulièrement les malades tous les samedis ; ils s'y rendent deux par deux, un la'ique et un ecclésias- tique; celui-ci confesse les malades, après que son com- pagnon les y a disposés. La Compagnie connaissait fort bien les besoins de la maison, et elle essayait d'y pour- voir. En 1633, ses délégués « remarquèrent que les prêtres de cet hôpital ne pourraient pas suffire à entendre toutes les confessions des malades, principalement de ceux qui voulaient en faire de générales, et sur l'avis qu'on en donna dans l'assemblée, elle trouva à propos d'exciter les supérieurs des maisons religieuses et des commu- nautés de Paris d'y envoyer de leurs prêtres un des jours
* Maynard, Saint Vincent de raid. \. III. p. 300.
ŒUVRES DE BIENFAISANCE 57
(le la semaine qui leur serait le plus commode. Cette solli- citation eut un assez bon effet. Les Minimes promirent pour le lundi, les Jésuites pour le mardi, les Pères de la doctrine chrétienne pour le mercredi, les Carmes dé- chaussés pour le jeudi, les Jacobins réformés pour le vendredi, les Feuillants pour le samedi et les PP. de l'Ora- toire pour le dimanche. Mais cela ne fut réglé que pen- dant une année. 11 y eut ensuite beaucoup de relâchement ; on les sollicita de nouveau, ils recommencèrent un peu à travailler, mais enfin la plupart abandonnèrent, et Ton fut contraint de prier tous les ecclésiastiques de la Com- pagnie de suppléer au défaut de ceux qui n'y pourraient aller aussi régulièrement qu'il le fallait^ ...»
Exactement à la date où la Compagnie s'efforçait d'assu- rer l'assistance spirituelle aux malades de l'Hôtel-Dieu, M™® de Goussault faisait auprès de Vincent de Paul la démarche qui devait procurer aux mêmes malades un secours plus matériel. La coïncidence, dès l'abord, paraît curieuse. Or il faut noter que les confrères étaient préoc- cupés d'organiser et de diriger l'activité charitable des •femmes. Dès 1631, « on proposa de former une assemblée de Dames et de lui donner des statuts pareils à ceux de la Compagnie. » Les chefs avisés de la cabale jugèrent que c'était aller un peu "loin; peut-être craignaient-ils, à tort où à raison, pour la conservation du secret. Quoi qu'il en soit, ils s'opposèrent à ce dessein. Jamais ils ne l'admi- rent. « Quinze ans après, dit d'Argenson, la même propo- sition fut faite le 7 décembre 1645. Mais elle fut rejetée tout d'une voix comme absolument contraire à l'esprit de la Compagnie. On pensa même en faire un article des règlements. » Le comité secret d'action catholique joig^ait^ qu'il y avaitautre chose àfaire que de xiréei-, en facede lui- même, une ligue féminine qui risquerait de le contrarier et peut-être de le découvrir. La circulaire qu'il expédia, en 1645, à toutes les succursales des provinces semble bien révéler à quelle idée il s'était arrêté en 1631 : « On se con-
' Annales, p. 14 b, 22 (B.-F. 33, 40, 47).
\)H LA CABALE DES DEVOTS
lonla, dit d'Argenson, d'écrire à toutes les Compagnies pour les exhorter à établir dans leurs villes une assem- blée de Dames, semblable à celle de l'IIôtel-Dieu, pour avoir soin de visiter les malades, et de les aider dans les choses où les administrateurs ne peuvent pas s'appliquer. On fit sur ce sujet quelques imprimés qu'on leur envoya pour enseigner de quelle manière on devait se comporter dans ces Assemblées ^ » Dans un autre passage, dArgen- son semble plus explicite : « La Compagnie d'Alençon souhaita de Timiter (celle de Paris) dans l'établissement de la Charité des Dames -. »
Il est donc probable que le comité secret a inspiré l'idée dont M'"*^ de Goussault a poursuivi la réalisation, et cela serait bien selon sa méthode : faire surgir une œuvre à l'aide de gens qui ne soupçonnent pas à quelle suggestion occulte ils obéissent. Mais de cette histoire, si elle est exacte, il faudrait conclure qu'en 1634 Vincent de Paul n'appartenait pas à la cabale du Saint-Sacrement. S'il en avait fait partie, il n'aurait pas ignoré le dessein de ses confrères et la décision prise par eux ; et quand M"o de Goussault s'est adressée à lui, elle ne l'aurait pas trouvé si hésitant. Et cette conclusion en entraîne une autre : ce n'est vraiment pas aux exhortations passion- nées de Vincent que la Compagnie a cédé, dans ses débuts, quand elle a pris en main, tout en restant cachée, les intérêts des galériens. Le silence de d'Argenson est
* Annales, p. 8 b (B.-F. 20). C'est probablement un de ces im- primés qui se trouve, à la hibJiolhC'que de l'Arsenal, dans un recueil factice (Manuscr. 2 565): il est intitulé : Mémoire de ce qui est obsercé pur la Compagnie des Dames de la Charité de l'Hô- tel-Dieu à Paris, pour en former d'autres semblables es autres villes du royaume (sans lieu ni date). Ce recueil, auquel nous ferons des emprunts importants, a tout ù fait l'air d'avoir ap|)ar- tenu à un mcmljre de la Com|);ignie. Il porte, en tête, (telle inscription manusciite. totne 11. Le tome I est à la bibliothèque Nationale (imprimés. R. 27.199). Ces deux petits volumes pro- viennent de Sainl-Sulj)ice.
« Annales, p. 02 (B.-F. 113). Cf. p. 51 b (B.-F. 9fl) : « La Compa- gnie de Marseille demanda (1045) les règlements des iJames de la Charité de Paris pour l'établir dans leur ville, et ils lui furent envoyés. »
OEUVRES DE JJ [ EN F AI S A NC E bO
expliqué. Loin d'inspirer la Compagnie, Vincent, à cette époque, ignore jusqu'à son existence. Une sait pas quels hommes il a derrière lui.
III
C'est sans doute en 1635 ou 1636 qu'il entre dans la pieuse conspiration. Dès lors, il est un des agents les plus actifs dont la Compagnie se serve au dehors. Pour qui connaît celle-ci, maint détail de l'œuvre du saint s'il- lumine.
Il n'y a, d'abord, rien de plus significatif que les noms des personnages que Vincent, d'après tous ses biogra- phes, a su « grouper » autour de lui. « Au premier rang, dit Ms"" Bougaud, était le baron de Renty, puis le cordonnier Henri-Michel Bûche, qui fonda deux associa- tions chrétiennes des cordonniers et des tailleurs ^ » M. de Renty fut de bonne heure l'âme de la Compagnie du Saint-Sacrement, et Henry Bûche en fut le plus pré- cieux instrument dans la lutte contre les compagnon- nages ouvriers. « Les deux Marillac, continue Me'" Bou- gaud, le duc de Liancourt, M. Subie des Noyers, confi- dent de Louis XIII et compagnon de ses exercices de piété, M. du Four, gentilhomme de M. d'Orléans, et une foule d'autres se joignent à lui pour le bien des pauvres et les soins aux malades. Pendant ce temps, un deuxième groupe se fonde pour aider, consoler et sou- lager les forçats avec MM. de Morangis, maître des re- quêtes, le marquis de Laval, le marquis d'Urfé, le vicomte d'Argenson, MM. de Lavau, d'Oriiano, Talon, du Belloy. Ils descendent dans les prisons, s'informent des besoins, délivrent les plus méritants. » Cela ressemble singulièrement à certaines œuvres du « Saint-Sacre- ment »; et il n'est presque pas un de ces noms qui ne soit porté par un des chefs de la société secrète. Ce n'est pas
* Histoire de saint Vincent de Paul, t. I, p. 417. Voir plus loin, p. 193-213.
GO LA CABALE DES DEVOTS
tout. A l'instar de Paris, dit enfin Mb>' Boiigaud, des asso- ciations d'hommes pour le service des pauvres se forment dans toutes les grandes villes des provinces. A Gaen, à Amiens, en Bourgogne, M. de Renty en établit, et il leur envoie, « à l'exemple de saint Vincent de Paul, des rè- glements faits à Paris, sous l'influence de notre saint sans aucun doute * ». Nous verrons que ces jissociations étaient autant de succursales du « Saiiit-^^^^^ » et
que les règlements expédiés de Paris étaient les statuts d e. la , G 0 m p agnî è"^^^ ~ —- > - ~~>
Dès quon est averti, bien des lettres de l'apôtre de la charité trouvent leur complément naturel — et leur explication — dans les A/ma/es de la mystérieuse Ligue. Vincent écrit, par exemple, le 13 juin 1052 : « Je sors d'une assemblée notable, où présidait Monseigneur l'ar- chevêque de Reims ^... Elle était au sujet des pauvres gens des champs réfugiés à Paris, qui sont en grandis- sime nombre et en égale nécessité. On a commencé à les assister corporellement, et je me suis offert à leur faire des missions, selon cette maxime de droit qui veut que l'on prenne son bien où on le trouve '\ » Ouvrons le cahier de d'Argenson : « Sur la fin de mai (1652) un grand nombre de gens de campagne se réfugièrent à Paris, la Compagnie les aida puissamment de ses au- mônes et leur procura de l'instruction. On les faisait assembler dans le cimetière de Saint-Hippolyte au fciu- bourg Saint-Marceau où ils recevaient le secours spiri- tuel et temporel ^ >.
* IHsfoire de saml Vincent de PauL t. I, j). 419-420.
* Le P. de Sainl-Jurc, la Vie de M. de Renty (ParisJ6ol),p.i48 ' Henri de Savoie, duc de Nemours, nommé archevêque de
Reims en 1651. Il n'avait i)as encore re(,'u les ordres et il ne les reçut jamais. Il renonça i\ son si^ge pour se marier en 1657. Il était membre de la Compagnie; le 1" juin 1057, on prononça a nouveau son admission au titre de laïque [Annales. \). 57, 96, H.-F., 10(). 170).
* Lettres, t. II, p. 435.
* Annales, p, 70 h (B.-F. 127). Exactement à la n)ùme date, un autre membre de la Compagnie, M. Olier, concevait ce que l'abbé Faillon aj)i)elle « un dessein bien extraordinaire en ce temps de
OEUVRES DE BIENFAISANCE 61
Vincent écrit un autre jour : « On va enfermer toutes les religieuses réfugiées qui logent par la ville (et quel- ques-unes, dit-on, en des lieux de soupçon) dans un mo- nastère préposé à cet effet, où elles seront gouvernées par des Filles de Sainte-Marie ^ » Le commentaire de ces lignes est encore fourni par d'Argenson : « La guerre civile et étrangère avait désolé tant de couvents de religieuses qu'un grand nombre de ces pauvres filles avaient été contraintes de se réfugier à Paris. Elles s'étaient logées séparément comme elles avaient pu, et on jugeaitqu'elles étaient en grand péril de se perdre. La Com- pagnie eut peur, et elle trouva qu'il était important de les secourir dans une si pressante nécessité. On fit pour ce sujet une ample contribution, et, entre autres, M. Re- nard, grand serviteur de Dieu, donna cent livres qu'il dit être des aumônes secrètes de feu M. d'Argenson, mort ambassadeur de Venise. On proposa de renfermer toutes ces religieuses dans quelque maison commode, sous la conduite des filles de la Visitation 2. »
Vincent écrit enfin, le 21 juin de la même année : « On nous envoie céans (à Saint-Lazare) les pauvres curés, vicaires et autres prêtres des champs qui ont quitté leurs paroisses pour s'enfuir en cette ville. C'est pour (•tre nourris et exercés aux choses qu'ils doivent savoir
calamité publique » : « Ce fut, dit cet historien, d'ouvrir un asile à toutes les filles de la campagne qui seraient exposées aux mêmes dangers (de la guerre). Une telle entreprise étonna plu- sieurs personnes : on s'empressa de lui représenter la difficulté de rexécution, et surtout la grandeur de la dépense. Mais, tou- jours ferme dans son dessein,... il ouvrit une maison, en char- geant le frère Jean de la Croix de la fournir sans délai de tous les meubles nécessaires ; et elle servit d'asile à 200 pauvres vil- lageoises, auxquelles il fournit, tant que durèrent les troubles, la nourriture et le vêtement ; il leur procura les exercices d'une mis- sion, et des ecclésiastiques pleins de zèle pour les instruire et pour les confesser. » {Vie de M. Olier, t. II, p. 532). Qu'il s'agisse de Vincent de Paul ou d'Olier, les biographes ne voient que les difficultés qu'ils ont vaincues ; ils soulignent avec raison un zèle qu'il ne faut pas diminuer ; mais ils ont ignoré l'appui occulte qui encourageait leur foi.
' Lettres, t. II, p. 438.
- Annales, p. 70 b, 71 (B.-F. 127, 128).
62 LA CA-BALE DES DEVOTS
et pratiquer. Voilà comment il plait à Dieu que nous participions à tant de bonnes œuvres *. » « On », c'était la Compagnie : « Les besoins des pauvres curés et vicaires de la campagne que la guerre avait chassés de leurs églises et comme exilés à Paris lui parurent d'une grande préférence. Ce sujet fut fort examiné dans l'as- semblée des officiers et, sur leur avis, la Compagnie ré- solut de donner moyen à ces pauvres ecclésiastiques de profiter du malheur qui les accablait. Pour cet effet, elle fit de grandes contributions qui donnèrent moyen de rassembler tous ces prêtres, de les nourrir et de les faire instruire de leurs devoirs; ce qui fut d'une mer- veilleuse utilité pour les pasteurs et pour les brebis dont ils prirent grand soin dans la suite ^. »
IV
A en croire les historiographes de Vincent de Paul, un de ses travaux les plus obstinément poursuivis a été la
' Lettres, t. II, p. 441.
* Annales, p. 71 (B.-F. 428). Après avoir rappelé que la Com- pagnie secourait des religieuses de toutes communautés, qui s'étaient retirées dans la capitale d'xVrgenson, ajoute : « Les Ursulincs de Montereau-Faut-Yonne s'étaient réfugiées à Paris pendant la guerre, et la Comj)agnie les avait fort assistées, mais aussitôt qu'elle eut fini et que tout fut calme, on ne trouva pas a propos de tenir pluslongiemps ces religieuses hors de leur couvent et MM. l'abbé Olier et Drouard furent députés pour les y faire retourner. On leur donna de (pioi les aider dans leur voyage, et pour subsister pendant (pielque temj)s dans leur réta- blissement, qui fut heureusement exécuté. » {Annales, p. 73 b ; B.-F. 43o). Voici le passage « parallèle » dans la biographie de M, Olier: « Les religieuses des environs... étaient venues se réfugier dans Paris. On en voyait un grand nombre dans les rues recourir, pour subsister, à la charité des lidéles; et j)Iu- sieurs s'étaient logées, sans le savoir, dans des maisons où elles étaient en danger de perdre l'esprit de leur état. Olier..., ayant trouvé tout a propos une maison commode et Sj)acieuse,... y réunit toutes celles (jui désirèrent de vivre, autant que les cir- con.stances le permettaient, .selon l'esprit de la vie religieuse. On les y mit donc en clôture.... sous une supérieure... Ce fut la supérieure des Ursulines de Montereau, la mère de la Mère do Dieu... Enfin, après la conclusion de la paix, aidées des secours que le serviteur de Dieu leur procura, elles retournèrent chacune dans son monastère. » (Faillon, Vie de M. Olier, t. II. p. îi33).
OEUVRES DE BIENFAISANCE 63
création de Thôpital général, destiné au « renfermemonl des pauvres mendiants ». D'après les uns, ce sont les « Dames de la Charité » qui en ont eu l'idée, qui la lui ont communiquée et qui ont aidé son zèle aussitôt en- flammé par la beauté de l'entreprise ^ D'après les autres, il semble que tout se soit passé entre Vincent, Louis XIV et la reine mère. Mais, dans tous ces récits, le saint joue le rôle de premier plan; c'est lui qui a tout inspiré, tout obtenu, tout conduit. La vérité est un peu autre.
Tandis que Vincent, d'après la légende, n'aurait eu la pensée de l'hôpital général qu'en 1654, la Compagnie en était possédée depuis 1G31. Dans les premiers mois de cette année, elle avait tenté des efforts particuliers en faveur des mendiants et, par là, elle avait été conduite, en avril, à méditer la fondation d'un établissement qui leur serait réservé. Pour la priorité de l'idée, il ne peut donc y avoir contestation.
Cinq ans après, la Compagnie revient sur la question; elle examine à nouveau le projet dont elle s'est déjà en- tretenue. Elle constate que la réalisation n'en ira pas sans difficultés; elle nomme donc une commission de huit membres qui ouvrira une enquête, étudiera des plans, dressera des devis, présentera de temps en temps des rapports sur ses travaux. On sévit, en attendant, contre les abominations qui se commettent dans la cour des miracles du faubourg Saint-Marceau; mais on ne parvient pas à supprimer ce cloaque moral, et il y en a dix autres, au moins, dans Paris. On sent toujours da- vantage la nécessité d'interner tant de gens sans aveu, organisés en corporations, formant dans la capitale un vrai royaume du crime, dont les uns demandent l'au-
* L'origine de cette première version est dans Abelly {Vie de saint Vincent de Paul, hvre I, P- 214 et suiv.). Vincent, d'après lui, dut calmer le zèle trop pressé de ses collaboratrices ; mais il fut plutôt gêné qu'encouragé par les magistrats. Or Abelly, qui était de la Compagnie, connaissait toute cette histoire dan? le détail ; il aime mieux répéter une légende que de s'exposer à découvrir la société secrète.
64 I-V CABALE DES DEVOTS
mône, l'épée au côté et l'insulte à la bouche, et dont les autres étalent, par les rues et les places, d'horribles dif- formités qui, « sans onguent ni baume », disparaissent chaque soir jusqu'au lendemain, dans ces quartiers ré- servés où la police n'ose s'aventurer.
De loin en loin, le Parlement rendait un arrêt, assez 'inutile d'ailleurs, contre ce fléau public. La Compagnie méditait des mesures plus efficaces. Elle s'efforçait, grâce aux intelligences qu'elle avait dans les diffé- rentes Chambres, d'intéresser les magistrats à la réus- site de ses projets. Et, de fait, le problème ne cessa, de 1640 à 1649, d'être agité dans le monde parlementaire. Vint la Fronde. Dans la misère générale, quelques-uns des projets esquissés pour le soulagement des men- diants furent appliqués ; « et ces soins, dit un docu- ment officiel, eurent tant de succès que les pauvres se trouvèrent en abondance pendant que les familles qui n'avaient qu'un bien médiocre manquaient du néces- saire. » En 1652, la Compagnie organisa les magasins cha- ritables qui centralisaient les dons, surtout en nature, destinés à la diminution de l'universelle détresse, et ce fut une expérience riche en encouragements. « On en remeubla tant d'églises, dit le même document, on en assista tant d'ecclésiastiques, on en revêtit tant de pau- vres, on en nourrit tant de misérables, et on rétablit tant de familles désolées, qu'alors on crut qu'il n'était pas impossible de trouver la subsistance nécessaire pour renfermer et contenir dans le devoir une nation libertine et fainéante qui n'avait jamais connu de règles ^ »
II fallait aboutir et, pour cela, qu'un homme fit sienne cette affaire et s'y consacrât. « Le 5" de juin, M. du Plessis-Montbard fut prié par l'Assemblée dé se déchar- ger de tous les soins des affaires de piété dont il était accablé, afin de s'occuper uniquement et absolument de l'ouvrage du grand hôpital, pour y enfermer les men-
• L'Uôpilal (jé/iériil <le l'aris {in-4". P;iiis. chez Fijinrois Mu- guet, 4676). p.'-».
ŒUVRES DE BIEN K Aïs ANGE 65
(liants, ôt qui fut depuis, dans son établissement, nommé rilôpital général. M. du Plessis reçut cet ordre avec grand respect, s'en acquitta avec grande fidélité, et avec le concours de ceux de la Compagnie qui furent liés avec lui pour ce dessein. Il l'a conduit depuis à une très heu- reuse fin '. » La commission dont du Plessis-Montbard était la cheville ouvrière usa du procédé ordinaire de la Com- pagnie. Elle fit appel aux personnages du Parlement et d'ailleurs qui lui paraissaient qualifiés pour l'œuvre. Et tous ces personnages travaillèrent ensemble, sans soup- çonner qui les avait groupés, s'attribuant peut-être l'initiative de leur réunion et de leurs études:
Tous les anciens mémoires que l'on avait et les différents moyens qui avaient été proposés en plusieurs temps furent examinés : on chercha les lieux propres pour les logements, on en projeta la conduite et la police qui s'y devait observer... Un des plus illustres magistrats que nous ayons eu de nos jours embrassa ce dessein avec une affection singulière : ce fut M, de Bellièvre, premier président du Parlement... On fit voir à M. de Bellièvre le projet de la déclaration que Ton avait dressée pour servir d'établissement à cet hôpital; il l'examina soigneusement et le fit examiner par quantité de personnes intelligentes, de sorte qu'elle devint publique avant que d'être scellée ; aussi chacun en discourut à sa mode ; la plupart du monde en traita le des- sein d'imagination et de chimère, et ceux qui l'entreprenaient de gens de bonne volonté et de petite prévoyance *.
Malgré tous les obstacles, la déclaration en forme d'édit fut scellée au mois d'avril 1656 et datée le 4 mai. Le roi ordonnait que tous les mendiants de l'un et de l'autre sexe, valides et invalides, « seraient enfermés dans un hôpital pour être employés aux ouvrages, manu- tactures et autres travaux selon leur pouvoir ». Il nom- mait vingt-six personnes de différentes conditions comme directeurs perpétuels de l'hôpital ^ et désignait comme
• Annales, p. 7G (B.-F. 136).
- Ij Hôpital général de Paris, p. 3,
^ C'étaient Christophe Lesghassier, conseiller et maître ordinaire en la Chambre des comptes ; Charles Loyse.vu, conseiller en la Cour des Aides ; Jean-Marie L'Hoste, ancien avocat au Parle-
I-A OAHAI.K DK? OÉVOTS 5
66 LA CABALE DES DEVOTS
« chets-nés de la direction » le premier Président et le Procureur général du Parlement. Comme nous pouvions nous y attendre, les principaux de ces directeurs étaient pris parmi les meneurs de la Compagnie.
Le 28 septembre, du Plessis-Montbard rapporte que tout est organisé, que les lettres patentes ont été véri- fiées, que les directeurs ont prêté serment. Un de ceux- ci, M. de la Chapelle-Pajot, n'est pas de la Compagnie ; mais il fait partie d'un cénacle de piété que le P. Bagot, jésuite, a fondé ; et, sur cette recommandation, il est admis par le « Saint-Sacrement » le 9 novembre. Le 22 mars 1657, du Plessis-Montbard annonce que tout va être prêt ; la Compagnie, dans sa joie, souscrit pour mille livres, et beaucoup de membres, comme particu- liers, pour des sommes plus importantes encore. Le 19 avril, la Compagnie est informée qu'un des confrères les plus zélés, Louis Abelly, curé de Saint-Josse, a accepté la direction spirituelle de l'œuvre; et, le 13 mai, elle apprend enfin que la fondation de l'Hôpital général a été consacrée par la messe du Saint-Esprit et par une prédication d'un autre confrère, Godeau, évèque de Vcnce, et que le lendemain les pauvres seront enfermés.
mcMit, Christophe du Plkssis. sieir de Montuard, consolller du roi, Jean de Gaumont, avocat. Bertrand Duouahd, conseiller et maître diuMel du roi, Claude Chomel, ancien trésorier des ligues des Suisses et Grisons, Jean de la Place, conseiller et secrétaire du roi ; Antoine Pajot, sielu de la Chapelle, Gabriel de Gaumont, siELu DK GiiAVANSKS ; Louis SÉiiuiER. SIEUR DE Saint-Firmln ; Nico- las Barbier, conseiller et receveur de la Cour des Aides: Jean Lévô(iuc et Denis Pichon, anciens consuls, marchands bour- geois; Sébastien Cranioisy, ancien juge consul, ancien échevin. marchand bourgeois ; Henry Gillot, ancien consul, marchand bourgeois ; Jaccjues Laugeois, ancien consid. marchand bour- geois ; Jean Le Marchand, bourgeois: Claude Patin, ancien con- sul, marchand bourgeois ; André Le Vieu.x, ancien consul, ancien échevin, marchand bourgeois ; Jaccpies Poignant, mar- chand ; Christophe Maillet, ancien consul, marchand bourgeois : Antoine Vitré, marchand bourgeois ; Jaccjues Belin. bourgeois ; Sauveur de Blulamac^'UI, écuyer ; Louis Collaid, bourgeois. Tous les iioms imprimés en petites ca|)itales, sauf un, sont cités par d'AigerLson. Celui de Jean de la Place est dans les |)rocés-ver- bau.x de la Compagnie de Grenoble qui, le li juillet 1057, apprend sa mort.
ŒUVRES DE BIENFAISANCE 67
Du Plessis-Montbard pouvait répéter à la Compagnie qu'elle « avait été le berceau de cette œuvre », qu'elle « en avait eu la première vue et en avait jeté les pre- miers fondements par des personnes qu'elle avait nom- mées pour cet effet », que ces personnes « avaient tiré d'elle leur plus grande bénédiction, pour le succès qu'on en voyait et qui, depuis longtemps, avait été si univer- sellement désiré • ».
On ne comprendrait pas que les mêmes hommes, qui avaient si bien développé l'œuvre des forçats et qui devaient un jour organiser l'hôpital général, eussent oublié le soin des prisons. Ici, encore, ils ne furent pas les simples collaborateurs du saint. Aux yeux du monde, ils avaient peut-être l'air d'être groupés autour de lui. En réalité, ils eurent souvent tout le mérite des initia- tives avec la joie subtile d'être ignorés du public.
Dès 1631, <( la charité s'échauffa pour la visite des prisons ». Elle était mue alors, avant toute chose, par la préoccupation des âmes. On ne songeait qu'à procurer des secours spirituels aux détenus qui en étaient privés. M. Martin, officiai de Saint-Germain des Prés, prit sur lui d'aller confesser quelques misérables enfermés dans les cachots du Petit-Ghàtelet. Cette entreprise ne fut pas du goût des magistrats qui firent défense expresse de la renouveler sans une permission spéciale. Peu de temps après on décida qu'il y avait lieu de faire adorer le Saint-Sacrement aux criminels sur le point d'être con- duits là la mort. On sut donner les avertissements néces- saires aux chapelains de la Conciergerie et aux docteurs de Sorbonne qui les assistaient dans cet office, et o afin que la chose fût solidement établie pour l'avenir, M. le procureur général fut prié par quelques particuliers de
♦ Annales, p. 92 (B.-F. 163).
68 LA CAUALE DE? DEVOTS
la Compagnie dordonner dans toutes les prisons celte pieuse pratique pour la consolation des patients K »
Ces visites régulières dans les maisons de détention amenèrent vite la découverte de bien des abus. Les con- frères, emportés par leur zèle apostolique, ne distin- guèrent d'abord que les désordres moraux qui s'y éta- laient. Les femmes de mauvaise vie pouvaient y entrer et y demeurer avec la plus grande liberté, et « d'un lieu de pénitence et de douleur en faisaient un cloaque de per- dition et de scandale ». On résolut d'agir. « M. le procu- reur général fut averti par ordre de la Compagnie, et cet avis produisit de sévères défenses aux geôliers de laisser entrer dans les prisons aucunes femmes de dé- bauche. Mais parce qu'il était difficile de distinguer les bonnes d'avec les mauvaises, on trouva à propos de faire ordonner que les femmes et les filles ne parleraient plus aux prisonniers qu'au travers d'une grille, et cela s'exé- cute encore, si ce n'est à l'égard des dames de qualité et de vertu, que leur piété mène souvent dans les prisons pour y secourir les prisonniers ». La Compagnie fit même poser à ses frais plusieurs de ces grilles *.
Elle fut émue de pitié par la brutalité sauvage des greffiers de la ïournelle qui avaient coutume de lire l'arrêt aux condamnés à mort « sans qu'ils eussent per- sonne auprès d'eux pour adoucir le coup d'une pareille prononciation ». « Sur ce sujet, dit d'Argcnson, deux des confrères furent chargés de représenter à M. le procureur général qu'il serait de la piété chrétienne de iViire en même temps entrer le docteur ou le confesseur qu'aurait choisi le condamné pour le consoler en cette occasion si importante, ce qui fut trouvé fort raisonnable, et M. le président de Lamoignon-*, qui sans doute pré- sidait lors à la Tournelle, promit qu'il ferait observer
* Annales, p. 41, il t (B.-F. 26, 27).
* Annales, p. i2, 18 b (B.-F. 28, 40).
^ Chrétien de Lanioigrjon, président h mortier, membre de la Compagnie du Saint-Sacrement et père de Guillaume de Lamoi- gnon. le futur j)renner jjrésidenl.
ŒUVRES DE BIENFAISANCE 69
cette règle ^ » Gela se passait en 1633. C'est vers 1G3d, que A'incent de Paul dut entrer dans la Compagnie. Celle- ci, avant son arrivée, n'avait pas été tout à fait inactive. Ce qu'elle allait entreprendre dans l'avenir ne devait être que la suite logique de ce qu'elle avait déjà accompli.
Elle n'avait cessé d'augmenter le nombre de ses mem- bres. Elle'avait ainsi, à sa disposition, plus de prêtres qui pussent aller confesser les prisonniers; et comme elle avait toujours plus d'intelligences au Palais, il lui était devenu aisé d'obtenir pour ses délégués toutes les au- torisations indispensables^. Les difficultés, quand il y en eut, vinrent des curés qui croyaient que ces initia- tives particulières faisaient injure à leur diligence pas- torale. On finit, dit d'Argenson, par laisser ce soin aux curés qui « se rendirent exacts d'envoyer de leurs habitués aux prisons situées dans l'étendue de leurs paroisses». L'historiographe delà Compagnie aurait pu dire qu'elle ne se résigna pas à l'abandon de cet office sans avoir pris quelques précautions ^.
Il est clair que ces descentes perpétuelles dans les pri- sons^ devaient aboutir^ la découverte d'àulres abus qui n'intéressaient pas seulement la yj^^sj^rHIù^ll^J^ sonniers. En 1636, on en rencontra de prodigieux. Maints archers du prévôt de l'Ile et de la Monnaie arrêtaient souvent des paysans sous de faux prétextes, les incarcé- raient sans décret et sans écrou, puis exigeaient d'eux des sommes, qu'ils ne devaient pas, pour un prétendu droit des prisons. Certain greffier demanda un jour à trois prisonniers de lui payer vingt livres chacun pour trois interrogatoires et il voulut les obliger à payer cette somme solidairement. D'autres geôliers exigeaient des détenus une redevance comme droit d'entrée. Sur les instances de la Compagnie le procureur général inter- vint à la Conciergerie. Le chancelier députa des maîtres
• Annales, p. 20 b (B.-P\ 43).
* Annales, p. 18. 30 (B.-F. 39, 64).
■' Annales, |). 18 (B-.F. 30). Voir j)lus loin, i). 104.
70 LACABALEDESDliVOTS
des requêtes dans les autres prisons. On rédigea des règlements...
Mais la Compagnie savait ce que valent les règlements, quand il n'y a personne pour veiller à leur applica- tion. Depuis l'origine, elle déléguait tous les trois mois trois confrères à la visite des prisons. Le 12 juillet 1636, elle chargea ceux qui étaient en fonctions d'étendre un peu leur activité, de recevoir les requêtes des déte- nus, de conférer ensemble sur leurs nécessités, de sollici- ter l'expédition de leurs affaires et le jugement de leurs procès, de lui présenter sur tout cela des rapports. Cette mission était si considérable qu'elle ne put être remplie que pour la Conciergerie. On comprit peu à peu la néces- sité de créer une société nouvelle, qui aurait une exis- tence publique, mais qui recevrait de la Compagnie cachée toute son inspiration.
C'est ainsi qu'en 1640 se fonda la Compagnie des Messieurs qui travaillent à la délivrance des pauvres prisonniers pour dettes ^ Ce titre ne révélait qu'une partie de la tâche assu- mée par cette société. 11 s'agissait bien, en premier lieu, de libérer des débiteurs emprisonnés. On s'efforcerait d'agir auprès des créanciers ; mais chaque délégué le ferait comme de son chef « afin que les créanciers ne se rendent pas plus difficiles aux accommodements ou ne concertent quelques fraudes » avec l'intéressé lui-même. On examinerait de très près les titres des créances, on négocierait de.s remises, on feraitsurseoir à la contrainte par corps, on poursuivrait des arrangements définitifs. Mais on ne s'en tiendrait pas là; on surveillerait l'admi-
* Le manuscrit 2 5G9 de 1 Arsenal contient les « ri^glrmonls » de la société et le « catalogue général » de ses nienibtvs à partir de 1G40. Les noms «'onnus du « Saint-SacrcmiMit » abondent dans cctle liste. — D'Ar^enson a commis ici un Itipsus valatni. Kn racontant les événements de lamiée 1()3(k il mentionne la délégation des trois confrères au soin des prisons, et il ajoute (pie, quatre ans aj)rés, ces trois confrères créèrent la société des prisons, cela nous conduit bien à l'année 1640. (pii est la date de la fondation de celte société. Mais d'Argen.son écrit que les trois confrères revurent leur délégation le 12 juillet IGW : il est clair qu'il a voulu écrire 1636. Annales, \^. 32 (H. -F. 65).
ŒUVRES DE BIENFAISx\NCE 71
nistration des prisons, on aurait l'œil sur les agissements des greffiers et geôliers, on demanderait la répression des abus, on procurerait les exercices religieux aux déte- nus.
Cette société ne se substitua pas du premier coup à la Compagnie du Saint-Sacrement dans le soulagement de ces détresses. La Compagnie se faisait aider par elle ; mais elle n'avait pas renoncé à cette forme de son acti- vité. Elle avait une commission qui s'en occupait toujours. En 16o4, pourtant, accablée par le nombre de ses entre- prises, il lui parut qu'elle devait décidément léguer à son auxiliaire un travail qui l'encombrait. Et tout à coup, ce transfert devint indispensable, urgent. Le moment était venu où la conspiration de charité que les confrères avaient organisée dans l'ombre apparaissait comme une menace pour les autorités civiles et ecclésiastiques. Le 17 septembre, la Compagnie dénoncée et poursuivie com- prit que les visites aux prisonniers la signalaient trop. Elle résolut de s'en décharger sans plus de retard sur l'assemblée qu'elle avait formée '. Elle avait cru, en constituant cette assemblée, s'assurer simplement une collaboratrice. En réalité, elle s'était procuré une héri- tière et'une continuatrice de ses efforts.
Du jour où elle s'était occupée, non seulement de l'état des prisons, mais des procès des prisonniers eux-mêmes, elle avait été contrainte de distinguer des maux qui n'étaient pas dus aux seuls geôliers. En avril 1655, quel- qu'un fit comprendre « que, si l'on pouvait procurer quelque remède aux abus et aux longueurs des procé- dures, ce serait faire une grande charité à tout le pu- blic ». « Cette proposition, continue d'Argenson, fut ap- prouvée, et l'Assemblée nomma des personnes fort expérimentées entoiles matières, pour conférer ensemble des remèdes et des moyens que l'on pouvait trouver de les faire réussir 2. » Il semble qu'on ait renoncé à réformer
' Annales, p. 82, 122 b (B.-F. J47, 210). - Annales, p. 83 6 (B.-F. 151).
72 LA CABALE DES DEVOTS
la procédure elle-même et songé plutôt à fournir aux petites gens les consultations utiles et à leur faciliter les conciliations. « Le 16'^ de juin 1656, dit d'Argenson, M. le comte dAlbon proposa le dessein qu'avait eu un conseil- ler du Parlement de se lier avec quelques personnes de capacité et de piété, pour composer un conseil charitable pour terminer un procès à l'amiable entre ceux qui auraient véritablement le désir de s'accommoder. Cette proposition fut renvoyée à l'assemblée des officiers et elle y fut approuvée, et elle a eu d'heureuses suites et de de grands succès ^ » Il est malheureux qu'on ne puisse savoir quelle a été l'histoire de cette tentative originale, tribunal bénévole de conciliation, justice de paix organi- sée par de simples particuliers, première esquisse et prophétie des secrétariats du peuple^.
VI
La Compagnie était douloureusement hantée par la pensée de la débauchç_£riyée et pu^ E]le aurait
volontiers provoqué et organisé une répression rigou- reuse de tous les désordres, et nous aurons à voir les efforts qu'elle a tentés dans ce but. Elle aurait surtout aimé de prévenir certains maux. Elle n'a cessé de se demander comment elle pourrait entraver, dans une me- sure quelconque, le recrutement du personnel de la pros- titution. C'est cette préoccupation qui l'a poussée tantôt à soutenir des œuvres déjà existnnlos. tantôt à on rêver d'autres tout à fait nouvelles.
^Annales, p. 90 6 (B.-F. 161). La Cnnipjignio avait on drjî'i ct'tte idée en 1043. Cf. Annales, ]). 48 (B.-F. «JO).
* Il faut sans doute rapprocher de cetto tentative de la Com- pagnie celle (jiii nous est ruconlée (huis la biographie dOlier (Paillon, t. II. p. rj07. TjOS). Je me contenterai de relever deux points, sans vu tirer de conclusions fermes. M. dAlhon. qui a eic nuMé a l'entrcjjrisc de la (]oin|)a}j:nie. était parliculici-enuMit lié aux (euvres d«* Saint -Siilpice. Le (vnseil charihible fut rétabli en 1000 |)ar M. de l'oussé. Il avait donc interrompu son travail pendant les tribidations de la Compaj^nie.
OEUVRES DE BIENFAISANCE 73
A peine établie, elle apprit, en 1631, qu'une personne de vertu, en se faisant religieuse, avait laissé deux cents livres de rente « pour entretenir, au faubourg Montmartre, une maîtresse d'école qui enseignerait vingt-deux filles jusqu'à l'âge de douze ans, à lire, à écrire et à prier Dieu ». La maîtresse, par excès de zèle, recevait dans son école, jusqu'à quatre-vingts filles et elle n'y pouvait suffire. La Compagnie intervint par l'intermédiaire du F. Philippe d'Angoumois, qui l'avait avertie; elle augmenta la rente de la fondation et fit apprendre la couture à ces fillettes pour les mettre en état de gagner leur vie.
Vers la même époque, peut-être en 163G, elle apprit l'existence, à Montmorency, d'un établissement qui avait pour but « de secourir les filles dont les mères avaient failli ». Elle s'intéressa aussitôt à cette entreprise qui n'était guère qu'à l'état de projet ou d'ébauche. Elle paya les honoraires d'une maîtresse qui enseignerait aux pen- sionnaires toutes sortes d'ouvrages; surtout, usant des « voies excitatives », elle procura à la maison la haute protection de M. le Prince, père du grand Condé, et de M""' la Princesse. Elle se réserva le droit d'vy envoyer douze petites filles par an ^
M"^« de PoUalion avait entrepris, en 1630, de fonder la communauté des filles de la Providence qui devait four- nir un asile aux jeunes personnes du sexe en danger mo- ral. A la fin de 1637, son institut, qui ne devait être auto- risé définitivement qu'en 4647, avait reçu toute son organisation. La Compagnie lui avait donné son patro- nage. Là aussi, elle pouvait placer douze pupilles. D'autres fois, elle dirigeait les fillettes qu'elle désirait préserver — à condition que ce fussent des orphelines — sur la maison que Marie Delpech de l'Estang avait établie dans la paroisse de Saint-Sulpice. En 1640, les pension- naires de cette sorte d'hospice moral étaient au nombre de quatre-vingts. La Compagnie ne se contentait pas
' Annales, p. 3i h, 35 (B. -F. 69, 70).
74 LA CABALE DES DEVOTS
d'ailleurs de confier à ces établissements les enfants recueillis par elle; elle ne considérait pas alors sa tâche comme terminée envers eux. Un ecclésiastique et un laïque les visitaient de sa part de temps à autre et faisaient le rapport de leur état à l'assemblée. Ils payaient leur pension, en retiraient la quittance et la rapportaient au secrétaire qui en chargeait le registre ^.
La Compagnie pensait qu'un enseignement profession- nel, sans remédier à tout, aurait souvent empêché bien des chutes. Elle plaçait en apprentissage, chez des maîtres ou des maîtresses qui lui paraissaient mériter sa confiance, les enfants auxquelles elle s'intéressait ; et il est probable que cette œuvre était réservée à ces bour- geois qui étaient assez nombreux parmi les confrères et dont d'Argenson a oublié de donner quelques noms. En 1640, le 2 août, la Compagnie jugea qu'il y avait lieu d'assister un peu mieux au spirituel ces pupilles en ap- prentissage. Elle chargea quelques particuliers de veiller sur leur conduite, de les porter à fréquenter les sacre- ments et d' « obliger leurs maîtres et leurs maîtresses à les élever dans la crainte de Dieu ». Pour ne point négli- ger cette pratique, on lisait chaque mois en séance la liste des protégés des deux sexes et on s'engageait à les visiter. En dépit de ces soins, dit d'Argenson, « on vit peu de fruits de toutes ces peines )>. Ce service de place- ment semble s'être réduit de plus en plus-.
Pourtant, en 1055, cette idée d'un enseignement pro- fessionnel à organiser fut reprise. La Compagnie, très ardente à traquer les « Compagnons du Devoir », très active à fortifier et à diriger contre eux les « frères » cordonniers et tailleurs, voyait d'assez près quelques détails de la vie ouvrière. Le 4 juin, ,« on proposa, dit d'Argenson, d'établir dans Paris des petites communau- tés de filles pour enseigner à coiffer, à blanchir et à soi- gner les malades ». Mais l'historiographe est obligé
' Annales, p. 35, 45 (B.-F. 70. 85). * Annales, j). 45 (B.-F. 85).
ŒUVRES DE BIENFAISANCE 75
d'ajouter : « Je ne vois pas que ce projet ait eu des suites et des succès ^ »
En ce temps-là déjà, le personnel féminin de la dé- bauche professionnelle se recrutait surtout parmi les filles de la campagne, attirées par Féclat de la capitale, avides d'y trouver l'aisance par un travail honnête, mais arrivant à Paris sans gagne-pain assuré, proie toute prête pour les proxénètes à l'affût. « On a remarqué, dit un do- cument dont nous aurons à parler, qu'un grand nombre des filles qui viennent de toutes les provinces à Paris pour servir, ne trouvent point où se placer et, après avoir dépensé le peu qu'elles avaient apporté de leur pays, se trouvent réduites à une extrême nécessité, qui les fait tomber enfin dans le désordre, par le désespoir où elles sont de pouvoir trouver de quoi vivre par d'autres voies. L'on sait même qu'il y a, à Paris, quantité de créatures malheureuses et infâmes qui les retirent et les vendent. » « Ces misérables créatures, dit d'Ar- genson à peu près dans les mêmes termes, se trouvaient à la descente des coches et des bateaux pour voir arriver ces pauvres filles et, sous prétexte de charité, elles offraient retraites à ces innocentes pour les perdre -. »
Le « Saint-Sacrement » ne jugea pas suffisant de gémir sur ces crimes ni de les maudire. « Il y eut des personnes de la Compagnie assez zélées pour se charger d'aller aux mêmes lieux les jours de l'arrivée de ces coches, afin d'empêcher les nouvelles venues d'être surprises par les infâmes suborneuses qui les attendaient, et ces soins ont eu de favorables succès, parce que dans la suite plu- sieurs particuliers de la ville se sont donné le même soin pour empêcher ce désordre. » Il est dommage que l'on manque de détails sur cette œuvre. Mais, par bon- heur, si nous ignorons comment elle a exactement fonc- tionné, nous savons avec précision ce que ses fondateurs ont voulu faire. Recueillons la confidence de leurs pro-
' Annales, p. 84 b (B.-F. 15-2). * Annales, p. 43 (B.-F. 84).
76 LA CABALE DES DEVOTS
jets dans l'appel qu'ils adressaient alors aux personnes charitables * :
On a pensé qu'il serait nécessaire d'avoir une maison où les filles qui viendraient de province à Paris, pour servir, et où celles qui sortiraient de service seraient reçues pour y travailler, et par leur ouvrage aider à la nourriture et à lentretien qu'on leur y donnerait, et où elles demeureraient sous la conduite de quelques dames de vertu, jusqu'à ce qu'on leur ait trouvé con- dition. Comme ces filles vivraient dans cette maison d'une vie réglée, retirée et occupée aux exercices de piété et à l'ouvrage, beaucoup de personnes viendraient y prendre des sujets propres à les servir. Et quand elles sortiraient de condition, elles retourneraient dans cette maison destinée à recevoir les filles qui ne peuvent trouver à servir ; et par ce moyen on empoche- rait mille désordres et on procurerait le salut de quantité de pauvres âmes qui se perdront sans cela...
Comme les ouvrages ordinaires où s'appliquent les filles, et principalement celles qui ne savent point d'autre métier que de servir, ne pourraient guère contribuer à leur nourriture et à leur entretien, on a cru qu'il serait à jiropos de leur faire faire de la dentelle et de la broderie, lequel travail pourrait aisément faire subsister celles de la maison dont je parle et pourrait même leur servir quand elles seraient en condition.
On choisirait dans Paris une dame de i)iétô et d'exemple (jui prendrait le soin de cette maison-là, et qui s'appliquerait à former ces filles dans tous les devoirs d'une vie chrétienne et ]>ropre à des personnes destinées à servir. On a déjà trouvé une bonne demoiselle qui s'offre à leur faire aiiprendre les ou- vrages de dentelles et de broderie...
Ce projet ne resta pas sur le papier. Dans la Vie de M. le chevalier de la Coste, il est parlé de cette maison de refu<^e comme d'un établissement existant et que le pieux gen- tilhomme de Provence aurait voulu imiter, llien ne prouve (prdle ait survécu à la Compagnie.
* Projet d'une bonne œuvre 1res uiUeà la f/loit'e de Dieu ol an saint de plusieurs (hues, par la<iuelle on peut aisément préserver on retirer du désordre tes personnes qui nij Inuibcnt que par pure nécessité, et parce qu elles n'ont pas de quoi vivre (S. I. n. d., 4 pages). L'n exemplaire de ce prospectus ou appel se trouve dans un recueil de diverses |)riè'res imprimées qui est à la biblio- tli('(ju(> Nationale (II. 27,l'.»'.i-i08). Ce recueil est en deux volumes, dont le premier est à la bibliothécpie de l'Arsenal. Il provient de Saint-Sulpice (V. p. ;;s. lo;',. lOi).
CHAPITRE V
UNE CONCURRENCE
Misères de la Fronde. — Maignart de Dernières, M. du Ilamel et la mère Angélique. — Les accidents de la charilé jansé- niste. — Une mobilisation charitable. — Le magasin général.
I
De tout temps, par exemple en 1636, la Compagnie s'était efforcée de secourir les détresses matérielles et morales que la guerre causait en certaines provinces, surtout en Champagne et en Picardie *. En 1649, grâce à la Fronde, elle les vit de près, dans la banlieue même de Paris. Elle fut atterrée par les sacrilèges qui se commi- rent dans les églises et contre le Saint-Sacrement. Elle commença par nommer des commissaires pour ouvrir une enquête sur ces excès, ornements volés, tabernacles rompus, ciboires emportés, hosties profanées; et des mémoires furent procurés à l'abbé de Jassein, depuis évéque de Périgueux, qui, sur l'ordre de la reine régente, fit le procès-verbal de ces impiétés. Puis, la Compagnie voulut assurer les réparations nécessaires. « Le 12 août, il fut arrêté que, pour convier le public à entrer dans des sentiments de douleur et de regret de tant de crimes, et dans le désir de les expier le mieux qu'il se pourrait, tous les ecclésiastiques de la Compagnie célébreraient la sainte messe et tous les laïques communieraient à cette intention; qu'ils serviraient les messes quand ils lepour-
' Annales, p. 33, 33 b, 43 b (B.-F. 66, 67, 68, 82).
78 LA CABALE DES DEVOTS
raient en esprit de satisfaction à Jésus-Christ, déshonoré par les profonateurs de ses temples; que tous s'impose- raient quelques jeûnes et quelques mortifications selon leur force et dévotion; et que la Compagnie donnerait du coffret une somme considérable pour les missions que M. Vincent et les prêtres de sa congrégation feraient dans tous les lieux les plus profanés par ces abomina- tions ; que les particuliers contribueraient de leur part volontairement pour augmenter le fonds de ces missions, et qu'en chacune la Compagnie députerait des ecclésias- tiques et des laïques pour assister à la procession de la clôture afin d'y porter chacun un flambeau du poids de deux livres pour faire amende honorable à la Majesté divine si cruellement offensée ; que, pour exciter et aider la dévotion et le zèle du peuple, on ferait graver la figure du Saint- Sacrement sur une planche de cuivre avec diverses sentences et passages de l'Écriture Sainte, dont on ferait tirer un grand nombre pour les distribuer partout; qu'entre autres on en ferait mettre six sur du velin qui seraient enluminées et mises proprement dans des cadres, que l'on attacherait en lieu éminent, dans les églises des six villages où le plus grand désordre était arrivé ; qu'enfin la Compagnie ferait part à toutes celles du royaume de la résolution qu'elle avait prise en cette rencontre, et cet avis fut donné par une lettre que M. de Uenty avait composée... ^ ».
Tout cela fut accompli avec ferveur. Les missions furent préchées à Limoy, près Villeneuve-Saint-Georges, cà Beaubourg, près de l'abbaye de Malnoue, à Férolles, j>rès Lésigny, a Ville-Abbé, près Gorbeil, à Antony, près iiourg-la-Heine, et à Ciiàtillon-sur-Marne. La Compagnie y dépensa, en tout, 1 400 livres.
II
Tandis que la Compagnie poursuivait ce travail de réparation religieuse, quelques autres « personnes de
• A7i7Uiles, p. .58 (B.-F. 107-108).
UNE CONCURRENCE 79
piété », sans négliger le soin des âmes, organisaient le sauvetage des corps. Au milieu des détresses de la Fronde, Charles Maignart de Bernières « se constitua, selon l'ex- pression de Lancelot, comme le procureur des provinces désolées^ ». Maître des requêtes, fils du second président à mortier du Parlement de Rouen, il tenait par sa femme, une Amelot, à ce qu'il y avait de plus considérable dans la robe à Paris. Depuis plusieurs années, il dépensait en bienfaisances sa fortune, ses loisirs et ses forces. En 1649, il vendit sa charge pour se consacrer mieux à cet office; et, cette année, une famine ayant ravagé la France, il s'associa « avec quelques-uns de ses amis et quelques dames encore plus illustres par leur piété solide et par leur charité exemplaire que par leur condition et par leur naissance ». Ils réunirent des fonds et, pour les distri- buer, s'assurèrent des collaborateurs dans les provinces. Us trouvèrent « divers particuliers très pieux qui ont été les mains de ces cœurs, les aumôniers de ces laïques et les médiateurs entre les riches charitables de Paris et les pauvres misérables de la campagne ». Selon la coutume, les infortunés que la faim traquait affluèrent à Paris comme dans un asile. Les organisateurs bénévoles de l'Assis- tance publique agirent encore. «Le même esprit qui avait porté ces personnes à chercher les pauvres éloignés ne leur fit pas oublier ceux qui étaient proches. Il se forma parmi eux une sainte société qui résolut de les secourir et qui prit une connaissance particulière de tout le détail de la misère et des souffrances extrêmes d'un nombre prodigieux de familles des faubourgs ^ ». Cette société se recruta surtout dans le monde parlementaire. Ses colla- borateurs les plus dévoués étaient deux autres maîtres des requêtes, M. Lenain et M. du Gué de Bagnols, M^^*^ de Lamoignon, la présidente de Herse, M'"" de Traversé. Plusieurs de ces personnes étaient chères à la Compa-
* Mémoires touchant la vie de M. de Saint-Cyran, t. II, p. 208.
- L'Aumône chrétienne, préface. Cette préface ne nomme pas M, de Bernières, mais décrit avec détail son activité.
80 LAC A B A r. E DES D E V 0 ï S
gnie, surtout M"*^ de Lamoignon, dont le père, le prési- dent Chrétien de Lamoignon, et le frère, le futur premier président, furent toujours des confrères les plus zélés et qui se fit souvent elle-même, au dehors, l'exécutrice fidèle de ses desseins. M. Lenain comptait parmi les membres de la Compagnie *. Mais il était, en même temps, jansé- niste; ses deux grands amis, Maignart de Bernières et du Gué de Bagnols, n'étaient pas moins compromis que lui par leurs attaches avec ce que d'aucuns dénonçaient comme une hérésie malicieuse. Et comme ils étaient les vrais chefs de cette société charitable, on peut dire qu'ils prolongeaient dans Paris ce que Messieurs de Port-Uoyal faisaient dans la banlieue et qui rend si touchantes tant de lettres de la mère Angélique. Le mal augmentant, l'infatigable magistrat comprit que les aumônes d'un cénacle ne suffiraient pas à tout et qu'il fallait faire appel au public. 11 créa ces feuilles mensuelles qui devaient apitoyer les âmes charitables : Relations concernant ce qui s est passé pour Vassistance des pauvres, entre autres ceux de Paris et des environs et des provinces de Picardie et de Cham- pagne (1650-1655) 2. Mois après mois, elles disent les détresses qu'on a pu secourir, celles qui implorent encore un soulagement. On comprend, à les lire, qu'elles aient remué les consciences, surtout à une époque où l'atten- tion n'était point distraite par le journalisme. Mais cet usage intelligent et nouveau de la < publicité » allait faire d'un groupe assez suspect le centre même de l'assistance publique.
Ces Relations sont souvent attribuées de nos jours à Vincent de Paul. Elles renferment, en effet, bien des pages écrites par des prêtres de la mission, que Vincent avait envoyés en Champagne et en Picardie et qui distribuaient les fonds recueillis à Paris •'*. Pourtant elles sont bien de
* C'est le P. Rapin qui nous rap])rend {Mémoires, i. II, p. 326).
* II y a un recueil de ces Uelatiom k la bibliothèque Nationale (R. 8,370). On en trouve encore phisieurs, avec d'autres pièces i^itèressanles, dans le tome 318 du recueil Thoisy.
' On ne constate qu'a i)uitir de juillet IG.)Ola collahorntion des
UNE CONCURRENCE 81
M. de Bernicrcs, et la tare janséniste s'y laisse aisément découvrir ^JMais la substitution d'un nom à l'autre résume toute une histoire, celle des accidents successifs qui ont ruiné assez vite l'œuvre de gens accusés d'hérésie et qui ont conservé à la Compagnie du Saint-Sacrement l'hégé- monie de la charité.
Celte hégémonie n'était pas menacée seulement par l'effort que Maignart de Dernières avait suscité. Certains curés jansénistes, par la ferveur de leur zèle, gagnaient une autorité inquiétante dans les assemblées de dames qui s'étaient formées dans leurs paroisses, et ils avaient l'air de prendre la direction de l'assistance. M. du Hamel, curé de Saint-Merry, était un des chefs de ce mouvement. Il n'exemptait aucun de ses paroissiens de l'obligation de faire l'aumône : « Les riches, disait-il, ont beaucoup de choses à donner, et les pauvres ont leur propre personne qu'ils peuvent employer à soigner les malades; ils ont une vie qu'ils peuvent et qu'ils doivent sacrifier pour le salut de leurs frères ». A sa voix, les dévouements sur- gissaient :
Bien des personnes s'offraient pour être servantes des pau- vres, et il n'accordait pas cette grâce à toutes celles qui la lui demandaient. Il fallait la mériter par une longue pratique de la l)lus solide piété. On voyait des filles de qualité porter dans les rues la marmite des pauvres, des dames monter à genoux dans des greniers où l'on ne pouvait se tenir debout, et donner avec une sainte profusion leur bien, leurs soins et leur santé pour soulager les pauvres.
|)rèlres de la mission avec M. de lîerniôres. Celui-ci et ses amis étaient à l'œuvre dès 1649. Voir Feillet, la Misère pendant la Fronde, p. ii42, 243.
* C'est ainsi que la Relalion de mai-juin IGoI exprime l'espoir que « le livre de V Aumône chrétienne, paru depuis peu » amol- lira « le cœur de ceux (jui l'ont eu endurci jusques a présent au récit des relations ». Or ce livre est de Saint-Cyran ; il a été édité par le neveu du grand Arnauld, Antoine Le Maistre ; et il a paru avec 1 approbation de curés et de docteurs en théologie dont la plupart étaient connus commejansénistes, Debréda, curé de Saint-André-des-Arts, Grenet, curé de Saint-Benoît, du llamel, curé de Saint-Merry, et les docteurs ïaignier, Bourgeois, Fey- deau, etc.
i.v CAisAi.K nr:s dévots 6
82 LA CA13A LE DES DEVOTS
Des membres de la Compagnie étaient sous le charme (le cet apôtre :
M. de Morangis... fournissait de grosses sommes k ce zélé pasteur... Il donnait à la charité vingt louis dor chaque mois sans les autres aumônes. 11 s'imposait par pénitence, quand il tombait dans quelques petites fautes, de donner une certaine aumône aux pauvres. Pour cela, il mettait dans ses poches au- tant de pièces dor qu'il commettait de fautes, et les envoyait de temps en temps à M. du Hamel sans préjudice de ce qu'il avait accoutumé de donner *.
Avec les concours qu'il savait s'assurer, ce prêtre par- venait à organiser quelques-unes de ces œuvres que la Compagnie excellait à susciter. La mère Angélique écrit à la reine de Pologne le 28 juin 1652 :
Les malheureux soldats ont tant commis de crimes que toutes les femmes et fdles de la campagne qui l'ont pu, se sont sauvées en cette ville (Paris) ; et la rage des démons, qui veut toujours multiplier les maux, faisait que de méchantes personnes les attendaient aux portes j)our. sous de belles promesses, les mener se perdre. Pour y remédier, M. du Jlamel, curé de Saint- Merry. a le premier, par le moyen des danu^s de sa paroisse, fait louer une grande maison, et les autres curés «'i son imita- tion, i)0ur loger et nourrir ces pauvres créatures, en sorte qu'il y en a plus de cent à Saint-Merry, et aux autres paroisses de même. On a soin de les instruire en la crainte de Dieu, aussi bien que de les nourrir. On leur donne à liler, afin qu elles ne soient pas oiseuses et qu'elles gagnent quelque chose qu'elles pussent emporter quand elles retourneront *.
La Compagnie du SaintiSaçxement sem^ mena-
cée de n'avoir plus la haute main sur la charité parois- siale. Quelle attitude prendra-t-elle en face d'une concur- rence qui peut devenir gênante? Délicat problème. Mais voici qu'une série d'événements vient la tirer peu à peu d'enil)arra8. Une puissance invisible déblaie le terrain (levant elle.
On note d'abord d'étranges tiraillements entre les pcr-
' Mémoires inanitscritfi sur la vie de M. ((a lUimel, p. 26. 27 I Arsenal, i.'JOG).
* Lettres de la mère Anqéliquc, t. II. p. 139. Cf. les Mémoires Duniiiscrifs sur la vie de M. du Itaniel. p. i29.
UNE CONCURRENCE 83
sonnes que M. de Dernières était parvenu à grouper. La reine de Pologne, cette « fille spirituelle de Port-Koyal », envoie, au printemps de 1652, douze mille livres pour être distribuées aux pauvres, et elle ordonne que cela se fasse par les soins de M^^*^ de Lamoignon et de la mère Angélique. Celle-ci, sans retard, écrit à la reine (16 mai) pour demander quel emploi de cet argent lui sera le plus agréable, et elle lui signale l'importance qu'il y aurait à secourir les paysans :
On pourrait prêter à quelques-uns une somme qu'on don- nerait après à d'autres pauvres, quand ils auraient moyen de la rendre. J'ai encore une autre pensée, qui serait de faire acheter des vaches pour les donner à louage à nos pauvres gens, et s'ils peuvent payer, on en donnerait le prix à d'autres. Une vache nourrit toute une famille à la campagne, surtout les pauvres petits enfants, dont les mères mal nourries n'ont presque point de lait ; et quand ils ont de la bouillie, cela leur sauve la vie*.
La reine lui répond, le 9 juin, en approuvant toutes ses propositions. Et tout à coup l'on raconte à Paris, en invo- quant le témoignage de Vincent de Paul, que les inten- tions de Sa Majesté sont changées et qu'elle entend que les douze mille livres soient distribuées, en dehors de la mère Angélique, par les Dames de la Charité. L'abbesse de Port-Koyal ne comprend rien à cette nouvelle et, sous le coup de son émotion, elle écrit, en juillet, à W^^ de Lamoignon.
Ayant appris, mademoiselle, que M. Vincent a reçu une lettre de la reine de Pologne par laquelle il dit qu'elle entend que les douze mille livres qu'elle a envoyées soient distribuées par les Dames de la Compagnie, je n'ai pas voulu différer da- vantage à vous dire que je suivrai d'aussi bon cœur ce nouvel ordre de la reine que celui qu'elle avait donné auparavant à M™» des Essarls, et qu'elle a encore confirmé depuis par la lettre du 9 juin en réponse de ce que j'avais écrit à Sa Majesté, sur les pensées que j'avais eues pour la distribution de cette aumône, et où elle me fait l'honneur de me dire que j'en fasse ce que je jugerai le plus à propos pour le bien des pauvres.
Il est vrai, ma très chère sœur, que ce changement m'a un
' Le lires de la mère Angélique, t. II. p. 41 o.
84 LA CABALli DES DEVOTS
peu surprise, vu principalement que je sais que rintenlion de la reine n'est pas que ses aumônes soient si j)ubliques et fas- sent un si grand bruit, et que je pense la connaître assez pour ne me pas tromper lorsque je me persuade qu'elle eût été aussi satisfaite que cette aumône eût été employée à secourir des besoins dautant plus extrêmes et plus dignes de pitié qu'ils sont connus de moins de personnes, qu'à subvenir à des néces- sités publiques qui sont très grandes, mais qui, étant sues de tout le monde, peuvent plus aisément trouver du secours dans la charité des gens de bien, qui en se défaisant d'une partie de leur luxe et de leurs superfluités y remédieront, comme je crois, sans beaucoup de peine.
Il me semble que, si Sa Majesté n'avait point eu d'autre dessein sinon que cette aumône fôt employée en ces sortes de bonnes œuvres dont les Dames ont la direction, et non en d'autres dont je puis connaître la nécessité, elle n'aurait point témoigné désir que je prisse part à la dispensation de cette charité. Néanmoins puisqu'on dit que ce nouvel ordre vient de Pologne et qu'il est plus conforme aux intentions de la reine que le premier, je n'ai garde de m'y opposer ; et je trouverai fort bon que M™" des Essarts vous donne tout ce qui en reste pour en disposeï comme il vous plaira '.
L'incident fait causer. Vincent de Paul s'émeut à son tour. Il proteste qu'on l'a mal compris, Il explique com- ment on a pu commettre le contre-sens :
Quelques-unes de nos bonnes dames de la Charité m'ayant demandé si la reine de Pologne affectait aux dames de la Cha- rité la distribution des douze mille livres que Sa Majesté fait donner aux pauvres de Paris et des environs, je leur ai dit que non. Ce qui a donné lieu à cette opinion, c'est ce que je dis à la Compagnie de mes dites dames, que Sa Majesté m'a fait faire compliment de ce que j'avais assuré les dames que, si elles vou- laient avancer quatre mille livres sur celte somme de douze mille livres, jiour les nécessités qui i)ressaient pour lors. Sa Majesté leur enverrait assurément de quoi les acquitter. C'est, mademoiselle, ce (pii fait que je vous supplie très humblement de détromper les dames de cette o|)inion que la reine de Polo- gne leur ait affecté celle (lislrii)utinM. vous assurant t\uo }o n'ai point dit cela'...
Il est bien possible que le saint n'ait pas tenu d'autres
' Lettres de la mère Aiir/élique. t. Il, p. 105.
' Lettres. — A M"" de Lamoignon, 14 aoill IGoi, t. Il, p. 458,
UNE COXCUllUENCE 8b
propos*. Mais les personnes qui ont interprété contre l'abbesse de Port-Uoyal ses vraies paroles y ont mis un empressement significatif. Tant de zèle dénonce la préoc- cupation de détourner sur des œuvres scrupuleusement orthodoxes l'argent fort mal placé chez des gens sus- pects.
Ces incidents sont de juin et juillet 1632. Quelques mois plus tard, il s'en produit un autre, plus désobligeant encore pour les familiers de M. de Bernières. Louis Le lîouthillier, comte de Chavigny, meurt le H octobre. Il avait une jolie réputation de concussionnaire. Dans les derniers temps de sa vie, il avait été troublé par quel- ques conversations avec plusieurs des Messieurs de Port- Royal. A son lit de mort, il avait chargé Singlin et du Gué de Bagnols de faire en son nom d'importantes restitu- tions; il y avait pour près d'un million de « pots-de-vin » dont le souvenir avait importuné la conscience du mou- rant. Par délicatesse, les deux dépositaires du secret en parlent à la veuve et consultent pour se mettre en règle avec elle. L'affaire transpire. M. de Morangis, M. de La- moignon sont au courant et donnent des conseils. Ils en parlent sans doute à d'autres, mais probablement sans mauvaise intention. Aussitôt des racontars étranges com- mencent à cheminer. Au bout de quinze jours, les enne-^ mis des jansénistes ont mis en circulation toutun roman
* C'est M. Feillet qui, dans la Misère au temps de la Fronde, a indiqué le premier ces tiraillements. A l'en croire, une lettre de la mère Angélique (IG mai 15o2) et une autre de Vincent de Paul (22 mai) nous apprennent que la reine de Pologne enjoint à la mère Angélique de s'entendre avec Vincent pour la distribution des 12.000 livres. Il y a ici une erreur sur les dates. La lettre de la mère Angélique est de juillet ; c'est celle qui vient d'être reproduite ici. Mais est-il admissible que M. Feillet, qui a eu entre les mains la correspondance authentique du saint, qui n'a pour lui que des sentiments d'admiration, se soit si lourdement trompé sur le sens de ce qu'il a lu ? 11 est malaisé de croire qu'il n'ait pas vu une lettre qui avait bien ou paraissait avoir la signification relevée par lui. Mais s'il l'a vue, qu'est-elle de- venue ? Pourquoi n'est-elle pas dans le recueil publié ? Je ne repousse pas à priori 1 idée d'une erreur commise par M. Feil- let ; mais elle a dû être suggérée par quelque chose, et cela rendrait peut-être excusable celle des Dames de la Charité.
86 LA CABALE DES DliVOTS
qui accuse Singlin de captation d'héritage et représente de Bagnols comme son complice. On en cause au conseil du roi et quelqu'un en prend occasion pour y déclarer, à propos des jansénistes, « qu'il fallait empêcher rétablis- sement de cette maison .e_tjqu'ij serai Lpeu.t-ètre néces- saire d'interposer l'autorité du roi pour arrM^^ pro- gCÊS de leurs desseins ». Du Gué de Bagnols se dépense en efforts pour enrayer la calomnie; on devine pourtant le bien quelle fait à la charité de Port-RoyaU.
Vers la même époque une campagne sourde commence contre du Ilamel, dans sa paroisse de Saint-Merry. On excite contre lui la jalousie de l'autre curé, M. Barré. On amène ce prêtre, brave homme malgré tout, et favorable en somme aux idées de Saint-Cyran, à résigner sa cure à un intrigant sans valeur intellectuelle ou morale et dont on escompte à l'avance l'humeur brouillonne. Amiot, successeur de Barré, sème aussitôt la zizanie parmi le clergé de la paroisse. Il groupe en une cabale les ecclé- siastiques qui ont les moindres griefs contre du llamel. Il flatte et feint de soutenir un prêtre., pauvre desprit.et qui avait rédigé le projet ridicule de je ne sais quel ordre nouveau ; on détourne le manuscrit de ce travail, on le publie, puis on le dénonce comme un « attentat » jansé- niste et prémédité par le curé trop populaire. Amiot est de mœurs suspectes; c'est cela sans doute qui suggère l'idée de s'attaquer à celles de son rival contre lequel on n'a rien à dire. Pour donner quelque fondement à la dif- famation, on tend des pièges à du Hamel ; on lui dépèche une femme qui est chargée de le suborner et qui, devant l'indignation du prêtre, avoue le complot. Ce scandale laisant défaut., on profite d'une imprudente manifestation
• Il faut lire, surcetleaffiure. le miMnoiro de liormanf : Uelnlion de ce qui se passa à lu mort de M. de Chavigny, et louchant un écrit qui avait été confié à M. du Gué de liagnols. Sainle-Houve l'a roprodtiit in extenso dans un aj)|)oiulicc au tomo II do son Port-hoyal. On doit comparer k c(> récit si honnête celui (hi P. Rn|)in dans ses Mémoires: on comprend alors ce (|u est, suivant le mot de Sainte-Heu\<'. '< la caldniiiie iiialicifusc (|iii conil)ine et qui construit ».
UNE CONCURRENCE 87
en faveur de son archevêque incarcéré et l'on obtient contre lui, en 1654, une lettre de cachet qui l'exile. Après son départ, Amiot continue de poursuivre de ses vexa- tions les amis du prêtre banni. Il réussit si bien qu'une quarantaine de dames quittent l'assemblée de charité à laquelle du Hamel a communiqué tant de vie. M. de Mo- rangis est tellement affligé par la conduite tour à tour brutale et sournoise d'Amiot, qu'il résilie ses fonctions de premier marguillier et quitte la paroisse. Il borne, d'ailleurs, à cela sa protestation et n'ose pas intervenir en faveur des prêtres fidèles au souvenir de M. du Ilamel et que son adversaire acharné attaque devant rofficia- lité ».
Cependant le^s insinuations fâcheuses sont toujours colportées à la Cour de Pologne, d'où les secours en argent arrivaient à la charité janséniste. La mère Angé- lique écrit le 11 mars 1655 à la reine que l'on essaie de plus en plus de circonvenir.
Je n ai point enteodu parler des huit mille livres pour les aumônes ; et je n'avais garde d'en rien dire, pensant que peut- être, y ayant encore tant de guerres en votre royaume (ce qui accroît les misères), Votre Majesté aurait trouvé mieux d'y faire toutes ses aumônes. 11 est vrai que j'avais commencé k assister des familles ruinées, à mettre des enfants en métier et en pen- sion et à donner à de pauvres monastères, et que j'avais quel- que peine de ne pouvoir continuer; mais je le laissais à la divine Providence et je n'en aurais jamais parlé à Votre Majesté...
Je prie Dieu de tout mon cœur que la divine sagesse soit la conduite de toutes les actions, pensées et paroles de Votre Majesté, afin qu'elle soit selon son cœur, qu'elle fasse justice à tout le monde, ne se laisse point prévenir par la médisance, ni par les fausses louanges, mais qu'elle ne dédaigne point de s'informer par elle-même de la vérité, pour ne point se tromper en ses jugements-.
' La reine mère sollicitait contre eux. Voir sur tous ces points les Mémoires manuscrils sur la vie de M. du Ilamel (notamment les pages 45, 40, 49) et les Journaux de Deslions, 8 juin lGo6 (bibliotlièque Nationale. Manuscrit F. fr. 24998). Sur Amiot, voir ces Journaux à la date du 18 décembre 1667. Rapprocher tous ces détails des récits du P. Rapin {Mémoires, t. 1, p. 220. 221, If, p. 286, 287).
- Lettres de la mère Angélique, t. II, p. 577-578.
88 LA CAH.VLE DES DKVOTS
Des efforts du même genre se poursuivent à Paris. Le P. d'Anjou, jésuite, prêchant k Saint-Benoît, raconte en chaire que les aumônes, recueillies pour les pauvres de Champagne et de Picardie, ont été employées à entretenir des gens qui dogmatisent contre PÉglise. Cette accusa- tion de détournement de fonds peut retomber sur Vin- cent de Paul, dont les prêtres, avec beaucoup de dévoue- ment, ont servi à distribuer une partie de cet argent. Mais le saint ne s'émeut pas de ce propos et la mère Angélique, écrivant à Arnauld, ne trouve point que ce soit par sainteté :
La préoccupation de la plupart des hommes me somhle plus horrible que les excès des jésuites, n'étant pas si étrange que des gens aussi passionnés qu'eux dans leurs intérêts excédent en toutes manières. Mais il est bien étrange que les autres les suivent avec un si grand aveuglement contre toute justice et raison. Vous verrez qu'enfin M. Grenet leur fera excuse et que M. Vincent ne s'offensera pas de l'outrage qu'ils lui ont fait parce que la fin n'a pas été de le décrier, mais ceux cpiil décrie lui-même, quoique plus doucement, et dont en effet, i)ar un zèle sans science, il désire autant la ruine qfle les autres par une malice toute franche'.
On ne comprendrait pas que la charité janséniste n'eût pas été désorganisée par tous ces accidents. A la date de 1655, M. de Bernières est paralysé dans son tra- vail ; il a vu ses amis frappés les uns après les autres, ses collaborateurs dispersés par la persécution, les aumônes compromises par la médisance. 11 arrête la publication de .ses Ilclaiions. II passe si bien au second plan que son œuvre est attribuée tout entière à quel- ques-uns des hommes qui l'ont à la fois aidé et desservi. Cependant sa présence à Paris, dans les lieux où il a fait tant de bien, importune encore ses ennemis. En 1057, on intercepte une lettre, à lui destinée et qui fait allusion <à l'assistance de catholiques irlandais, qui ont été dépouil- lés de leurs biens sons Croonvell. On y lit que « le roi
' Lelhesik; lu //,. ,t .1,,./, ,,./„- . t. II. p. lûW-lû't. M. GnMict ('-liiit curé de Saint- IJenoIl.
UNE CONCURRENCE 89
d'Angleterre aurait soin de l'affaire qu'il lui avait fait recommander par M. Taignier ». On persuade ii la Cour qu'il s'agit d'une intrigue tramée., en Angleterre, en faveur du cardinal de Retz; et le prétendu conspirateur est exilé à Issoudun. Il y mourra parce qu'il refusera jusqu'à la fin, selon son expression, « de donner du nez en terre comme les autres et fléchir le Père Annat par la lâcheté de sa plume ».
... Revenons à la Compagnie du Saint-Sacrement que ce concours de circonstances a délivrée d'une concur- rence fâcheuse. Qu'a-t-elle fait durant ces événements?
III
La Compagnie a donné son concours visible à tous les efforts concertés contre la misère et la famine. Pour les favoriser et pour exciter la générosité, un confrère, (lodeau, évèque de Vence, a publié son Exhortation aux Parisiens^. Il n'était point suspect d'animosité contre les jansénistes. Les amis qui l'ont poussé à faire imprimer son appel n'ont point eu l'air d'opposer cet écrit au livre de Saint-Cyran sur V Aumône chrétienne. Mais les plus timorés étaient allégés d'un scrupule; ils n'en étaient plus réduits à répandre un livre suspect et avaient à leur disposition, pour la propagande de charité, des pages dans lesquelles les malveillants ne parviendraient pas à distinguer le moindre parfum d'hérésie. Sans doute tout ce qui redoublait la pitié générale amenait des concours et des ressources aux hommes, parfois inquiétants, qui avaient fondé l'assistance publique en dehors de la Com- pagnie. Celle-ci sut manœuvrer pour avoir, au bon mo-
' Exhortation aux Parisiens pour le secours des pauvres des provinces de Picardie et de Cliampaqne, oie il est prouvé ])ar des passages formels de l'Ecriture Saiiile, par tes autorités des Saints Pères f/recs et latins et par des raisons invincibles que l'Aumône en ce temps est de précepte, et non pas de conseil. — A Paris, chez PitMie Le Petit, 1G51.
00 LA CABALE DES DEVOTS
ment, et sans qu'il y parût, une œuvre toute à elle, créée par elle, dirigée par elle.
Ce moment vint quand les passages furent laissés libres par les troupes. Vincent de Paul décida l'arche- vêque à provoquer une levée en masse de tous les ordres religieux et de toutes les familles ecclésiastiques. Au groupement amical de simples particuliers par lequel Maignart de Bernières avait assuré le service de la cha- rité, il s'agissait de substituer la mobilisation officielle de toute les forces cléricales. L'archevêque distribua à ces soldats d'un nouveau genre les cantonnements aban- donnés par les armées du roi et des princes. Les rapports, comme on s'y attendait, furent navrants. A l'imitation des personnes qui avaient ouvert la voie, on sempressa de révéler au public les tristesses découvertes ; et M. Féret, grand vicaire de l'archevêque, membre de la Compa- gnie, signa et publia un Etat sommaire * des besoins à secourir.
Les envoyés de l'archevêché avaient trouvé partout la plus complète désolation. Les églises étaient dévastées et profanées. Les populations en fuite mouraient sur les routes. Les maisons abandonnées n'avaient plus ni portes ni fenêtres. Villes et hameaux étaient infestés de cadavres et de charognes. Ce sombre tableau se terminait par une supplication aux gens de cœur. Pour faire fc\ce à tout, disait-on, il est nécessaire de former un fonds qui serve à l'entretien des missionnaires, des curés, des malades et des pauvres. Dans ce dessein, des assemblées de charité se tiendront en toutes les paroisses de Paris. En chaque paroisse, il y aura un magasin chez le curé où l'on por- tera vivres, linges, habits, instruments de travail et même « des pics et des houes pour enterrer les morts, qui est l'une des plus grandes peines des missionnaires, parce qu'il faut gratter la terre avec ses mains pour faire les fosses et porter les morts sur des échelles qu'à grande
' Etat sommaire îles misères de la campaqne et des besoins des pauvres aux environs de l'uris, des ■^0. é-i et iô octobre tGlti. —
1 hroch. in-8» ; 1i |)j«k<^
UNE COiNCURRENCE 9t
peine encore peut-on rencontrer ». Il y aura de plus « un magasin général central chez quelque personne de piété, près de la rivière, vers le quartier Saint-Paul ou de la ïournelle, où seront transportées toutes les provi- sions des magasins des paroisses ». De là, par ordre du grand vicaire et par les soins de collaborateurs dévoués, on fera les envois où il en sera besoin.
Dans rocciirrence,^ la Compagnie ne^s'étajt pas. conten- tée de mettre l'archevêché en mouvement. Elle faisait réaliser une idée qui était bien à elle. C'était un confrère, M. Olier, qui, le premier, avait établi, dans sa paroisse de Saint-Sulpice, un dépôt du linge, des meubles, habits et objets divers, que des donateurs destinaient au soula- gement des pauvres. La Compagnie, dès 4052, voyait tout le profit à tirer de cette expérience et elle suggérait au grand vicaired'organiser« le magasin général charitable».
L'appel de l'archevêché est des premiers jours de no- vembre 1652 ^ Quelques semaines plus tard, le 20 no- vembre, paraît un Mémoire des besoins de la campagne des environs de Paris '-. Les magasins des paroisses commen- çaient à se remplir. M™° de Bretonvilliers ^ avait donné,
* L'abbé Maynard le date du 46 octobre. Ce sont les pouvoirs conférés aux missionnaires qui ont été signés ce jour-là. L'a])- |)el lui-même renferme le récit d'enquêtes faites les 20, 24 et 25 octobre.
* Entre ces deux publications, l'abbé Maynard {Saint Vincent de Paul, sa vie, etc., t. IV, p. 213-220) en place une autre, dont voici le titre complet : Ahrérjé véritable contenant le particulier de ce qui s'est fait pour le soulagement des pauvres du diocèse de Paris, la nécessité de soutenir cette entreprise par des aumô- nes extraordinaires et de les employer à la continuation de Vas- sistance du grand nombre des malades des faubourgs. Cet écrit est sans rapport avec ceux dont il s'agit ici ; il appartient à la même famille que les Relations de M. de Berniéres ; il fait allusion à elles ; il indique, pour l'envoi des dons, les mêmes adresses qui sont à la fin des Relations. L.nfin le Mémoire des besoins de la campagne se donne comme la suite d'un imprimé qui n'a « été que la simple découverte de tant de misères » et qui est \Elal sommaire. Il y a eu deux œuvres bien parallèles.
^ Elle était la mère d'un jeune prêtre entré en 1643 dans la com- munauté de M. Olier, qui lui succéda dans la cure de Saint- Sul|)ice et qu'on voit si souvent mêlé aux affaires de la Compa- gnie qu'on le soupçonne aisément d'en avoir fait partie.
02 LA CAHALE DES DÉVOTS
pour servir de dépôt central, sa maison de la pointe de l'île Notre-Dame. On en avait établi un autre à l'hôtel de Mandosse, près de l'hôtel de Bourgogne. « Chaque jour, nous dit d'Argenson, quelqu'un des confrères de la Com- pagnie en avait la direction suivant l'ordre qu'il en rece- vait le jeudi à l'assemblée ^ »
Les Relations de Maignart de Dernières avaient été trop utiles pour qu'on ne s'empressât point de les imiter. En janvier 1653 parut le premier numéro d'une gazette de la bienfaisance organisée. C'était le Magasin charitable, en d'autres termes la chronique des dépôts qui venaient d'être fondés. On y trouvait le plan de la mobilisation ecclésiastique que Vincent de Paul avait provoquée, la liste des postes attribués à chaque corps : à Corbeil, les Capucins; à Lagny, les missionnaires de M. Vincent; à Villeneuve-Saint-Georges, les séminaristes de Saint-Nico- las-du-Chardonnet; à Brie, les pères de Picpus; à ïour- nan, les Carmes déchaussés; à Gonesse, les Jacobins réformés; à Saint-Denis, « quelques personnes de vertu » et les Récollets; à Lusarche, les Jacobins réformés; au Mont-V^alérien, les prêtres du Calvaire; à Juvisy, les mis- sionnaires de M. Vincent. Cette gazette disait, en même temps que les besoins à soulager, les secours distribués; on donnait ordinairement à chaque malade deux livres de viande par semaine, quatre œufs, un quart de beurre, pour deux sols ou six blancs de sel, et un pain de \1 sols. Enfin par le récit de traits touchants, on stimulait le zèle du public-.
La Compagnie n'avait pas assez de déléguer régulière- ment un de ses membres à la direction de l'œuvre. Elle se faisait rendre compte de la marche de l'instilution, de
• Annales, \). 73 h (li.-F. 132). Vincent do Paul, écrivant à Lamlx'it-aiix-Coiitcaiix, à Varsovie, parle des niafj:asins cliari- tal)les et ajoute : « Ces nu'ssieiws du Saint-Sacrement font me r- xcille en celh^ \ ille |)oui- cela ». {Lel/rcs, I. H, p. ."{79;. Lambert «'lait de la Com|>aj^nie. Il avait été envoyé, l'année précédente, en Pologne jjour y installer les Prêtres de la Mission.
• Le Maf/asin charilahle. janvier IGiiS, hrocli. in-S», de ii pages {Recueil Jhotsy, t. 318).
UNE CONCURUENCE 93
SCS progrès cl de ses besoins. C'est par là que nous savons que la dépense, de 12 à 13 000 livres par mois au commencement de 1653, monta peu à peu jusqu'à 25 000 livres par mois. La Compagnie vota souvent des subventions pour soutenir l'entreprise. Elle travailla sur- tout à déterminer des efforts dans toutes les églises et elle se servit, pour alimenter le magasin charitable, de sociétés paroissiales dont nous aurons à raconter l'his- toire. C'est Saint-Etienne-du-Mont qui se distingua par la générosité de ses dons^.
Le Magasin général avait dû sa fondation à Télan de pitié qui avait été déterminé par les maux atroces de la Fronde. Il survécut à ces misères particulières. 11 semble pourtant quil y ait eu vers la fin de 1654 un ralentisse- ment de son activité. Quoiqu'il en soit, en avril 1655, la Compagnie décida de reprendre cette œuvre avec une vigueur nouvelle; et un confrère, M. Pépin, prêta sa mai- son. C'était le moment où M. de Bernières, accablé sous les accidents, arrêtait la publication de ses Relations et était impuissant à continuer son ministère bénévole de Vassistance publique. Du moins avait-il des héritiers em- pressés à recueillir sa succession. Aussi longtemps qu'elle vécut, la Compagnie du Saint-Sacrement tint son magasin général chez M. Pépin 2. En 1657, les curés, jugeant qu'il était trop éloigné demandèrent « qu'on s'adressât à eux pour les magasins particuliers des paroisses ». Aussitôt les directeurs du dépôt central partagèrent leur activité entre ceux des cantons. Quatre au moins de ces direc- teurs nous sont formellement connus pour des confrères: MM. Leschassier, du Plessis-Montbard, L'Iîoste, de Gau- mont. Les six autres appartenaient certainement à ia Compagnie : Cramoisy, Vitré, Colard, Laugeois, Pichon et Belin. Ils étaient marchands bourgeois de Paris; et d'Ar- genson ne relève jamais les noms des gens de cette sorte^'.
' Annales, p. 73 b (B.-F. 132). - Anîiales, p. 89 (B.-F. I08).
^Recueil Thoisy, t. 318, p. 207. Ces six bourgeois figurent parmi les premiers administrateurs de l'Hôpital général.
94 LA C AU ALE DES DEVOTS
La charité paroissiale était en de bonnes mains. On trouva qu'il y avait mieux à foire pour qu'elle y restât'.
* Il serait intéressant de voir comment la même institution se répandit clans les provinces. On lit dans les Procès-verbaux de la Compagnie de Grenoble, à la date du 1" octobre 1656 : « M. Guérin a dit avoir appris comme en la ville du Puy, il y a une personne de condition cliez laquelle on porte tous 'les habits, souliers, linges, chapeaux, si mauvais soient-ils, de toute la ville, et qui prend soin de les faire accommoder et les distribue aux pauvres avec un tel ordre que cela presque suf- fit à vêtir tous les pauvres, et qu'il trouverait à propos si Ton l)ouvait l'établir eii cette ville. A quoi la Compagnie a résolu de voir comment on le pourra faire entreprendre. »
CHAPITRE VI
ASSISTANCE PAROISSIALE ET POLICE
Les pauvres honteux. — Une création de Saint-Sulpice. — Dans les paroisses. — Un programme de charité. — Espionnage sacré. — Le comité de police spirituelle.
I
La Compagnie ne sintéressaitpas aux seuls mendiants, ^^^^.^i^ f<^.££Goccugée du^s^rt d^^^
D'Ârgenson n'explique point ce qu'elle entendait par là. Mais on peut s'en taire une idée par les règlements de sociétés que les confrères ont suscitées, inspirées et cons- tamment dirigées. L'Ordre élabli dans la paroisse de Saini- Siilpice pour le soulagement des pauvres honteux ^ ne définit point ces termes. Il semble que chacun doive naturelle- ment comprendre de quoi et de qui il s'agit; on vise les gens de toute condition qui, plutôt que de tendre la main, souffrent en silence et meurent souvent sans secours. C'est en 1658 que nous trouvons pour la première fois une définition formelle et qui est désormais admise par toutes les associations paroissiales de charité: «Le pauvre honteux est celui qui vit chrétiennement, qui ne peut gagner sa vie et qui a la honte sur le front pour ne l'oser point demander 2 ». On est encore très loin de la concep-
^ A Paris, de limprimerie de François-le-Gointc, 1652, in-12«. Voir p. 35.
* Ordre à tenir pour la visite des pauvres honteux, page à la suite des Règlements de la Compagnie de charité de Saint- Ger- main-V Auxerrois, Paris. 1658. in-12».
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lion qui, trente ans plus tard, deviendra courante dans les mêmes œuvres : « L'on réputera pauvre honteux, dit un règlement de 1685, ceux qui ont eu des charges ou emplois honnêtes, ou qui tiendront actuellement boutique en qualité de marchands ou artisans de quelque corps de métier, et ceux qui peuvent raisonnablement avoir honte de demander publiquement leurs besoins à cause de leur profession ou de leur naissance ^ »
* Règlement de la Compagnie de charité de la paroisse Sainf- Louis-en-Vlsle, art. 40, — Au début de la seconde moitié du xvn« siècle, les sociétés paroissiales de charité ne déterminent l)oint a le pauvre honteux » d"après la condition sociale. On voit cependant que, tout en distribuant leurs secours sans distinc- tion de classes, elles songent surtout aux indigents de la bour- geoisie. C'est ainsi qu'elles recommandent de procurer aux assis- tés les moyens de gagner leur vie dans leur métier et, pour cela, de leur acheter des choses en nature, comme de la soie, du cuir, de la laine et autres produits semblables (Règlements de la Compagnie de charité de la paroisse Saint-Paiil, 1655, art. 21). Elles insistent sur la discrétion à observer vis-à-vis des voisins, peut-être malveillants, de ces protégés : « Il y a, dit le même document (j). 24), de pauvres artisans qui n'oseraient témoigner leurs besoins, de peur qu'on ne voulût plus rien leur confier, si on les connaissait pauvres, ce qni les ruinerait tota- lement. » On a donc en vue, non pas des ouvriers qui s'enga- gent chez des patrons, mais des gens qui travaillent chez eux et pour leur propre compte. Avec le temps, cette préoccupation devient plus visible : « Entre les pauvres honteux et valides, les marchands et artisans, maîtres de leurs métiers, mariés ou veufs, seront toujours les premiers et les véritables objets de la Compagnie, et pour lesquels j)arficulièremeiit les billets seront donnés et les assistances distribuées » {Règlements de la Com- pagnie employée au secours et au rétablissement des pauvres familles honteuses de la paroisse Sainl-Eustache, 1670, j>. 2i). On dislingue un motif curieux de cette pratique : a Les conq)a- gnons de métier étant obligés de travailler chez les maîtres, et leurs ouvrages étant sujets à des saisies (jui causeraient la perte de ce (pii leur serait donné, et les frais des maîtrises et dos apprenlissages étant trop grands, et l'utilité de ce secours trop incertaine pour pouvoir être entrepris par la Compagnie, aucuns billets ne seront donnés pour les conqxignons, ni fait aucune assistance i)our les faire passer maîtres, ni pour mettre personne en apprentissage » (Ibid, j). 25). Enfin c'est toute une doctrine sociale qui arrive a s'exjjrimer : « L'assemblée n'assis- tera pas ordinairement les compafînons des arts et métiers, afin de les obliger a travailler chez les maîtres et (}ue le public soit servi » {Règlement de la Compagnie des pauvres honteux de la paroisse Sàint-Cervais, 1700, art. 16). Cette évolution a été plus ou moins rapide dans les différentes sociétés. Celle de Saint-
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Au commencement de chaque séance, ceux des con- frères qui croyaient avoir découvert une misère digne de pitié l'inscrivaient sur un billet et déposaient ce billet dans un coffret, a la séance suivante, d'autres confrères faisaient rapport sur le cas signalé, et la société décidait si l'assistance serait donnée et dans quelle mesure ^ Elle n'hésitait pas dès qu'elle y voyait un intérêt spirituel et qu'un don fait à propos pouvait hâter la conversion d'un hérétique, fortifier les convictions d'un nouveau catholique, mettre une fille hors de danger. Elle inter- venait encore, s'il s'agissait « de finir une bonne œu- vre, comme de rétablir un ménage, de renvoyer en son pays une personne qui avait moyen d'y subsister, mettre en apprentissage des enfants de famille ou des orphelins lorsqu'il y avait quelque raison de péril ou d'abandon ». Son but était beaucoup moins de calmer une souffrance que d'empêcher une chute ou de favoriser un relèvement. L'aumône pure et simple ne pouvait être accordée qu'en cas d'extrême nécessité, pour un malade dépourvu de tout secours, pour une famille qui venait d'arriver à Pa- ris et que personne ne connaissait, pour un étranger sans aucune relation.
En dehors de ces conditions, le supérieur s'abstenait de lire à la Compagnie les billets déposés dans le coffret. 11
Paul reproduit, en IGSi, ses statuts de 1655 ; de même, celle de Saint-Séverin, en 1703, imprime encore la définition primitive du pauvre honteux. Mais avant le milieu du xviip siècle, cette évolution est terminée. La société de Saint-Germain-l'Auxerrois corrige, en 1737, ce qu'elle écrivait en 1058 : « L'objet principal de la Compagnie est d'assister les véritables pauvres honteux, marchands, artisans, chefs de famille honnêtes ; néanmoins, lorsque la Providence enverra des aumônes plus abondantes, on en donnera encore à ceux qui sont d'une condition inférieure et qui le méritent » (p. 18). M. Léon Cahen a publié, dans laReviie d'Histoire moderne et contemporaine (mai-juin l'JOO). une étude documentée sur les Idées charitables, à Paris, au XVIb siècle, d'après les règlements des compagnies paroissiales. Mais il n'a connu que les règlements qui sont à la Bibliothèque nationale, et il y en a de plus anciens à l'Arsenal. De plus, il n'a pas bien vu le rapport de ces sociétés avec la Compagnie du Saint-Sacre- ment.
' Annales, \). 149 b (B.-F. 2.34).
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en prenait connaissance avant la réunion et éliminait, sans explication, ceux qui n'étaient point conformes au règlement. Si donc un confrère tenait à signaler un cas en dehors des catégories admises, il devait l'inscrire sur une feuille de papier et mettre celle-ci sur le bout de la table. Avant de se séparer, les confrères avaient coutume de jeter un regard sur ces propositions individuelles ; il n'était pas rare que l'un d'entre eux se chargeât de l'af- faire, mais comme particulier, et non pas au nom de la Compagnie *.
Cette assistance régulière des « pauvres honteux » absorbait beaucoup de temps et d'argent. Les billets étaient très nombreux, et les enquêtes en devenaient très difficiles. Par suite les secours distribués ne l'étaient pas toujours selon l'esprit véritable de la Compagnie ; et le « coffret des charités » menaçait de s'épuiser très vite. Le 26 septembre 1632, on dut arrêter « de ne rece- voir aucune proposition d'aumônes nouvelles sans savoir si le coffret était quitte- » ; et cette décision fut souvent renouvelée. On résolut même que tout supérieur, au mo- ment de son élection, commencerait par examiner l'état des finances communes et écarterait toute demande jus- qu'à la complète libération des anciennes dettes ^. Ce n'était là, pourtant, que le moindre inconvénient d'une pratique si charitable. Le plus grand était qu'elle empê- chait la Compagnie de vaquer, selon son programme, a à des œuvres plus générales, plus abandonnées, plus im- portantes pour la gloire de Dieu * ». Elle laissait aussi subsister une organisation rivale. Pourquoi ne créerait-on pas une institution que l'on dirigerait secrètement et qui accomplirait, au grand jour, mais sans connaître la Compagnie, le bien conçu par la Compagnie ?
' Annales, p. 100 h (B.-F. 274).
» Annales, p. 10 (B.-F. 35).
- Annales, p. 159 (D.-F. 272).
* Annales, p. 71 b {\).-F. ii\').
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II
Il n'y avait qu'à imiter ce qu'un confrère, M. Olier, curé de Saint-Sulpice, avait fondé dans sa paroisse. La misère avait été terrible, en 1650, dans ce faubourg comme dans tous les autres. « Beaucoup de familles hon- teuses, nous est-il dit, se trouvèrent en de si prodi- gieuses extrémités qu'ayant vendu leurs meubles pièce à pièce pour avoir du pain, de très bons artisans furent réduits à coucher sur la paille, et vivre de la chair des chevaux qu'on traînait à la voirie. » Le lundi de Pâques, 2 avril 1651, le curé appela à son secours les paroissiens qu'il assembla en grand nombre dans la salle du pres- bytère. La société qui se forma de la sorte commença par vérifier le rôle des pauvres honteux; elle trouva « 856 familles qui renfermaient 2,496 bouches, réduites à de telles extrémités qu'aucune des relations qui jusqu'ici nous ont été données des pauvres de Picardie, Cham- pagne et autres provinces qui ont souffert le passage ou séjour des armées, n'excède le rapport des bourgeois qui furent chargés de visiter ceux du faubourg Saint-Ger- main ^ »
En peu de temps, cette société eut son programme d'action. Dès 1652, elle pouvait le résumer ainsi : « En- tretenir 22 orphelins de père et de mère, secourir 113 familles qui n'ont aucune ressource, faire instruire et occuper aux écoles 400 enfants, qui se perdaient dans l'oisiveté, retirer les pauvres filles dénuées de connais- sance, et qui se trouvent sans condition, en de mauvais lieux, ou parmi des hérétiques, assister les malades ».
La Compagnie du Saint-Sacrement a-t-elle suggéré ce. programme^_M. Olier, ou bien le lui a-telle empruntél On n'en peut rien savoir. Mais^ le 27 octobre i^2,_elle déçideje le j.é.alig.êf sur .d'aatxÊS- pûJJitS-j(le-..Paris. Elle
* On trouve ces détails dans rintroduction de l'opuscule sui- vant : Ordre établi dans la paroisse Saint-Sulpice pour le soula- f/ement des pauvres honteux (Paris, chez François le Ceinte, 1652).
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crée, cette année, les sociétés de Saint-Eustache et de Saint-Nicolas-des-Champs; elle prête son concours à celle de Saint-Sulpice. Elle est tellement frappée des avantages de cette organisation qu'elle veut rétendre, au plus vite, à toute la capitale. Du Plessis-Montbard est chargé de cette mission en 1054. Dès 1655, surgissent les sociétés de Saint-Paul et de Saint-Étienne-du-Mont; celles de Saint-Séverin et de Saint-Germain-l'Auxerrois suivent bientôt ^. Les confrères, délégués pour veiller à la naissance et au progrès de ces sociétés, travaillent si bien qu'ils les amènent à accepter des règlements, en- tièrement calqués, mutatis muiandis, sur ceux de la Com- pagnie; on retrouve dans ceux-là jusqu'à la lettre de ceux-ci 2. On y rencontre surtout les ambitions et la mé- thode que nous connaissons :
Les emplois de la Compagnie (de charité) sont les besoins généraux et particuliers de la paroisse, spirituels et temporels,
' Annales, \^. 71 b, 73, 82, 87, 94 6 (B.-F. 129, 131. 147, 15G. 168), etc.
* Voir, par exemple, l'Ordre de conduite pour Vexécution des l'èfilemenls des assemblées des paroisses el police des compaf/nies. Les séances s'ouvrent par la prière Veîii Creator et se terminent ])ar Laudate Doniinnm omnes f/entes et une des antiennes de la Sainte Vierge conforme au temps (Cf. Annales, p. HT , li. -F. 251). « 11 ne sera parlé à la Compagnie que de choses qui regardent la gloire de Dieu et les besoins du prochain w (Cf. Annales, ]). 144, B.-F. 245). « L'on ne se lèvera qua Tarrivée de M. le curé seulement... L'on prendra séance sans distinction de rang ni de condition ; et ceux qui arrivent les premiers prendront les j^re- mières ])laces en bim|)licité, i)0ur éviter les i)ertes de temps et cérémonies inutiles. » (Cf. Annales, p. 147, B.-F. 251). « L'on commettra quelques-uns de la Compagnie autres que ceux (|ui ont fait la ])roposition ou donné le billet i)our s'informer de la vérité des faits et du besoin » (Cf. Annales, p. UU b, B.-F. 254). « Avant la chMure et la levée de toutes les asseml)lées, tant générales qu'ordinjiires. l'on dé|)ulera loujours deux des assis- tants pour communier à l'inlenlion de cette anivre dans la quin- zaine, et un troisièmes pour visiter de la |)art du cor|)s ceux des messieurs (pii sont malades. ICt si (|uelques-uns d'eux ou des bienfaiteurs de l'assemblée étaient décédés depuis la dernière séance, la compagnie déterminera le nombre des m(>sses qu'elle désire faire célébrer pour le re|)os de leurs Ames. » (Cf. Annales, p. 145 6. 14G b, B.-F. 248. 2i)0). On pourrait multiplier ces rap- prochements.
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les abus de pareille nature et les remèdes. La fin est d'y don- ner ordre selon son pouvoir et empocher tout le mal possible et procurer tout le bien possible. L'empêchement du mal con- siste principalement : à procurer qu'il n'y ait point, dans rétendue de la paroisse, d'impiétés, blasphèmes, scandales publics, de mauvais lieux, de brelans, de tabacs, d'académies et autres semblables, et ce par les voies ordinaires, charitables, évangéliques, excitatives» soit envers les personnes intéressées, ou supérieurs et magistrats ; à empêcher la perte des fdles, les entreprises des religionnaires, la sollicitation des catholiques, et tout ce qui regarde, dans l'étendue de la paroisse, la reli- gion et la pureté, soit k l'égard des ecclésiastiques ou laïcs.
On s'efforcera de découvrir secrètement tous ces dé- sordres, puis on les fera connaître au curé qui inter- viendra. A son défaut, d'autres se chargeront d'agir. Ce qu'il y a de piquant ici, c'est c|ue la caljale a trouvé le moyen_ de mettre ses agents les plus sûrs à côté d'un clergé paroissial dont elle déplore souvent l'esprit. Les curés de Paris sont, pour la plupart^ favorables au jan- sénisme. Au lendemain des Provinciales^ ils demande- ront, d'abord au grand-vicaire de l'archevêque, puis à l'assemblée du clergé, la condamnation des « proposi- tions de morale relâchée ». En 16'o8, ils attaqueront la scandaleuse Apologie pour les casuistes, du P. Pirot. La (Compagnie installe donc ses affidés auprès d'eux. Par les sociétés de charité, elle s'insinue dans leur activité pratique, elle les surveillé, elle les dirige souvent à leur insu. Le curé de Saint-Étienne-du-Mont est flanqué de M. Pépin; celui de Saint-Paul l'est de M. Bouleau.
Ce n'est pas la première fois que le clergé paroissial subit l'impulsion de la cabale. En 1G37, à la suite de lon- gues délibérations, la Compagnie avait décidé de veiller mieux sur l'état spirituel des mendiants qui recevaient l'assistance dans les églises. A son instigation , les curés furent priés de n'accorder leurs aumônes qu'aux misérables qui accepteraient de suivre un catéchisme. Plusieurs s'empressèrent d'entrer dans cette voie et la Compagnie, sans se démasquer, s'arrangea pour leur procurer des religieux chargés de les aider dans cet en-
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seignement. Un mémoire que fit M. de la Roclie du Maine sur ce sujet est perdu, et c'est dommage. Mais on en retrouve l'esprit dans les principes qui doivent, d'après les sociétés de charité, guider l'assistance aux pauvres honteux ^.
L'assistance n'est due qu'à ceux qui pensent bien et pratiquent correctement. Doivent en être exclus « les religionnaires, s'il n'y a disposition à leur conversion ou quelque ouverture pour l'espérer..., les catholiques qui tirent charité des religionnaires ou qui mettent leurs en- fants apprentis chez les religionnaires..., ceux qui né- gligent de se faire instruire, qui n'envoiciit point leurs enfants à l'école et au catéchisme de la paroisse ^ ». L'au- mône doit être un encouragement à bien penser et pra- tiquer :
La vue continuelle que l'on aura comme la fin principale de celte assemblée, ainsi que de toute aumône chrétienne, sera de ramener incessamment les pauvres à l'esprit et aux devoirs de la religion, ce qui fait presque toujours leur plus grand besoin ^.
Et cette pédagogie spéciale use des menaces aussi bien que des exhortations :
Si J^n rencontre des pauvres qui ne soient pas suffisamment instruits aux principes de la loi, ou qui néf^Hgcnt de s'acquitler de leurs devoirs, on les avertira que, s'ils ne changent, on les abandonnera; comme, en effet, si dans le mois suivant, ils ne se sont fait instruire et qu'ils ne raj)portent le témoignage de celui qui les aura catéchisés, on leur refusera laumône jusqu'à ce qu'ils aient satisfait à ce que dessus*.
Mais, d'après le programme que nous avons vu, il est
• Annales, p. iO. 19 i (B.-F. 41, 42).
' Ordre à tenir pmir la visite des -pauvres honteua-, p. 4 et îJ (en api)endice aux lièylements de la compagnie de charité de Haint-Germain-V Auxerrois ^ Paris, 1G58).
•' Ordre à tenir dans la paroisse Sainl-Sulpice pour le souhif/e- ment des pauvres honteux (Paris, 1652, chap. I, art. I).
* Ordre à tenir dans la paroisse Saint-Snlpire, etc., chai). I, art. 8).
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clair que la distribution des aumônes, même transformée en méthode de propagande, n'es^t pas le seul objet des sociétés de charité. La police spirituelle est un de leurs devoirs. Ulnslruction pour la visite des cantons des paroisses insiste sur l'importance qu'il y a à découvrir le mal. Elle le répète à satiété. Un de ces 'paragraphes est ainsi conçu :
Des reliçiionnaires : observer leurs séductions, dogmalismes, prêches, assemblées, hôpitaux, écoles, profanations, irrévé- rences, solUcitations de domestiques, transgressions des fêtes et autres semblables.
Et comme le rédacteur de ce document sait l'importance de cet espionnage, il ajoute à ses exhortations des con- seils pratiques:
Les adresses principales pour parvenir à la connaissance de tous ces besoins spirituels et temporels, et de tout le bien en général à faire, et mal à empêcher, sont : 1» d'avoir une corres- pondance intime avec l'ecclésiastique préposé dans le canton, lequel ayant connaissance des malades et des besoins plus ordinaires des pauvres, est toujours instruit de l'état des lieux, soit pour le bien, soit pour le mal : 2° d'avoir une correspon- dance avec quelques-unes des dames de l'assemblée de paroisse plus proche et voisine du canton pour en apprendre aussi ce qu'elles en savent ; 3» par le commissaire du quartier l'on peut encore savoir beaucoup de désordres, parce qu'ils en reçoivent ordinairement des plaintes, quoique difficilement ils puissent y apporter remède ; 4° par les médecins, apothicaires et chirur- giens charitables de la paroisse, les sœurs de charité et autres qui s'occupent d'ordinaire aux bonnes œuvres, lesquelles savent mieux qu'aucun autre les divisions des familles, leurs besoins pressants, le libertinage, dérèglements et autres pratiques qui vont au scandale et à la mauvaise édification : 5» par une appli- cation particulière de chacun des préposés à observer tout ce qui se passe pour ou contre la gloire de Dieu dans son canton, invitant quelques bons bourgeois, artisans ou autres, d'y avoir l'œil, et lui en donner avis V »
Pour amener la société à son état parfait, il ne restait
* Inslruclion pour la visite des cantons des paroisses, p. 3, Cet imprimé se